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dimanche 29 juillet 2012

RDC - M23 : Regard sur le fameux Accord du 23 mars 2009 entre le Gouvernement et le CNDP

Depuis plus de trois mois, la nouvelle rébellion du M23 défraie la chronique en RDC, et la situation entraînée par ce mouvement a des répercussions sur le plan régional et international.

Tout le monde sait que l’appellation « Mouvement du 23 mars » ou « M23 » fait référence à l’Accord du 23 mars 2009 dont le Colonel Sultani Makenga (officiellement à la tête de ce mouvement) et sa troupe réclament l’application, mais très peu de gens connaissent le contenu de ce fameux Accord.

Au moment où le gouvernement congolais envisage sérieusement de procéder à l’évaluation de la mise en œuvre de cet Accord sous l’égide de la communauté internationale, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de proposer une sorte de résumé de l’Accord, avec quelques observations personnelles mais objectives sur certains engagements des parties Gouvernement et CNDP.

La compréhension de cet Accord est préalable à celle de la problématique que pose actuellement le M23, au-delà des considérations de l’ordre de la politique internationale qui ne définissent pas forcément les vraies pistes dans une région comme celle des Grands Lacs. La question à laquelle je tente de répondre est simple : le gouvernement de la RDC et le CNDP ont-ils respecté chacun ses engagements contenus dans cet Accord ? Dans quelle mesure ?    

Genèse de l’Accord du 23 mars

L’Accord de paix entre le gouvernement de la RDC et le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) a été signé à Goma, le 23 mars 2009. Il est le résultat de longues et âpres négociations menées tour à tour à Naïrobi et à Goma, et le point d’orgue de plus de deux ans de guerre au Sud-Kivu, puis au Nord-Kivu ; une guerre menée par le général Tutsi congolais Laurent Nkunda, au départ pour « protéger » son groupe ethnique « menacé par la présence des rebelles Hutu rwandais sur le sol congolais ».

Cet Accord a été signé sous la double facilitation de Monsieur Olusegun Obasanjo, Envoyé spécial du Secrétaire général de l’Organisation des Nations-Unies pour les Grands Lacs, et Monsieur Benjamin William Mkapa, pour le compte de l’Union africaine et de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs. Les deux personnalités qui sont respectivement les ex Présidents de la République fédérale du Nigéria et de la République Unie de Tanzanie, ont apposé leurs signatures sur le document en tant que témoins, et ont constitué le « Comité international de suivi » de la mise en œuvre dudit Accord.

L'intégralité de cet Accord peut être trouvé à l'adresse ci-après : http://afrikarabia2.blogs.courrierinternational.com/media/02/01/2360797318.pdf 

Portée de l’Accord du 23 mars

L’Accord de paix de Goma comporte 16 articles articulés autour des principaux points suivants :

-          La « transformation du CNDP » (article 1er) ;
-          La libération des prisonniers politiques [sous-entendu du CNDP] (article 2) ;
-          La promulgation d’une loi d’amnistie couvrant la période allant de juin 2003 ;
-          La mise en place d’un mécanisme national de réconciliation (article 4) et des Comités locaux de conciliation (article 5) ;
-          La création d’une « police de proximité » ;
-          L’érection du Nord-Kivu et du Sud-Kivu en « zones sinistrées » ;
-          La réforme de l’armée et des services de sécurité (article 10). 
-     Le retour des réfugiés et des déplacés internes ; 

D’autres questions concernent notamment la réhabilitation des députés provinciaux proches du CNDP qui avaient été invalidés, la réinsertion des cadres administratifs ayant adhéré au CNDP, la restitution des biens spoliés aux personnes physiques ou à des entreprises, l’accélération du processus de libéralisation des entreprises publiques, la prise en charge par le gouvernement des blessés de guerre, des veuves et orphelins des ex éléments du CNDP, de la mise en place de mécanismes efficaces de bonne gouvernance y compris celui de la certification, de l’exploitation, de l’évaluation et du contrôle des ressources naturelles ; etc.

Il est important de noter que dans le préambule, les deux parties réaffirment bien le caractère intangible et inaliénable des principes fondamentaux de la Constitution de la République,  particulièrement ceux relatifs :
-        A la souveraineté nationale ;
-        A l'intégrité territoriale ;
-        A l'inviolabilité des frontières nationales, conformément au tracé en vigueur au 30 juin 1960 ;
-        Aux droits humains, libertés fondamentales et devoirs du citoyen et de l'Etat ;
-        Au caractère républicain et apolitique des forces armées et de la police nationale.

Analyse-évaluation de quelques points importants de cet Accord

1)      La « transformation du CNDP ». Le CNDP s’engageait (article 1er) :

a.    A intégrer ses éléments de police et ses unités armées respectivement dans la Police Nationale Congolaise et les Forces Armées de la République Démocratique du Congo ;
b.    A se muer en parti politique et à remplir les formalités légalement requises à cette fin ;
c.     A poursuivre dorénavant la quête de solutions à ses préoccupations par des voies strictement politiques et dans le respect de l'ordre institutionnel et des lois de la République.

Pour cela, le gouvernement s’engageait à son tour à traiter « avec célérité » la demande d’agrément du CNDP comme parti politique. Ce qui semble avoir été fait, car le CNDP est devenu parti politique la même année 2009.

Les deux parties ont aussi accepté le principe de la participation du CNDP dans la vie politique du pays (ce qui d’ailleurs n’a rien de spécial pour un parti politique), et convenu que les modalités de cette participation seraient fixées d’un commun accord. A moins qu’il y ait des clauses non écrites, il n’est pas question pour le gouvernement d’octroyer un nombre quelconque de postes au CNDP.

L’on se souvient qu’en 2010, le CNDP avait rejoint l’Alliance pour la Majorité Présidentielle (plate-forme qui soutenait à l’époque le Président Kabila, et qui est devenue plus tard la « Majorité Présidentielle »), et que le CNDP en est resté membre jusqu’à son récent retrait au mois de mai 2012. En novembre 2011, lors des élections, le CNDP a battu campagne pour le Président Kabila. Auparavant, certains de ses membres (civils) avaient obtenu des postes importants au sein des institutions nationales et provinciales.  
  
2)      La libération des prisonniers politiques [sous-entendu du CNDP] (article 2): dans un premier temps, le CNDP devait fournir au gouvernement la liste de ces prisonniers. Ensuite, le gouvernement devait les libérer et les reconduire jusque dans leurs lieux d’habitation.

Jusqu'à l'insurrection du mois d'avril, aucun prisonnier politique du CNDP n'était connu.

3)      La promulgation d’une loi d’amnistie couvrant la période de juin 2003 (début de l’insurrection du CNDP) jusqu’à la date de la promulgation elle-même (article 3), « en vue de faciliter la réconciliation nationale ».     

Cette loi d’amnistie des « faits de guerre et insurrectionnels commis dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu » entre janvier 2003 et mai 2009, a bel et bien été adoptée le 5 mai 2009 par le Parlement, et promulguée deux jours plus tard. Il faut noter que même avant la promulgation de cette loi, une circulaire du Ministre de la Justice prise le 9 février 2009 ordonnait déjà  l’arrêt de toutes les poursuites et enquêtes qui impliquaient les membres du CNDP, notamment. L’amnistie fut accordée à « tous les Congolais résident sur le territoire de la RDC ou à l’étranger », mais elle excluait les crimes de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

A notre connaissance, aucun membre du CNDP n’a été poursuivi pour les faits objet de cette loi, malgré le fait qu’elle avait été à l’époque très critiquée par les organisations de défense des droits de l’homme et de la justice, comme le CIJT (Centre International pour la Justice Transitionnelle), qui la trouvaient trop ouverte, notamment parce qu’elle retenait comme faits de guerre des crimes sexuels qui n’étaient pas susceptibles de rentrer dans la catégorie des crimes internationaux. Pire, même les crimes internationaux reprochés aux membres du CNDP et bien documentés par l’ONU et les ONG n’ont pas (encore !) fait l’objet de poursuites de la part de la Justice congolaise, un peu comme s’ils avaient été amnistiés eux aussi.

4)      La mise en place d’un mécanisme national de réconciliation (article 4)et des Comités locaux de conciliation (article 5): il était prévu dans l’Accord du 23 mars 2009 que le gouvernement congolais crée une structure ministérielle responsable à la fois de la sécurité intérieure, des affaires locales et de la réconciliation. A défaut, il devait créer un Ministère spécifique ayant toutes ces matières dans ses attributions.
  
Il nous semble que ce mécanisme n’a pas été mis en place. Cependant, le gouvernement a honoré quant à ce qui est des « Comités locaux permanents de conciliation ». Au Nord-Kivu, ces Comités dont la raison d’être est de pallier à la carence en matière de prévention et de résolution extra judiciaire de conflits sont opérationnels depuis plus de huit mois, même s’il n’est pas aisé d’évaluer leur impact.

5)      La création d’une « police de proximité »: cette sorte de « local defense » connue dans certains pays anglophones africains (dont le Rwanda et l’Ouganda !) devait être une branche de la police nationale congolaise « à l’écoute et au service du peuple à la base ».

Jusqu’à ce jour, elle n’a pas encore été mise en place. Néanmoins, les éléments de police du CNDP ont été intégrés dans la PNC, et constituaient, jusqu’à l’éclatement des hostilités au mois de mars dernier, l’essentiel des forces de police déployées dans l’ancien pré-carré cndpien, à savoir les territoires de Masisi et de Rutshuru.

Le retour des réfugiés et des déplacés internes (article 6) : le Gouvernement s'est engagé à relancer « dans les plus brefs délais », les Commissions tripartites relatives aux réfugiés congolais se trouvant dans les pays voisins et à initier des actions de réhabilitation nécessaires à leur réinsertion. Les deux parties s'accordaient également à « inciter et à faciliter le retour des déplacés internes ». Le gouvernement et le CNDP avaient même pris le soin d’indiquer dans l’Accord une série de modalités pratiques successives pour la réalisation de cet engagement : identification, étude de localisation, viabilisation des zones de retour (sécurité, infrastructures, eau,…), réinsertion totale.

Il semble que ce point soit, avec celui concerne le démantèlement des rebelles rwandais, la bête noire du gouvernement congolais. Depuis 2009, très peu de réfugiés congolais sont retournés des pays frontaliers de l’Est de la RDC, et notamment du Rwanda où ils seraient plus de cinquante mille (majoritairement Tutsis). Les commissions tripartites ont été relancées, mais le résultat de leur travail laisse beaucoup à désirer. Les mécanismes d’identification, de localisation, de viabilisation des zones de retour n’ont pas fonctionné.

Dans le territoire de Masisi et, dans une moindre mesure, celui de Rutshuru, l’insécurité entretenue notamment par les FDLR et des groupes armés congolais a continué de constituer le principal obstacle au retour des réfugiés et des déplacés. Les réticences de certaines communautés congolaises à ces retours n’ont pas facilité les choses, et le gouvernement n’a pas fait grand-chose en termes de sensibilisation pour assainir les esprits. De leur côté, les membres du CNDP ont continué d’adopter des attitudes négatives qui ont dû entretenir ou renforcer la haine à leur égard et à l’égard de la communauté Tutsi à laquelle ils sont généralement identifiés.       

6)      L’érection du Nord-Kivu et du Sud-Kivu en « zones sinistrées » : le gouvernement a pris l’engagement de mettre en œuvre des projets intégrateurs et des projets de développement à haute intensité de main-d’œuvre, de manière à absorber main-d’œuvre que rendra disponible la démobilisation, le retour des déplacés internes et celui des réfugiés, en commençant par les territoires les plus affectés.

Cet engagement n’a pas été honoré par le gouvernement. Mais je pense qu’il faut inscrire ce manquement au même registre que celui de la gouvernance du pays en général, car sur le plan humanitaire et social Masisi et Rutshuru ne sont pas forcément dans la pire des situations comparativement aux autres territoires du Nord-Kivu, ou même aux autres parties du pays.

7)      La réforme de l’armée et des services de sécurité (article 10) : de l’avis commun des deux parties, cette réforme devait être une priorité. Le CNDP avait proposé des orientations stratégiques quant à ce, et le gouvernement avait promis d’en tenir compte.

Quelques actions positives ont été posées dans ce sens, en particulier en ce qui concerne l’armée et la police, mais cela n’a pas été assez. La preuve c’est que cette armée et ces services de sécurité semblent avoir été incapables d’anticiper les événements actuels ; qu’ils demeurent incapables de mettre fin à ce qui au début était présenté comme un « simple mouvement d’humeur de militaires indisciplinés » ou une « simple mutinerie », au point de faire appel à une force internationale.

Conclusion

Il y a lieu de constater de ce qui précède que le gouvernement congolais a tenu la plupart de ses engagements (dans l’ordre de 60 à 70 %) : reconnaissance du CNDP comme parti politique ; participation de ce dernier dans la vie politique ; reconnaissance des grades de la plupart des militaires et policiers issus du CNDP et leur intégration dans l’armée et la police nationales ; promulgation de la loi d’amnistie ; mise en place des comités locaux permanents de conciliation, …

La grande partie des engagements auxquels il a manqué font partie d’un ensemble plus global qui est loin de concerner les seuls membres ou ex membres de la rébellion du CNDP. Exemple : le salaire et les conditions de vie des militaires et des policiers ainsi que leur dépendance ; le retour des réfugiés qui se trouvent dans les pays limitrophes (le cas des réfugiés qui se trouvent au Rwanda n’est pas très particulier si l’on regarde les Congolais réfugiés en Angola, au Congo-Brazaville, en Tanzanie ou ailleurs, et la majorité des déplacés internes sont quand même rentrés) ; la réforme de l’armée et des services de sécurité ; le démantèlement des FDLR et autres groupes armés ; …

Par ailleurs, même si cela n’était pas écrit, le Président Kabila a protégé contre vents et marrées le général Bosco Ntaganda contre qui existait un mandat d’arrêt international, et Dieu sait la pression et les critiques que cela lui a values. Cela a bon lui jouer des tours aujourd’hui, à chaque fois que la question lui était posée il affirmait privilégier la paix à la justice. Ça me déplaît, c’est vrai, mais j’avoue que c’est de sa part un signe de loyauté envers celui qui avait facilité cet Accord…

Pour sa part, le CNDP a violé nombreux de ses engagements, notamment en entretenant parfois des administrations parallèles ; en échouant de couper le cordon entre le CNDP-parti-politique et le CNDP-mouvement-politico-militaire ; en encourageant ses « ex » militaires à refuser d’être affectés dans d’autres régions du pays ; en ne privilégiant pas la voie pacifique pour amener le gouvernement à respecter ses engagements ; etc.

Enfin, à supposer même que cet Accord n’ait pas été respecté par la partie gouvernementale, l’on peut se poser la question de savoir si Sultani Makenga et son M23 sont fondés à en réclamer l’application aux lieu et place du CNDP qui est, à cet égard, l’unique interlocuteur du gouvernement ! D’un point de vue strictement juridique, la réponse est NON. Le M23 en tant que mouvement est étranger à cet Accord. Bien plus, à ma connaissance, le CNDP n’a jamais publiquement réclamé du gouvernement le respect de ses engagements, au point d’initier une insurrection pour ce faire, encore qu’il s’était engagé « à poursuivre dorénavant la quête de solutions à ses préoccupations par des voies strictement politiques et dans le respect de l'ordre institutionnel et des lois de la République ».  La communauté internationale qui a facilité cet Accord aurait été alertée et prise à témoin en vue d’amener le gouvernement à se raviser.

Il me semble donc qu’au-delà de tout ce qui est dit, la montée de la pression au sujet de l’arrestation de Monsieur Bosco Ntaganda a été le catalyseur de cette nouvelle rébellion. Les raisons pour la justifier se sont façonnées au fur et à mesure que la position de Monsieur Kabila au sujet de l’arrestation de Ntaganda se précisait, et le nom magique est tombé : M23 ! Puis la maladresse des FARDC et la fébrilité des autorités congolaises ont fini de convaincre le CNDP et ses hommes du Congo ou d’ailleurs que c’était peut-être le moment de monter de nouvelles surenchères … et ils sont peut-être entrain de réussir leur pari. 

mardi 10 juillet 2012

Goma, comme les esprits se surchauffent ... Manipulation ou exaspération ?

Goma a vécu dans la terreur ce lundi 9 juillet. Et pour cause, des jeunes gens en colère ont pris d'assaut les quartiers généraux de la Huitième région militaire (le siège du commandement militaire du Nord-Kivu), réclamant qu'on leur donne des armes pour qu'ils aillent s'occuper du M23 si les FARDC en sont incapables.

Mais ce n'est pas tout. Ces jeunes se sont attaqués aux ressortissants rwandais et à ceux et celles qui peuvent en avoir l'air, dans les rues, mais aussi au sein des universités et autres écoles de la ville. Pour ce qui ne le saurez pas, de nombreux rwandais traversent chaque jour la frontière pour suivre les cours à Goma où les études coûtent relativement moins cher, et où - c'est peut-être aussi important - les cours sont (encore) dispensés en Français. D'autres y viennent simplement pour affaires, pour y travailler, pour des courses, ou simplement en promenade.

Les révoltés de Goma sont pour la plupart des jeunes motards, badauds et autres incontrôlables. Ils en veulent aux rwandais, en particulier ceux de "morphologie Tutsi" au pretexte que "leur pays agresse encore une fois la RDC". C'est après que ces derniers jours les rebelles du M23 aient fait une progression spéctaculaire dans le territoire de Rutshuru dont la limite australe est située à seulement quelque 30 kilomètres au nord de la capitale provinciale Goma.

Après la prise vendredi de la cité de Bunagana à la frontière congolo-ougandaise ainsi que de la localité de Jomba, les hommes fidèles à Sultano Makenga (ou à Bosco Ntaganda, je n'en sais plus rien) ont pris samedi et dimanche le contrôle de Rutshuru (le chef-lieu du territoire de ce nom), de la cité de Kiwanja (la plus importante agglomération de ce territoire), ainsi que de nombreux autres villages environnants, dont Rumangabo, om se trouve une importante base militaire.

Les FARDC ont pris le large, butins au dos

Hormis Bunagana, Jomba et Rubare où les troupes gouvernementales ont tenté de résister à la déferlante du M23, partout ailleurs il n'y a pas eu de combats, ou presque. Les FARDC ont déserté leurs positions avant l'arrivée des rebelles. Ce qu'ils n'auraient pas oublié dans leur fuite c'est de dépouiller la population de ses biens. Des témoignages concordants font état de pillages à Kiwanja et dans les autres villages le long de la route vers Goma.

Aussi le M23 ne se prive-t-il pas de surfer sur cet élément (quoique repréhensible, cette méconduite de quelques militaires FARDC n'était ni généralisé, ni systématique) pour se faire passer pour une troupe de sauveurs. Déjà ce soir on pouvait entendre sur certains médias des journalistes raconter que dans les contrées conquises la population "se dit soulagée de ce départ des FARDC et réjouie de l'arrivée des hommes du M23". La guerre des nerfs est engagée, et les FARDC ont tout à y perdre, comme sur les autres fronts d'ailleurs...


Chasse aux rwandais ou manipulation ? 

Pendant ce temps, et comme si l'opprobre des FARDC sur le front militaire ne suffisait pas, à Goma c'est un autre front qui s'est ouvert ce lundi contre les ressortissants rwandais vrais ou vraisemblables.

Pour certains, cette chasse ouverte aux "rwandais" est le signe d'une exaspération de la population de Goma qui, non seulement est déçue de son armée, mais aussi anxieuse à l'idée que Goma pourrait être la prochaine cible des mutins.

Pour d'autres, dont le gouverneur de province Julien Paluku, ces jeunes gens "ont été payés" pour s'attaquer aux Tutsi et aux ressortissants rwandais afin de donner à ces derniers (dont les troupes seraient déjà infiltrées dans la ville) une fausse raison d'attaquer la ville de Goma.

Qui dit vrai ? Je vous laisse deviner, si c'est possible.
Quoi qu'il en soit cette chasse à l'homme est une insulte à l'humanité et un sale jeu qui ne peut qu'aggraver une situation déjà assez déletère. La xénophobie a apporté à la RDC et à cette région malheur, larmes, et guerres. Et on croit s'en servir pour calmer une situation ou gagner une guerre? Franchement, c'est du délire...

Si ceux qui font ces actes croient aimer le Congo et le servir, ils se trompent sur toute la ligne. Cela ne peut être que contre productif. Par exemple, ça donne une raison au Rwanda de brandir (encore) son drapeau de victime, et de tourner la situation en sa faveur alors même que l'opinion internationale lui en voulait de soutenir (d'après le rapport des experts onusiens) la rébellion du M23. Ce dernier pourrait aussi s'empresser de prendre la ville pour "sécuriser la communauté Tutsi" menacée. Quoi de plus légitime !

J'espère vivement que ça ne va pas se répéter. Les autorités ont tout intérêt à s'en assurer. Je ne veux pas être prophète sur ce coup-ci ! Quant à la version du gouverneur (qui me semble avoir pris quelques leçons accélérées auprès d'un certain Lambert MENDE), je doute qu'elle soit sérieuse, car à voir la manière dont Rutshuru a été pris en si peu de temps et sans grand péril, l'on peut se demander si le M23 a besoin de se donner un faux prétexte afin d'attaquer Goma. Prions seulement qu'il ne le veuille jamais, car en dehors de ça je ne vois pas de bouclier qui lui fasse peur. L'on peut chanter à longueur des journées et dans toutes les langues que le soutien du Rwanda est la seule explication à cet exploit, cela ne change rien. Ils pourraient avancer inexorablement.

Dans un communiqué publié ce lundi, et dont j'ai vu une copie, le M23 a annoncé qu'il avait décidé de se retirer de toutes les localités qu'il avait conquises ces derniers jours, et de les laisser sous le contrôle de la "Police nationale congolaise" et de la Monusco. En s'addressant aux médias nationaux et internationaux à Bunagana ce même lundi, le leader (officiel) du M23, le colonel Sultani Makenga, a indiqué que cette décisiona avait été prise parce que le M23 n'a pas l'ambition d'occuper le terrain, mais veut simplement convaincre le gouvernement à engager des pourparlers avec lui. Pour Makenga, la PNC et la Monusco sont qualifiées pour assurer la protection des civils et de leurs biens; ses militaires resteront dans leurs quarties de Runyoni et Mbuzi.

Il n' a pourtant pas manqué d'avertir les FARDC que toute tentative de reprendre le contrôle de ces localités donnerait lieu à une réaction "rapide et énergique du M23", allant jussqu'à menacer de poursuivre alors les FARDC aussi loin qu'il le pourra. Ce qui ne trompe pas les analystes avertis sur le jeu de ce Mouvement.

Le territoire de Rutshuru est depuis 2009 sous le contrôle d'éléments de police issus du CNDP. Or, il est désormais évident que le CNDP et le M23 ne sont qu'un. Déjà, le communiqué de presse susévoqué porte sur son entête l'emblème et le nom du CNDP à gauche, et ceux du M34 à droite, quoiqu'il n'est signé que par Sultani Makenga.

Les  FARDC sont-elles à mesure de se ressaisir ?

Rien n'est moins sûr. Lorsque, au début de cette insurrection, l'on a vu des bataillons entiers être déployés depuis Kindu, Ituri, Kisaangani et ailleurs avec comme objectif affiché d' "écraser les mutins", peu de gens étaient prêts à parier que l'on parlerait encore du M23 deux mois plus tard. Pourtant on n'a jamais parlé de lui autant qu'aujourd'hui. L'on ne compte plus le nombre de militaires congolais qui ont fui vers l'Ouganda, et qui y ont été humiliés. Le M23 semble être plus fort que jamais. Il a dit avoir fait d'importantes prises d'armes (ainsi même si un pays étrangers lui en rajoutait d'autres personne ne se doutera de rien). Côté FARDC, l'organisation, l'entretien, la nourriture, la paie, et surtout la discipline se font toujours attendre. Résultat: on a des troupes démoralisées, démotivées, démobilisées. Ce n'est vraiment pas l'état idéal pour affronter un ennemi aussu redoutable qu'imprévisible...

Le gouvernement lui se perd dans des conférences et des diplomaties sans fin. Tel un malade qui, au lieu de prendre sa pilule, court dans tous les sens chercher des exaurcistes. Dieu sait si le ciel (ou l'enfer) l'entendra. Mais espérons ! Déjà que nous ne vivons plus que d'espérer...

dimanche 13 mai 2012

Nord-Kivu : Le M23 lève le voile sur ses liens avec le Général Bosco Ntaganda


Dans un communiqué en réaction à l’annonce, dimanche 6 mai 2012, de la création du « Mouvement du 23 mars (M23) », le « Congrès National pour la Défense du Peuple » s’est empressé de nier tout lien avec le M23 et tous les militaires mutins, y compris le plus célèbre (et le plus redoutable ?) d’entre eux, le Général Bosco Ntaganda.

Dans le même temps, le CNDP n’a pas manqué d’appeler le gouvernement congolais et les militaires insurgés à des négociations, sans préciser sur quoi devraient porter selon lui de telles négociations si jamais elles avaient lieu.  

Les déclarations du CNDP ont surpris la plupart des observateurs avertis qui savent bien que tous les militaires insurgés qui mènent la guerre contre l’armée congolaise sont d’anciens membres du CNDP et que le cordon ombilical entre ce dernier, devenu depuis 2009 – sur le papier – un parti politique et ses « anciennes » troupes n’a jamais vraiment été rompu. Les organisations de défense des droits de l’homme locales et internationales (dont Human Rights Watch) ont toujours dénoncé la tenue, dans les territoires de Masisi et de Rutshuru, d’une administration parallèle par le CNDP.

Mais au-delà de ces analyses faites par les observateurs les mieux avertis, il y a cet aveu sans appel qu’a fait samedi dernier (le 12 mai 2012) le Colonel Jean Baptiste Rudaseswa au cours d’une émission radiodiffusée sur la BBC Great Lakes. Cet officier supérieur est, d’après ses propres déclarations, un des membres fondateurs du Mouvement du 23 mars dirigé officiellement par son collègue, le Colonel Sultani Makenga. Il est à souligner que dans cette émission animée par le journaliste de la BBC Ali Yousouf M., le Colonel Rudaseswa était invité pour parler au nom du M23, et qu’il avait pour interlocuteurs le Colonel Innocent Gahizi (ancien du CNDP, lui aussi, mais qui demeure loyal aux FARDC pour le moment), Monsieur Enock Ruberangabo (notable Munyamulenge bien connu en RDC) ainsi que le député provincial élu de Masisi, Monsieur J.B. Sebishyimbo. 

A la question précise du journaliste de savoir si le Général Bosco Ntaganda était membre du M23, et si ce dernier combattait à ses côtés, la réponse du Colonel Rudaseswa a été on ne peut plus claire, tranchant nettement avec les dénégations véhiculées jusqu’ici par d’autres membres du mouvement, dont le Colonel Sultani Makenga lui-même, ou encore le porte-parole du M23 le Colonel Vianney Kazarama. Voici la réponse donnée par le Colonel Rudaseswa (dont les propos n’ont pas été démentis par qui que ce soit) : « Le Général Bosco Ntaganda est notre frère. Il a beaucoup fait pour le mouvement, et je ne peux pas dire que nous ne savons pas où il se trouve. Nous savons où il se trouve, il est avec nous, et il n’y a aucune raison pour que nous ne le protégions pas ».
 
Acculé par le journaliste pour savoir pourquoi ils avaient préféré placer Sultani Makenga à la tête du mouvement plutôt que Bosco Ntaganda, Rudaseswa a répondu : « En raison des circonstances et du contexte du moment, nous avons jugé que le Colonel Makenga était le mieux placé pour conduire le Mouvement ». 

Ces affirmations du cofondateur du M23 tranchent avec les dénis formels du porte-parole du M23, le Colonel Kazarama qui, vraisemblablement plus habile et plus stratège que son collègue d’arme, avait déclaré sur une radio de Goma il ya quelques jours que Bosco Ntaganda ne faisait pas partie du M23, et qu’ils n’étaient pas avec lui, insinuant que leurs revendications ne se rapportaient pas au statuts de Ntaganda, mais strictement à des points des accords du 23 mars 2009 qui n’auraient pas été satisfaits par la partie gouvernementale.

Les jeux sont clairs

Sous réserve de ce que le gouvernement pourrait avoir comme responsabilités dans cette affaire, je relève les points majeurs suivants :
·         Les accords du 23 mars dont se prévalent les membres du M23 ont été signés entre le CNDP (dont ils étaient membres à l’époque) et le gouvernement de la RDC. Puisque le CNDP existe toujours, et participe de surcroît à la coalition au pouvoir, n’était-il pas logique que ce soit lui (le CNDP) qui fasse les revendications par rapport à la mise en œuvre de ces accords, plutôt qu’un mouvement qui, juridiquement, est tiers à cet égard ?
·         Le M23 revendique désormais être avec le Général Ntaganda et combattre à ses côtés. Or, chacun sait, sauf hypocrisie ou mauvaise foi, que Ntaganda est, depuis la mise sur la touche de Laurent Nkunda, le maître-à-décider du CNDP. (De l’aveu même de certains des officiers issus du CNDP – dont le Colonel Innocent Gahizi – Ntaganda est celui qui a toujours « nommé » les dirigeants du CNDP depuis Gafishi jusqu’à l’actuel Mwangachuchu, en passant par le Docteur Kamanzi ; il est celui qui dicte la conduite et la position, qui propose les grades, les affectations, etc. Ce n’est un secret pour personne). Autrement dit, le M23 est avec le CNDP, s’il n’est du CNDP.
·         Le CNDP appuie implicitement les revendications du M23. Il ne s’est jamais vraiment désolidarisé d’avec les militaires « insurgés ». Au contraire, certaines indiscrétions parlent des contacts réguliers entre les dirigeants (politiques) du CNDP avec les militaires « insurgés ». 

De mon point de vue, le M23, pour peu que ce ne soit pas un montage dont il se peut que certains des architectes se trouvent à Kinshasa même, n’est que l’aile politique remodelée du CNDP pour donner du tonus à ses revendications politiques. Il faut se rappeler que le CNDP n’a gagné aucun poste lors des dernières élections contestées de novembre 2011, et que le seul endroit où il espérait en gagner quelques-uns (non sans l’aide, encore une fois, des militaires lui restés fidèles), c’est le territoire de Masisi. Or, les fraudes et les irrégularités y ont été si graves que la CENI elle-même, quoique capable de miracles, n’a pas trouvé mieux que d’annuler tous les résultats des élections dans cette contrée. 

Par ailleurs, le CNDP n’a jamais été d’accord avec le déploiement de ses militaires dans d’autres provinces, prétextant qu’ils n’y seraient pas en sécurité, de même que leurs familles qui n’auraient qu’eux pour les protéger contre les attaques des FDLR. (Je dis « ses militaires » parce que, aussi choquant que cela puisse paraître qu’un parti politique accrédité dispose de militaires qui lui sont loyaux, dans les faits c’est ainsi que ça se vit, et personne ne saurait objectivement le nier). Or, ce déploiement refusé par nombre d’officiers Tutsi des FARDC au Nord-Kivu serait l’une des causes de leur rébellion. 

Paradoxalement, le jeu du CNDP fait toujours des dupes au sein du pouvoir. Ou alors, comme on aurait raison de le penser, la confusion est entretenue à dessein, et les autorités congolaises y ont quelque intérêt ! Les milliers de gens obligés de quitter leurs biens, et qui se retrouvent sur la rue et dans la forêt en pleine période pluvieuse ; les pauvres soldats qui versent leur sang à l’autel d’un sacrifice peut-être indu… Qui est-ce qui s’en préoccupe vraiment ?  

mercredi 9 mai 2012

Nord-Kivu : après le CNDP, voici le M23 !


Au moment où les forces armées de la République démocratique du Congo (les FARDC) annonçaient dimanche avoir suspendu depuis le 4 mai leur offensive contre les mutins fidèles au Général Bosco Ntaganda et avoir donné un ultimatum de cinq jours aux militaires insurgés pour se rendre, le Colonel Makenga, ancien du CNDP et lui aussi devenu depuis 2009 officier au sein des FARDC comme Bosco Ntaganda, a annoncé dans un communiqué de presse la « redynamisation de l’aile politique du CNDP » à travers ce qu’il a nommé le Mouvement du 23 mars, M23. 

Le nom ferait référence au 23 mars 2009, date à laquelle le CNDP, alors mouvement politico-militaire, avait signé avec le gouvernement un accord pour mettre fin à la rébellion, se muer en parti politique, et faire intégrer ses troupes dans les FARDC. C’était quelques semaines seulement après la mise sur la touche de Laurent Nkunda et son arrestation au Rwanda, retournement qui avait été rendu possible par, semble-t-il, l’implication personnelle du Général Bosco Ntaganda, et la collaboration plus qu’indispensable – à quel prix ? On ne le saura jamais – du Rwanda de Paul Kagame (qui soutenait la lutte et les revendications du CNDP). 

Ce mercredi, sur les ondes d’une radio internationale, le porte-parole de ce M23 a affirmé que leur mouvement avait comme objectif principal de faire respecter cet accord passé avec le gouvernement Congolais. Il a semblé indiquer que le Général Bosco Ntaganda ne faisait pas partie de leur mouvement, et que son problème avec les FARDC ne les engrangeait pas. Dans cette interview remplie de contradictions et d’incohérences, il a expliqué qu’ils se considéraient encore comme membres des FARDC, tout en relevant qu’ils s’étaient retirés dans le parc des Virunga, et qu’ils se sont affrontés aux FARDC ces derniers jours.
Le président du CNDP, le Sénateur Edouard Mwangachuchu, a quant à lui indiqué que son parti politique s’insurgeait contre l’utilisation de son nom par ces militaires insurgés, tentant maladroitement de convaincre l’opinion que le CNDP restait attaché au processus de paix. Pour rappel, le CNDP fait partie de la plate-forme qui a soutenu le président Kabila lors des dernières élections, la MP (Majorité présidentielle). Cependant, il n’a obtenu aucun siège à la députation nationale, et les élections dans son fief de Masisi ont tout simplement été annulées par la CENI suite à de multiples irrégularités dont elles ont été entachées. Du coup, son poids politique a sensiblement baissé, et le Président Kabila a semblé vouloir s’en débarrasser. Par exemple, aucune place dans le nouveau gouvernement n’a été offerte au CNDP. 

Du coup, c’est la carte militaire qu’il reste au CNDP. La force politique, il n’en  a pas eue. Mais la force militaire, il en a encore, et à mon avis  c’est ce qu’il semble vouloir démontrer pour faire du chantage au pouvoir de Kinshasa et obtenir des postes, tout en protégeant le Général Bosco Ntaganda. Mais le CNDP joue la prudence et préfère agir en deux temps : un front politique, sur lequel il fait semblant de rester loyal à Kabila, et un front militaire qu’il dédie à Makenga et ses troupes, en prenant le soin de ne pas impliquer officiellement Bosco Ntaganda, au risque d’aggraver sa situation déjà délicate.
Ceux qui le connaissent disent du Colonel Makenga qu’il est parmi les radicaux du CNDP, et qu’il a difficilement digéré l’arrestation de Laurent Nkunda en 2009, bien qu’à l’époque il ne disposait d’aucun levier pour s’opposer au rapprochement avec le gouvernement facilité par le « Terminator » Ntaganda. Le moment est-il propice pour lui de prendre sa revanche ? Les prochains jours nous le diront. Les collines de Runyoni, à la frontière entre la RDC, le Rwanda et l’Ouganda, où il s’est retiré constituent un lieu parfait pour pouvoir à la fois affronter les FARDC qui l’attaqueraient, et être proche des bases arrières que pourraient constituer ces deux pays voisins de la RDC. Vont-ils le soutenir, rester neutres, ou appuyer le gouvernement de Kabila ? La réponse à cette question sera déterminante. 

Ce qui est sûr, c’est que le Président Kabila et le gouvernement Matata Ponyo qui devrait être investi aujourd’hui n’auront pas de cadeau, et qu’ils vont devoir choisir rapidement entre mener une guerre qu’ils ne sont pas certains de gagner, et faire des concessions au CNDP, ou plutôt au M23, enfin de maintenir la trêve obtenue en 2009. Cette dernière solution est la plus évidente au regard à la fois de l’incapacité des FARDC, dans les conditions actuelles, à juguler une rébellion, et de la décision prise la semaine dernière de suspendre les opérations militaires. Mais elle est bien sûr éphémère.