Translate

Affichage des articles dont le libellé est est de la RDC. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est est de la RDC. Afficher tous les articles

samedi 26 octobre 2013

RD Congo. FARDC - M23 : ultime guerre ou ultimes enchères ?

Vingt-quatre heures seulement après l’intervention controversée du président Congolais Joseph Kabila devant les deux Chambres du parlement, et alors que les pourparlers de sont de nouveau dans l’impasse, de violents combats ont repris vendredi 25 octobre entre l’armée congolaise et les rebelles du M23.
Carte de la zone autour de Goma & Kibumba.
La ligne en grand trait blanc indique la frontière RDC-Rwanda.
Photo GoogleMap.
(Cliquer dans l'image pour agrandir si besoin)
Les habitants de Kibumba – une bourgade située à une trentaine de kilomètres au nord de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu – ont été réveillés dans la nuit de jeudi à vendredi par les bruits des balles, et ont dû fuir par milliers, les uns vers le Rwanda voisin, les autres vers Kanyaruchinya plus au sud. Les deux parties – Forces armées de la RD Congo (FARDC) et rebelles du M23 – se sont accusés mutuellement d’avoir provoqué la reprise de ces combats qui se sont poursuivis toute la journée de vendredi. Dans la soirée, l’armée congolaise affirmait avoir pris le contrôle de la bourgade de Kibumba et d’autres villages environnants tels que Buhumba et Butebo, ce que démentait la rébellion, qui affirme avoir pu maintenir ses positions initiales.

La brigade d’intervention de l’ONU à l’écart

La brigade d’intervention de l’ONU – la fameuse force de quelque trois mille soldats Tanzaniens, Sud-Africains et Malawites déployée à Goma depuis le milieu de l’année et ayant pour mandat de « neutraliser les groupes armés de l’est de la RDC », dont le M23, n’a pas pris part active aux combats de vendredi. Contrairement au mois d’août dernier où les soldats Tanzaniens de la brigade onusienne avaient épaulé l’armée gouvernementale et contribué à repousser les rebelles d’une dizaine de kilomètres de leurs positions initiales – en y laissant deux morts dont un officier et plusieurs blessés –  la MONUSCO s’est contentée d’un soutien logistique au FARDC ainsi que d’une surveillance aérienne de la zone des combats.

Des obus ont atterri au Rwanda…Kigali hausse le ton

Comme en juillet et août derniers, le Rwanda a accusé l’armée congolaise d’avoir « délibérément » tirés au moins trois obus et plusieurs balles ordinaires sur son sol, sans faire de dégâts, en dehors d’une femme congolaise de 58 ans fuyant les combats côté rwandais qui aurait été blessée par une balle. Sur son compte Twitter (@RwandaMoD), le ministère rwandais de la défense s’est alarmé : « #FARDC targeted innocent civilians in Rwanda, and fleeing Congolese Refugees.58 year old Catheline Gahombo from DRC was injured...(3) ». Ce qui peut se traduire par : « les FARDC ont visé des civils au Rwanda, ainsi que des Congolais fuyant les combats. Catherine Gahombo âgée de 58 ans et originaire de RDC a été blessée ».

Mais le Rwanda n’allait pas en rester là.  Lors d’un briefing au Conseil de sécurité à New-York sur la résurgence des combats près de Goma vendredi, l’ambassadeur du Rwanda Eugène-Richard Gasana a littéralement menacé : « Si un le moindre tir atteint de nouveau notre territoire [le Rwanda, ndlr], nous allons agir immédiatement et ça va faire très mal. Nous le ferons avec précision ; nous savons d’où les tirs proviennent ». Au moment où nous rédigeons ce papier, il n’y a pas encore de réaction côté Congolais.

Ultimes enchères pour forcer un accord à Kampala ?

La question que tout le monde se pose est celle du véritable enjeu de cette résurgence des combats : les FARDC ont-elles (enfin) reçu l’ordre de lancer une offensive de grande envergue contre le M23 pour libérer tout le territoire qu’il occupe ? S’agit-il au contraire d’une provocation orchestrée par les rebelles et visant à accroître la pression sur le gouvernement congolais afin de faire des concessions sur les questions à l’origine de l’échec des pourparlers de Kampala, suspendu le weekend dernier après d’intenses et longues tractations ? C’est la seconde hypothèse qui l’emporte !

En effet, un accord était annoncé à la fin de la semaine dernière entre le M23 et le gouvernement congolais, après la relance des pourparlers à coup de pressions diplomatiques (les quatre Envoyés spéciaux pour la région et la RDC – ONU, Etats-Unis, Union Africaine et Union Européenne) étaient tous à l’œuvre à Kampala. Mais à la dernière minute, les deux parties n’avaient pas réussi à s’entendre, achoppant notamment sur les questions d’amnistie et de réintégration, le gouvernement Congolais refusant d’accorder l’amnistie et de réintégrer les « rebelles récidivistes », les personnes sous le coup de sanctions de l’ONU ainsi que les auteurs présumés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les pourparlers avaient donc été suspendus sine die et l’essentiel de la délégation gouvernementale tout comme les Envoyés spéciaux avaient quitté Kampala.  

Or, il est devenu habituel qu’à chaque fois que les pourparlers sont au point mort les rebelles cherchent un moyen de mettre de la pression sur le gouvernement afin qu’il retourne sur la table et fasse des concessions. Cela s’est passé successivement en janvier, avril, juillet et août de cette année. Plus loin, l’on se souvient que le gouvernement Congolais avait accepté de s’asseoir autour d’une même table avec les rebelles pour négocier à la suite de la pression créée par la chute aux mains du M23 des villes stratégiques de Goma et Sake (novembre 2012).

Par ailleurs, il n’est pas excessif de dire que la proximité du Rwanda facilite bien des choses aux rebelles. En août dernier, les FARDC et la brigade d’intervention avaient dû arrêter leur offensive après que des obus soient tombés dans la ville rwandaise de Gisenyi et à Goma – deux zones intensément peuplées – provoquant une sérieuse escalade entre le Rwanda et la RDC, et un l’embarras de la « Communauté internationale ». Les allégations que des obus auraient été lancés « délibérément » et « par les FARDC » au Rwanda et les menaces qui se sont ensuivies ne sont donc pas fortuites… 

Des sources à la zone de Kibumba frontalière avec le Rwanda n'ont-elles pas indiqué vendredi que les rebelles du M23 ont placé leur artillerie lourde sur les collines de Kabuhanga et Kabuye, sur la frontière avec le Rwanda, et qu’ils s’en servaient pour pilonner les positions de l’armée gouvernementale situées plus à l’ouest. Pratiquement, toute riposte par les FARDC risquait de dépasser sa cible et d’atterrir au Rwanda, ce qui s’est probablement passé. En fin de compte la posture complique l’option militaire pour le gouvernement Congolais, qui n’aurait d’autre choix que de poursuivre les négociations – en position de faiblesse, hélas, la voie militaire étant de facto exclue pour lui au risque d’entrer en guerre ouverte avec le Rwanda (un risque que l’on voit mal Kabila assumer).

La population inquiète plus du manque d’une perspective de guerre que de la guerre elle-même

Un paradoxe est particulièrement frappant dans la situation actuelle au Nord-Kivu : alors que l’on pouvait s’attendre à ce que la population répugne la guerre à cause de ses effets néfastes, c’est tout le contraire qui se constate. A Goma, Nyiragongo, Rutshuru et ailleurs, la plupart des Congolais sont convaincus qu’avec des ordres clairs et des moyens conséquents – avec ou sans l’appui de la brigade de l’ONU – leur armée, FARDC, est capable de défaire militairement le M23 et mettre fin une fois pour toutes à la guerre. Ils ne le croient pas seulement ; c’est le désir. Non pas qu’ils se réjouissent tant que ça de la guerre, mais à cause des mauvaises expériences du passé, où des accords signés avec les rebellions n’ont jamais permis de rétablir durablement la paix et la stabilité, et qu’ils croient que cette fois encore Kampala est un « marché de dupes ». Alors le sentiment général est que ces escarmouches régulières devaient laisser place à une vraie guerre, pourvu qu’elle se fasse une fois pour toutes, définitivement.

Y a-t-il la moindre chance que le gouvernement Congolais soit de cet avis ? Rien n’est moins certain. Le président Joseph Kabila a eu beau déclarer mercredi devant le Congrès que groupes armés devaient déposer les armes et se rendre sous peine d’y être contraints par la force, les Congolais attendent qu’il traduise cela en actes…désespérément.

Par Jean-Mobert N.Senga

vendredi 25 janvier 2013

Crise à l'est de la R.D.Congo : quelle issue ? Première partie : Introduction, contexte du moment, et analyse de causes.



Introduction

L’on peut situer vers l’année 1996 le début de la crise sécuritaire que connaît l’est de la République Démocratique du Congo (région allant de l’Ituri en province orientale jusqu’au nord du Katanga, en passant par les deux Kivu). Cela fait donc plus de seize ans que cette région aussi vaste que toute l’Allemagne, très riche en ressources naturelles (coltan, pétrole, gaz, or, diamand, bois, …), et l’une des plus peuplées de la RDC, est devenu le théâtre de guerres et de violences de touts genres, qui ont causé la mort de plusieurs millions de civils, d’horribles viols de femmes et d’enfants, l’exile massif de millions de personnes, et des dégâts sociaux, économiques et environnementaux incommensurables.

Les violences continues dans cette partie de la République ont donné lieu à des efforts tous azimuts aux niveaux régional et international, avec l’objectif sincère ou feint d’y mettre un terme : la première opération militaire de l’Union européenne (l’opération Artémis, en 2003), la plus importante, la plus couteuse et probablement la plus longue mission de maintien de la paix des Nations-Unies qu’il y ait jamais eu (MONUC, devenue MONUSCO, présente au Congo depuis 2002), des missions européennes de formation et d’assistance à l’armée et à la police nationale congolaises (EUSEC et EUPOL), etc. La crise à l’Est de la RDC est sans doute parmi les questions qui sont le plus revenues sur la table du Conseil de Sécurité des Nations Unies au cours des deux dernières décennies, donnant lieu à un nombre incroyable de résolutions et de déclarations.

Ces conflits ont donné à la Cour pénale internationale ses tout premiers prévenus de crimes internationaux, et en 2012, son premier condamné en la personne de Thomas Lubanga. A ce jour, deux autres chefs de guerre sont sous le coup de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale pour des faits commis dans cette même région : le Congolais Bosco Ntaganda du CNDP et le Rwandais Sylvestre Mudacumura des Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda.  

L’Union africaine et des organisations sous-régionales se sont également penchées à leur manière sur la question de l’instabilité de l’Est du Congo. Sous leur égide, avec les autres membres de la « communauté internationale », il y a eu le Dialogue inter-congolais qui a abouti à la signature en 2002 de l’historique Accord global et inclusif qui, à un moment, a fait miroiter une fin de la guerre, ce qui n’a même pas attendu la fin de la transition politique de 2003 à 2006 pour se démentir – car il y a eu en 2004 déjà les insurrections de Bukavu, suivies par la naissance d’une nouvelle rébellion (le Congrès National pour la Défense du Peuple, CNDP). L’adoption d’une nouvelle constitution en 2006 et la tenue presque miraculeuse des premières élections nationales et régionales ont aussi suscité des espoirs, qui s’avéreront hélas de courte durée. Un nombre incalculable de conférences se sont tenues dans plusieurs pays, des déclarations et accords ont été signés, des résolutions ont été prises, des mécanismes mis en place (Lusaka, Addis-Abeba, Kampala, Dar-es-Salam, Nairobi, Kigali, Kinshasa, New York, etc.), toujours avec un succès relatif, voire sans succès du tout. Presqu’à chaque fois qu’il y a eu un pas de franchi, il y a eu aussitôt, ou quelque temps après, un nouveau rebondissement de la situation sur terrain : mutation d’un groupe rebelle, apparition de nouveaux acteurs avec ou sans nouvelles revendications, déménagement du conflit, rupture de la confiance (comme entre le Rwanda et la RD Congo actuellement), expiration des trêves explicites ou implicites, etc.

Aujourd’hui, on en est à une situation inédite où prolifèrent dans cette seule région plus d’une centaine de groupes armés, souvent composés de Congolais, mais parfois aussi d’étrangers. Leurs histoires, leurs revendications et leurs méthodes ont plus de ressemblances que de différences, comme nous essayerons de le montrer plus loin. Au Nord-Kivu, un groupe armé substitut du CNDP de Laurent Nkunda, le M23, occupe actuellement une importante portion de deux territoires proches de la capitale Goma. Des affrontements, des attaques et des enlèvements se passent chaque jour dans une partie ou une autre de la région, et l’implosion générale est encore un danger permanent. Des initiatives telles que les pourparlers de Kampala (qui durent vainement depuis le 9 décembre 2012) et le déploiement éventuel d’une « Force internationale neutre » sont sujettes à caution car elles ne comportent aucun élément qui pousserait à penser raisonnablement que la solution définitive est désormais à portée.

La situation est un véritable calvaire pour les quelque vingt millions d’habitants de la région, qui subissent au quotidien les affres des guerres et des violences depuis tant d’années. Ni la présence des Casques Bleus de la MONUSCO censés les protéger, ni l’extraordinaire  présence des agences des Nations-Unies et des organisations humanitaires (et pseudo-humanitaires) internationales et nationales qui dépensent chaque année (pour la population ?) des sommes faramineuses, rien n’a pu jusqu’ici mettre fin ou même soulager véritablement ce calvaire. L’insécurité permanente, les viols, la faim, la soif, la paralysie ou la disparition totale des services sociaux de base (déjà délétères à l’époque du Zaïre de Mobutu), la destruction de l’environnement, de l’habitat et des infrastructures, les injustices, les maladies, l’enrôlement forcé des enfants et des jeunes dans les groupes armés, l’ignorance et le non-accès à l’instruction et à l’information, le chômage, le non-accès à la terre,… sont autant de problèmes auxquels les Congolais de l’Est (plus que les autres) sont confrontés au quotidien. Les tensions ethniques se sont accentuées, les suspicions et la méfiance se sont amplifiées ; les jeunes se nourrissent de fanatisme, d’extrémisme et de xénophobie, non sans la manipulation des politiciens véreux ; et les armes circulent, plus nombreuses – et plus « normales », et plus banales – que les houes ou les stylos.   

Cet état des choses suscite au moins trois questions suivantes :
-          Pourquoi la crise à l’Est de la RD Congo persiste-t-elle ?
-          Comment endiguer définitivement le cycle des guerres et des violences à l’Est de la République Démocratique du Congo ?
-          Si des vraies solutions existent, comment devraient-elles être appliquées, et par qui ?
C’est à ces trois questions que nous tenterons de répondre, de manière brève mais aussi explicite que possible, à travers les lignes qui suivent. C’est une tâche ambitieuse, étant donné le nombre d’  « experts » qui ont déjà eu à se pencher sur le sujet. Mais il ne s’agit pas d’inventer. Il s’agit d’entreprendre une approche différente dans l’analyse, plus rigoureuse et plus pragmatique.  

Les questions sus-énoncées renvoient à quatre problématiques, plus ou moins liées, à savoir :
-          Celle des groupes armés, locaux et étrangers ;
-          Celle de la cohabitation pacifique des communautés ethniques de la région ;
-          Celle des rapports entre le Congo et ses voisins de l’est, en particulier le Rwanda ;  
-          Celle enfin de la gestion politique, administrative, militaire et économique de la région, qui appelle inévitablement celle de la gestion (et de la gouvernance) du pays dans son ensemble, tout simplement.

Dans un premier temps, nous tenterons de poser le diagnostic de la crise qui secoue la région : ses caractéristiques, ses causes, et les raisons de l’échec ou de l’insuffisance des solutions envisagées jusqu’ici (Une crise irrésoluble ?). Ensuite, nous essayerons de proposer des solutions alternatives plus efficaces à nos yeux, avant de tirer une conclusion dans laquelle nous oserons une répartition des rôles entre d’une part les Congolais (qui doivent jouer un rôle de premier plan) et la « communauté internationale » dans son ensemble (qui a aussi ses propres responsabilités). Mais avant cela, situons le sujet dans son contexte actuel.  

I.                    CONTEXTE

La guerre et les violences à l’est de la République Démocratique sont une constante depuis plus de seize ans. Par contre, le contexte lui évolue. Pour caractériser la crise sécuritaire à l’Est du Congo et situer le contexte actuel, l’on peut retenir les éléments essentiels ci-après :

a.       La perte de légitimité des institutions politiques nationales et locales :

Alors que l’adoption d’une nouvelle constitution et la tenue des élections générales en 2006 garantissaient la légitimité des nouvelles institutions, le simulacre d’élections de novembre 2011 ont remis cette légitimité à néant. A cela s’ajoutent le non-renouvellement des institutions provinciales qui sont de plus en plus contestées (en particulier au Nord-Kivu), et la non-tenue depuis 2006 des élections locales, pourtant prévues par la constitution et la loi électorale. Ce problème de légitimité a des répercussions aussi bien sur plan interne (contestation légitime, méfiance, voire mépris vis-à-vis des autorités) que sur le plan international. Il a pour conséquence, entre autres, de fragiliser davantage l’Etat et d’offrir un motif (ou un prétexte) aux velléités de tous ordres.
   
b.      L’inexistence d’une arme nationale professionnelle et républicaine :

Sans être nouveau, cet élément n’en est pas moins pertinent. La RD Congo ne dispose pas d’une véritable armée, ni d’une police, ni de services de renseignement professionnels. L’on peut dater la destruction des forces de sécurité congolaises au moins à l’époque de la guerre dite de libération contre Mobutu. La défaite des FAZ (les forces armées zaïroises) s’est accompagnée de l’arrivée de jeunes soldats sans formation académique et avec une formation militaire lapidaire, ainsi qu’aux premières infiltrations d’éléments étrangers (rwandais notamment). Depuis, les rébellions se sont succédées, et aucun effort réel n’a été fourni par les autorités congolaises pour mettre en place des forces de sécurité dignes de ce nom et à la hauteur des défis sécuritaires de cet immense pays qu’est le Congo. Faute de pouvoir remporter la moindre victoire militaire, mais peut-être aussi pour des motifs délibérés mais inavouables, le gouvernement congolais a plusieurs fois « intégré » des miliciens, des rebelles et des chefs de guerre : brassage, mixage, intégration,… le génie des mots des Congolais a été particulièrement fertile dans ce domaine.

A ce jour, celles qu’on appelle les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) ne sont pas plus qu’un conglomérat de plus d’une centaine de milliers d’hommes et de femmes – dont personne ne connaît le nombre exact – issus de plusieurs factions (ex-FAZ, ex-AFDL, MLC, RCD, CNDP, différents groupes Maï-Maï, etc.), non rémunérés (sinon insuffisamment et irrégulièrement), sans formation militaire classique pour la plupart, sans casernes, … Un pléthore d’officiers, dont certains ne savent ni lire ni écrire, des fonctions distribuées au gré des affinités politiques ou de la loyauté dans les affaires ; un contrôle de fait assuré par des politiciens, des groupes tribaux, des groupes d’intérêt sur les militaires de leur obédience ; l’existence de sortes d’armées privées au sein l’armée, au service de telle autorité  politique ou de tel officier militaire ; les détournements impunis des soldes des militaires, voire des armes et des munitions, … Voilà autant de tares qui caractérisent cette armée (et les autres composantes des forces de sécurité), et l’énumération n’est pas exhaustive.

c.       La multiplication des groupes armés

Entre 2011 et 2012, une vingtaine de « nouveaux » groupes armés ont vu le jour dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Pourtant, après la tenue en 2008 de la Conférence de Goma et la signature des Actes d’engagement et, une année plus tard, l’avènement de l’accord de paix entre le gouvernement et les rebelles du CNDP, le phénomène avait plutôt tendance à s’estomper. Les groupes armés de l’Est du Congo sont très variés : on en trouve qui comptent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’éléments (M23, Raïa Mutomboki, Nyatura), et d’autres qui n’en comptent que quelques unités ou quelques dizaines. On en trouve qui ont un agenda politique plus ou moins élaboré ou justifiable (défense d’un territoire ou d’un peuple, renversement du pouvoir, …), d’autres qui n’en ont pas du tout, et qui s’adonnent simplement à des exactions contre les civils ou à l’exploitation des ressources naturelles. On en trouve qui sont dans des alliances, et d’autres qui évoluent en solo. On en trouve qui sont très violents et offensifs, et d’autres qui sont plutôt défensifs et que la population soutient ou tolère. Etc. Hélas, certains analystes et acteurs ont une malheureuse tendance à les diviser trop simplement entre les « nationaux » et les étrangers ; entre les « pro-gouvernementaux » et les « anti-gouvernementaux », ce qui évidemment ne permet pas de concevoir des solutions adaptées. 
           
d.      L’attitude de la « communauté internationale » vis-à-vis du Rwanda

Alors que de manière générale, le monde a par le passé considéré le Rwanda avec beaucoup d’empathie, lui apportant un soutien inconditionnel et s’abstenant, parfois contre des évidences, de le contrarier ou de le condamner, aujourd’hui certains pays puissants commencent timidement à changer d’attitude. En témoignent les nombreuses interventions de diplomates occidentaux critiquant (ou dénonçant) de plus en plus ouvertement le Rwanda pour son rôle dans les conflits au Congo, ainsi que les quelques mesures de rétorsion prises à son encontre. Cependant, ce début de changement d’attitude à l’égard du Rwanda n’a pas jusqu’ici servi à infléchir sensiblement sa position. Parfois même, Kigali donne l’impression de se radicaliser davantage et de mettre en place des mécanismes pour absorber le choc des sanctions actuelles, ou éventuelles dans le futur. L’évolution est aussi tempérée par les progrès que ce pays continue d’enregistrer sur le plan économique et social, et son importance accrue sur le plan politique et militaire aux niveaux régional et international.  

e.      L’impatience de la population et de la « communauté internationale »

La répétition des guerres et des violences est entrain d’épuiser la population, qui n’en peut plus d’assister aux tergiversations des politiciens et de la « communauté internationale » par rapport à la résolution de la crise. De plus en plus de Congolais, en particulier les intellectuels et les jeunes, ont le sentiment qu’ils ne peuvent plus laisser perdurer cette situation. Cependant, la majorité des Congolais demeurent résignés, et rêvent encore d’un messie pour les délivrer. La « communauté internationale », pour sa part, montre des signes de lassitude. Après avoir presque tout essayé, en vain, elle voudrait bien trouver la « formule magique »  pour tourner définitivement la page de la crise à l’est du Congo, sinon se désengager progressivement, sous couvert de laisser le champ à l’union africaine et aux organisations sous-régionales. Le dilemme, c’est que le Congo est trop important, à la fois économiquement et stratégiquement, pour être abandonné de telle manière. Les solutions radicales offrent le compromis nécessaire, pourvu que l’on prenne le bon extrême !

f.        Le poids du passé récent et de ses erreurs

Si la situation créée par le M23 était celle d’il y a dix ans, point de doute que l’on ne réfléchirait pas par deux fois, au gouvernement et ses partenaires, avant de proposer un accord politique expéditif et l’intégration de ses troupes au sein de l’armée. Mais l’expérience du passé permet davantage de prudence. Et ce n’est pas forcément que cela arrange le gouvernement congolais, mais il n’a pas beaucoup de choix. Commettre à nouveau les erreurs du passé lui serait fatal, trêve de la légendaire indolence des Congolais. Par ailleurs, les rebelles (le M23 en particulier et ses sponsors) sont conscients de cet état des choses. Ils agissent donc avec plus de prudence. Le revers de la médaille étant la radicalité des positions, dont les conséquences sont insoupçonnables, surtout au regard du rapport des forces militaires en présence.

On peut situer ici le problème de l’impunité et de la gratification dont bénéficient les chefs rebelles et les miliciens. L’on entend tous les jours que tel groupe a rejoint les FARDC ; que tel chef rebelle a été approché par les autorités qui lui ont proposé ceci ou cela, etc. Ainsi, on trouve des miliciens qui font la navette entre les groupes armés et l’armée nationale au gré des circonstances, pour tel ou tel motif de mécontentement,... Ainsi, des chefs rebelles sont devenus officiers dans l’armée, ministres et députés, hauts fonctionnaires de l’Etat. Le cordon ombilical avec leur « base » restent intacts, et au moindre souci (éviction, mise en garde pour un comportement incorrect, imminence de poursuites pour corruption ou autre fait, …), ils sont prêts à reprendre le chemin du maquis, à exercer du chantage et toutes sortes de manœuvres. Au lieu de dissuader, on encourage de fait le phénomène insurrectionnel.      

II.                  UNE CRISE IRRESOLUBLE, OU DES SOLUTIONS INADMISSIBLES ?

Il n’y a pas de crise irrésoluble, pas de guerre sans fin, cela est évident. En l’espèce, il y a plutôt probable : a) Que le problème soit mal interprété, mal compris, ou analysé de manière superficielle par ceux qui sont censés le résoudre ou y contribuer. b) Que le problème soit bien connu et compris, mais que la solution soit éludée, volontairement, par naïveté, ou tout simplement par maladresse. Parce qu’elle est trop « amère », parce qu’elle n’arrange pas les uns ou les autres, ou parce qu’elle est plus difficile à appliquer que les raccourcis et les solutions « prêt-à-porter » habituels.
A notre sens, il y a un peu des deux explications de la persistance de la crise dans l’est de la République Démocratique du Congo. Commençons par analyser le problème avant d’envisager la solution conséquente.

1.       LES CAUSES DE LA PERSISTANCE DE LA CRISE SECURITAIRE A L’EST DE LA RD CONGO
Nous pouvons les classer en deux catégories : les causes endogènes, qui tiennent des Congolais eux-mêmes (l’organisation et le fonctionnement de l’Etat et de ses structures, les comportements, les attitudes, les cultures et les croyances) ; les causes exogènes, qui elles relèvent d’événements et d’acteurs étrangers à la RDC (Etats limitrophes de la RDC, « communauté internationale, sociétés et groupes d’intérêt internationaux, etc.). Si ces causes sont réelles et toutes déterminantes, elles ne s’équivalent pas pour autant. Il nous est d’avis que les principales sont les causes endogènes, car adressées, elles influeraient nécessairement sur l’attitude des étrangers vis-à-vis du Congo.

a.       Les causes endogènes
-          La déficience de l’Etat :
L’Etat, c’est certes un territoire délimité et une population, mais c’est surtout un pouvoir supérieur qui s’y exerce de façon effective, qui en assure la maîtrise, fixe les règles à l’application desquelles il veille, etc. Si au XIXième siècle, un Congo sans voies de communications ne valait rien, que peut-il bien valoir en ce XXIième siècle, non seulement sans infrastructures, mais sans une armée professionnelle et sans un gouvernement effectif, alors que ses richesses sont désormais connues de tous, et qu’il est comme un pays-lingot sans politique et sans défense au beau milieu d’une Afrique et d’un monde infiniment plus gourmands, plus ambitieux, et plus organisés ? Le premier problème de la RD Congo, et de loin le plus important, c’est son existence même en tant qu’Etat réunissant possédant tous les attributs d’un Etat réellement souverain et indépendant, et effectivement gouverné.

-          Le déficit de gouvernement (des pouvoirs publics, plus largement)
Sur papier, la RDC est un Etat indépendant et souverain. Dans la pratique, cette affirmation est une belle légende. Il ne peut y avoir d’Etat sans gouvernement effectif. Et un gouvernement effectif, ce n’est pas un bon monsieur qu’on nomme Président de la République, des hommes et des femmes qu’on appelle des ministres, d’autres portant pompeusement le titre de gouverneurs, etc. Un gouvernement effectif, c’est d’abord la maîtrise de l’intégrité et de la souveraineté de l’Etat ; c’est l’administration effective et totale du territoire, la maîtrise de la population, des migrations, etc. ; c’est l’existence et la mise en œuvre effective de politiques au moins dans les domaines dits régaliens tels que la défense, la sécurité, la diplomatie, l’économie, la santé publique et l’enseignement. Au Congo, cela n’existe pas.   

Les autres causes endogènes de l’instabilité du Congo sont directement liées aux deux précédentes. Citons :

-          L’inexistence forces de sécurité nationales et professionnelles :
Leur création et leur maintien sont l’apanage des pouvoirs publics. Or, ceux-ci ne s’en préoccupent pas ou prou. Alors, l’intégrité et la souveraineté d’un Etat soi-disant indépendant peuvent-elles être laissées entre les mains incertaines d’une force étrangère, onusienne serait-elle ? La paix et la sécurité du Congo doivent-elles dépendre du bon-vouloir de ses voisins, ou des caprices des groupes armés qui écument son territoire ? C’est pourtant le cas actuellement. D’ailleurs, le Congo serait un Etat gouverné et défendu effectivement que les armées et les milices (locales ou étrangères) ne s’y aventureraient pas, ou que leurs aventures tourneraient rapidement court. Et le pseudo-gouvernement actuel ne peut pas se dédouaner en prétextant, par exemple, que les FDLR sont venues au Congo à une certaine époque et dans un certain contexte qui lui échappent. La raison d’être d’un gouvernement, n’est-ce pas de résoudre les problèmes de l’Etat et des citoyens, peu importe le moment où ils sont nés ou leur ampleur ? La vocation d’un vrai homme ou d’une vraie femme politique, n’est-ce pas de relever de tels défis ?    

-          La mauvaise gestion des ressources naturelles et du trésor public :
Le Congo est un pays au sol et au sous-sol immensément riches. Mais depuis toujours, ses ressources ne profitent pas à la très grande majorité de sa population. A une époque assez lointaine, elles profitaient à la Colonie et à des multinationales. Aujourd’hui, la Colonie a changé de nom et de visage. Elle est Congolaise et elle est Noire. Elle s’appelle « président », « gouvernement », « ministres », « députés », « officiers », etc. Les richesses du Congo sont exploitées par des sociétés étrangères, de la manière la plus sauvage et la plus opaque qui soit, par le biais de contrats scandaleux ou contre des pots-de-vin et autres pratiques immondes. Le reste est « ramassé » par les pillards de toutes sortes (chefs rebelles, groupes armés étrangers, militaires et politiciens véreux, …), chacun à proportion de sa force ou de sa capacité de violence, sans plus. Le peu d’argent qui arrive dans les caisses du Trésor, souvent par la sueur sans nom des Congolais moyens, est dilapidé par les mêmes filous d’ « autorités ». Conséquence, ceux qui sont censés construire les chemins de fer et les routes se paient de robustes 4x4, prennent des avions ou circulent dans des canots et des jets privés, pour ne pas avoir à se casser le dos sur des pistes impossibles. Les services publics sont à l’abandon total, … Bref, quelques hommes sont très riches, mais l’Etat et sa majorité de citoyens sont misérables. Et les armes, qui au départ sont brandies comme un moyen de libération d’un tel système (il n’y a qu’à voir les prétentieuses dénominations des rébellions et des groupes armés), deviennent rapidement des instruments pour se procurer les richesses, pour obtenir le « droit au chapitre », ou pour dominer les plus faibles que soi.    

-          L’impunité et la gratification des criminels :
Faute de vaincre les criminels et de les éradiquer, il est devenu commode, au Congo (et à l’Est en particulier), de promouvoir les « meilleurs » criminels et de les gratifier de postes au gouvernement, au parlement ou dans l’administration, ou de grades et de fonctions dans l’armée nationale. Laurent Nkunda et Bosco Ntaganda sont les plus fameux, mais sûrement pas les seuls. Au nom d’une paix qui ne vient pourtant jamais, on tolère, on amnistie, on ferme les yeux. Quoi de plus étonnant que les criminels récidivent, ou que d’autres Congolais les imitent ? Quoi de plus étonnant que certains groupes cherchent à se faire justice, à se venger, ou à s’auto-protéger ?

-          Une histoire et des identités mal assumées :
Il s’agit de l’histoire entière de la République Démocratique du Congo, depuis le tracé de ses frontières au début du siècle dernier jusqu’au génocide rwandais et à l’arrivée massive de réfugiés Hutu, parfois armés, dans les régions de l’est. Avant 1994, des conflits identitaires et de nationalité existaient déjà. On se souvient des événements sanglants de Masisi dans les années 80 et 90, de la situation des Banyamulenge, etc. La question des réfugiés rwandais n’a fait qu’exacerber une situation déjà grave, et là encore la défaillance de l’Etat et de l’autorité est notoire, depuis Mobutu jusqu’à Kabila junior. Entretemps, il y a eu les massacres de réfugiés Hutu dans les camps et les forêts congolaises par l’armée rwandaise lors de la première invasion du Congo, massacres encore impunis à ce jour, malgré leur large documentation (cf. Rapport Mapping sorti en 2010, entre autres).
La haine tribale est allée crescendo au fur des guerres et des rébellions, et la situation des Congolais d’expression Kinyarwanda – en particulier celle des Tutsi – laisse à désirer, les responsabilités étant partagées entre les pouvoirs publics congolais, les soi-disant leaders de cette communauté, et les immixtions alambiquées du Rwanda. D’une part, certains Congolais considèrent que ces populations ne sont pas Congolaises ou ne le sont pas suffisamment, d’autre part les Tutsi se comportent eux-mêmes souvent en marge des considérations d’ordre national et, en s’accoudant trop au régime rwandais qui les utilise à ses fins, ils finissent par conforter la position de ceux qui voudraient les exclure. 

-          Absence de politique ou mauvaise gestion des terres et de la démographie, ignorance et pauvreté :
Le Kivu est une région très peuplée, comparée au reste du vaste Congo qui est quasiment inhabité (la densité de la population y est deux fois plus élevée que la moyenne nationale). Ce n’est pas seulement à cause de son climat et de la fertilité de son sol, c’est aussi à cause des mutations démographiques que nous évoquions plus haut. Or, la terre a une importance telle pour chaque communauté, chaque famille, voire chaque individu, qu’elle est souvent la source de conflits terribles. La terre est non seulement source de survie et de revenus pour la majeure partie de la population (qui vit de l’agriculture et de la pêche), mais elle a aussi une valeur symbolique et culturelle sans pareil, qui en fait un bien sacré et inaliénable.  

Les lois foncières héritées de l’époque coloniale ont montré leur limite pour garantir une utilisation, une répartition et une transmission adéquates de la terre. Les ajustements opérés dans les années 80 par le pouvoir de Mobutu n’ont pas réussi à combler les lacunes du système colonial inspiré d’un Occident aux réalités sociologiques et culturelles totalement différentes. Le Congo conserve en effet dans ce domaine un système hybride basé à la fois sur la tradition (avec des pouvoirs reconnus aux autorités coutumières) et sur le droit écrit. A bien des égards, ce tandem s’est avéré inconciliable, et en tout cas inefficace.

L’accès à la terre est donc rapidement devenu une question de rapports de forces, où les plus forts soumettent les plus faibles et s’octroient la part belle. Ceci est une réalité particulièrement vivante dans les régions agropastorales comme le Masisi.
Mais ici encore, la carence d’une autorité suprême et d’une politique adaptée de gestion de la terre est manifeste. Le Nord-Kivu, pour ne prendre que cet exemple, dispose encore de vastes étendues de terre et de forêt non exploitées, notamment dans le territoire de Walikale. Mais soit ces terres là sont inaccessibles, faute de voies de communication, soit elles sont écumées par des groupes armés qui sèment la terreur, soit il y a combinaison des deux éléments.

-          La pauvreté, l’ignorance et le chômage :
Ce sont d’autres facteurs non négligeables de l’instabilité de l’est du Congo. La jeunesse, qui constitue plus de 60% de la population, se retrouve sans instruction ; lorsqu’elle parvient tant bien que mal à se faire instruire, elle est sans emploi. Quoi de plus normal qu’elle devienne un champ fertile de toutes les haines et de toutes les manipulations ! Abandonnée, ignorante et pauvre, elle ne se voit offrit qu’une seule alternative : la violence. Il faut et il suffit de désigner un « responsable » de ses malheurs, et c’est presque toujours l’Autre, c’est-à-dire celui qui ne parle pas la même langue que soi ; celui qui vient d’ailleurs, d’un autre village ; celui qui est plus prospère, dont les enfants parviennent à étudier, etc.  

b.      Les causes exogènes

-          Les pays voisins, en particulier le Rwanda :
Les événements survenus au Rwanda à l’époque coloniale (famines, conflits interethniques) ont déjà eu des répercussions irréversibles sur le Congo. Mais ceux survenus en 1994 (génocide, arrivée de millions de réfugiés et changement de régime) vont affecter encore plus significativement et plus longuement le pays. Le Congo n’a pas généré ces événements, certes, mais le Congo a mal géré leurs conséquences dans son ressort, et aujourd’hui encore les autorités sont à la traîne. Fréquemment, on les entend dans des jérémiades entrain d’accuser la « communauté internationale » (et la France) d’être à la base de la présence au Congo des ex-FAR et Interahamwe. Elles peuvent bien avoir raison, mais il une attitude responsable consisterait plutôt à concevoir une solution, quitte à demander l’aide de cette « communauté internationale » pour qu’elle contribue à son application.

Mais le rôle que joue les pays voisins du Congo, et le Rwanda spécifiquement, n’est pas que passif, bien au contraire. Leur participation directe dans la déstabilisation du Congo est une réalité indéniable et répétitive. En soutenant la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, le Rwanda ne s’est pas contenté de soutenir la révolté contre un régime dictatorial, ses troupes ont massacré des centaines de milliers de personnes sur leur passage, commis des pillages, etc. Pire, le Rwanda a manifestement développé des ambitions vis-à-vis du Congo depuis cette époque là. Déjà que son armée ne voulait plus partir du Congo. Après avoir eu des déconvenues avec les Banyamulenge, le Rwanda s’est tourné vers les autres Tusti congolais du Kivu qu’il a soutenu lors des rébellions du Rassemblement congolais pour la démocratie (1998-2003), du Congrès national pour la défense du peuple (2004 - ?), et aujourd’hui il soutient, voire téléguide le M23. Le Rwanda s’est impliqué dans le conflit meurtrier de l’Ituri, et selon le Groupe d’experts des Nations Unies, il soutient encore aujourd’hui de nombreux autres groupes armés qui commettent des atrocités dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et dans le district de l’Ituri. Par ailleurs, le Rwanda n’en fait pas assez pour finir une fois pour toutes avec l’activisme au Congo des ex-FAR et Interahamwe. Alors que les Nations-Unies et, dans une certaine mesure, les autorités congolaises ont multiplié des efforts pour éradiquer les Forces démocratiques pour la Libération du Rwanda, ce dernier garde sont espace politique hermétiquement fermé à toute opposition et à toute voix discordante. Quasiment tous ceux qui ont eu à s’opposer au régime dictatorial du Front patriotique rwandais se sont retrouvés en exile, ont été exécutés, ou ont été mis sous les verrous (y compris des personnalités rentrées volontairement d’exile). Les massacres commis par le Front patriotique rwandais n’ont jamais été jugés, que ce soit à Arusha (par le Tribunal pénal international pour le Rwanda), au Rwanda même ou à l’étranger. Comment convaincre dans ces conditions les réfugiés rwandais de retourner chez eux ? Certes il y a parmi ces réfugiés des personnes soupçonnées de crimes contre l’humanité et de génocide, qui mériteraient d’être jugées.

Mais la plupart sont des réfugiés tout court, qui ont fui la guerre au Rwanda, qui ont assisté impuissamment au massacre et au rapatriement forcé des leurs, et qui ont besoin d’être rassurées que le retour au Rwanda ne signifiera pas pour eux persécution, procès iniques, musèlement et expropriation. Pire, le Rwanda aurait recruté d’anciens combattants Hutu rapatriés chez eux pour les renvoyer dans des opérations militaires au Congo. Après tout cela, on peut se demander si le Rwanda veut réellement en finir avec la présence et l’activisme au Congo des milices composées de ses ressortissants, ou si c’est une situation qu’il entretient à dessein en vue de continuer à justifier sa propre politique et ses agissements vis-à-vis de la « communauté internationale ». En clair, le Rwanda devant choisir entre la démocratisation et la justice pour tous d’une part, et la déstabilisation d’autre part, préfère tenir ses problèmes à l’écart, au Congo.

Mais ce n’est pas tout. Les analyses selon lesquelles le Rwanda chercherait à assurer un contrôle politico-militaire et économique sur l’est de la RDC ne sont pas dénuées de fondement, si l’on regarde de près les faits (infiltrations massives de citoyens rwandais dans les forces de sécurité congolaises, notamment). Et de toute évidence, le Rwanda connaît des problèmes sérieux de démographie et de ressources, et le Congo, un Etat chaotique, riche, vaste, et où vivent des populations culturellement et historiquement proches des Rwandais, est naturellement son terrain de prédilection. 

Du côté ougandais et burundais, la situation est différente, mais elle présente tout de même des similitudes. Les rebelles ougandais de l’ADF/NALU font du trafic entre le Congo et l’Ouganda, et ont d’imports réseaux d’influence au sein du gouvernement, de l’armée, des services de sécurité ougandais. Au Burundi, c’est le cafouillage délibéré du processus démocratique par le régime en place qui a fait resurgir les Forces nationales de Libération.              

-          Les limites et les contradictions de la « communauté internationale » :     
Par « communauté internationale » j’entends ici les organisations internationales (telles l’ONU et l’Union européenne), les principaux bailleurs de fonds unilatéraux ou multilatéraux de la RDC (Etats-Unis d’Amérique, Royaume-Uni, France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Canada, …), y compris la Banque mondiale et le FMI, ainsi que les organisations non gouvernementales. Cette « communauté internationale » fait mine de s’impliquer « résolument » dans la résolution des problèmes de l’est du Congo depuis plus d’une décennie. Elle a dans ce sens déployé d’importants moyens et dépensé des sommes faramineuses d’argent dans les opérations dites de maintien de la paix, dans le « processus de démocratisation », dans la démobilisation et le rapatriement des groupes armés étrangers, dans des « projets de développement », dans la « restauration de la justice », etc. Quel est le résultat au cours, par exemple, des dix dernières années ? La région n’a retrouvé ni paix, ni stabilité, ni prospérité ; l’Etat est toujours aussi déficient, si ce n’est pire ; la violence a atteint des proportions inédites ; les infrastructures sociales et économiques sont toujours dans un état déplorable, … Bref, pas d’amélioration, pas de progrès démocratique, pas d’Etat de droit : rien de rien.

L’on pourrait même dire, sans exagération aucune, qu’au lieu d’être salutaire, l’action de la « communauté internationale » s’est souvent avérée désastreuse. Car plutôt que de responsabiliser les Congolais, de les aider à bâtir par eux-mêmes un Etat et une Nation, à atteindre leur résilience et leur autonomie aussi bien politique qu’économique, l’intervention de la « communauté internationale » a eu pour effet (et pour stratégie ?) de consolider une culture de dépendance, de résignation, d’attente, de paresse physique et intellectuelle, voire de sujétion. Dans le chef des gouvernants et des structures qui ne sont institutions que de nom, mais aussi dans celui des simples citoyens, des paysans analphabètes aux pseudo-cadres et intellectuels. Ainsi, des agences onusiennes et des ONG se sont systématiquement réparties des tâches qui incombent normalement à l’Etat, mais elles ne peuvent assurer ni leur pérennité, ni leur uniformité. Des projets comme REJUSCO (Restauration de la Justice au Congo) ont englouti des millions de dollars, avec des résultats pour le moins ridicules sur terrain. Actuellement, le programme STAREC (Stabilisation et Reconstruction de l’Est du Congo) se trouve sur la même voie. La MONUSCO, avec ses dix-sept mille hommes et un budget qui atteint cette année près d’un milliard et demi de dollars (à peu-près quatre millions de dollars par jour) est incapable d’assurer la protection effective des civils ou d’empêcher des viols massifs de femmes. La seule province du Nord-Kivu compte près d’une centaine d’ONG internationale et d’agences des Nations-Unies. Comparé au système de prédation, d’opacité et de corruption en vigueur dans le pays, leur fonctionnement n’est pas plus exemplaire, loin s’en faut. L’immense majorité de leur budget est dépensée en logistique et paie des personnels souvent expatriés, parfois incompétents et ignorants tout de leur contexte de travail.

Par ailleurs, il est souvent arrivé que les intérêts et les calculs stratégiques de cette « communauté internationale » soient en contradiction avec les exigences de la paix et de la stabilité de cette région. Pour ne citer que quelques exemples, le pétrole de la partie congolaise du Rift-Valley (lac Albert, parc des Virunga) ; l’exploitation du coltan et d’autres métaux dans le Kivu et l’Ituri, l’exploitation de l’or et du bois dans le nord-est du Congo, etc. En ce qui concerne les minerais, les mesures arrêtées par le gouvernement américain ont servi à quoi ? A paralyser la modeste économie des petits mineurs artisanaux à qui on dit que leurs pierres ne valent plus rien, que personne n’en veut plus, alors que des commerçants véreux continuent de les vendre à les « blanchir » dans les pays voisins avant de les exporter tout bonnement sur le marché international.

Il y a aussi les guerres d’influence linguistique et politique, « propres et silencieuses » en Occident, mais combien bruyantes et sanglantes dans cette région. Enfin, épinglons le commerce des armes et la valeur des décisions prises par les Nations-Unies. Le Congo ne fabrique pas la moindre kalachnikov, pas plus que ses pays limitrophes. Pourtant des milliers d’armes et des tonnent de munitions circulent à l’est du Congo, entre les mains de groupes armés. Sans nier la responsabilité première de l’Etat congolais et du gouvernement (pour peu que la notion de responsabilité se conçoive pour des institutions à peine existantes), l’on ne peut pas dire objectivement que la « communauté internationale » soit innocente dans cette situation. Les quelques décisions prises pour arrêter le commerce des armes en provenance de pays étrangers vers les groupes armés actifs à l’est du Congo n’ont jamais été suivies de véritables mesures d’application et de sanctions. Il en est de même des actions tendant à décourager les actes de violence contre les populations civiles et, plus généralement, la commission des crimes. Quelques individus remis à la Cour pénale internationale, et la justice congolaise peut s’endormir tranquillement ; des mandats d’arrêts lancés contre des criminels notoires, mais personne n’en fait assez pour qu’ils soient arrêtés et jugés ; et puis des gels des avoirs (des avoirs « éventuels »), de ridicules interdictions de voyage, et c’est tout.

En définitive, l’implication de la « communauté internationale » dans à l’Est et ailleurs au Congo n’est ni dissuasive, ni constructive, ni même stimulante. Et pourquoi s’étonne-t-on que la crise persiste ? Personne au sein de la « communauté internationale » ne veut se remettre en cause. D’une part, elle donne l’impression de s’investir dans la résolution de la crise (et les Congolais, par naïveté ou par stupidité, ne se font pas prier pour lui délaisser leur responsabilité), mais elle ne le fait vraiment. A la limite, elle agit très maladroitement.   


(...) La partie traitant des solutions préconisées sera mise en ligne très prochainement. 

jeudi 24 janvier 2013

La situation au Kivu est bien plus complexe qu'un appel à intervenir en RDC !

Par Camille Dugrand.

"Dans une tribune publiée dans Le Monde en date du 26 décembre 2012, un
groupe de personnalités nous révèle que le drame qui se joue dans la
région des Kivus depuis vingt ans pourrait s'évanouir "à l'instant".
Il suffirait de modifier le mandat de la Mission de l'Organisation des
Nations Unies pour la stabilisation de la République Démocratique du
Congo (MONUSCO) pour "garantir la paix" et que chacun puisse enfin
"vivre heureux".

Cette tribune survient quelques semaines après que la prise de Goma
par la rébellion du M23 a suscité de nouvelles interrogations
légitimes quant à la capacité de la MONUSCO à imposer la paix en RDC.
Le ton lyrique et simpliste de cet appel tranche avec l'article
d'Alexandra Geneste publié dans la même édition qui nous démontre, au
contraire, l'extrême complexité de la situation à laquelle l'ONU est
confrontée aux Kivus. La guerre, les morts, les viols, les massacres à
l'Est de la RDC se réduiraient, cette tribune nous l'apprend, à un
conflit de prédation des ressources par des "bandes de mercenaires et
de pillards" contre lesquels la MONUSCO se devrait enfin d'agir. Si
cette dernière n'est pas exempte de reproches, il serait bon
d'appréhender les enjeux profonds de la situation aux Kivus pour
penser la nature des actions nécessaires à mener "en notre nom" en
République Démocratique du Congo.

Les ressorts du conflit et des exactions ne se limitent pas à la
prédation des ressources minières. Les enjeux fonciers, démographiques
et politiques sont les motivations premières à prendre les armes pour
de nombreux groupes que le trafic alimente. Autour des bases de la
MONUSCO évoluent des dizaines de milices et de groupes armés qui
commettent tour à tour viols, pillages et exactions sur les
populations civiles. L'opportunisme des acteurs, les soutiens et les
agendas de Kinshasa, Kigali et Kampala rendent les jeux d'alliances
particulièrement volatiles.

Face à cette situation, les soldats de la MONUSCO doivent, nous
dit-on, "faire leur métier". C'est-à-dire ? Doit-on leur demander, "en
notre nom", de tirer davantage ? Si oui, sur qui ? Sur les Hutus
Rwandais des FDLR dont le noyau dur est composé de responsables du
génocide de 1994 ? Sur les Hutus Congolais des Maï-Maï Nyatura ? Sur
les Tutsis et Hutus Congolais du M23, soutenus par Kigali ? Sur les
Hunde de l'alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain ?
Sur les Tcheka ? Sur les Raïa Mutomboki ? Sur les PARECO ? Voire même
sur les Forces Armées de la République Démocratique du Congo, l'armée
délabrée du pays, lorsque ses soudards sous-équipés et sous-payés
(quand ils perçoivent leur solde...) commettent plus qu'à leur tour
des exactions contre les civils ?

La MONUSCO est aujourd'hui composée de 17 049 soldats, elle en
comptait plus de 19 000 il y a deux ans et demi. Le caviardage des
règles d'engagement du feu et des chaînes de commandement des nations
contributrices, les complexités du mandat sous le chapitre VII de la
charte des Nations Unies sont, sans conteste, des entraves au "métier
de soldat". Comme l'évoque l'article d'Alexandra Geneste, une
opération de maintien de la paix peut-elle avoir un mandat offensif ?
Appeler à un renforcement intelligent et nécessaire du mandat de la
MONUSCO est une chose. Laisser entendre que ses soldats pourraient "à
l'instant" mettre fin aux viols, aux meurtres, aux exactions commises
du nord Katanga à l'Ituri, en passant par le Maniema, relève d'une
grossière erreur d'analyse et de posture politique. Viols, pillages et
massacres ne sont pas uniquement le fait des éléments du M23 comme le
laisse entendre cette tribune. Armée nationale, milices, groupes armés
et hommes isolés se rendent eux aussi fréquemment coupables
d'exactions, de viols et de violence aux Kivus.

A négliger la complexité de l'étendue des responsabilités dans les
affrontements meurtriers à l'Est de la RDC, il y a de grandes chances
que cet appel produise des effets inverses aux résultats escomptés...
En pointant uniquement du doigt ceux qui sont accusés de "laisser
faire", on laisse dans l'ombre les responsables de ces vingt ans de
guerre aux conséquences humaines dramatiques.

Nulle nécessité pour Kinshasa de mettre sur pied une armée, une police
et une justice véritable, nulle obligation pour l'Etat Congolais de
garantir enfin la sécurité de son propre peuple. Kigali et Kampala
sont absous de leur soutien à la rébellion du M23 et de leurs actes de
prédation à l'Est de la RDC, l'avenir pacifié dans la région de Grands
Lacs peut se réaliser, "à l'instant", grâce à la MONUSCO qui, enfin,
prendra ses responsabilités.

Oui, l'impuissance de la MONUSCO est insupportable et son mandat doit
être amélioré. Oui, la "communauté internationale" se doit d'agir en
RDC. Mais ne devrait-elle pas enfin déterminer une position commune
afin de peser de tout son poids sur les premiers responsables du
conflit aux Kivus en ne ménageant aucun des acteurs en présence ?

Camille Dugrand travaille depuis cinq ans sur la RDC et plus
spécifiquement sur les Shégués, les enfants dits "de la rue" à
Kinshasa. Elle est doctorante en Science Politique à l'université Paris
I, Henri Hannequin".


Source: http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/07/la-situation-au-kivu-est-bien-plus-complexe-qu-un-appel-a-intervenir-en-rdc_1813524_3232.html

mercredi 26 décembre 2012

Crise à l'Est de la RDC : les véritables motivations de l'implication du Rwanda, d'après Steve Hege

Paul Kagame
"L'objectif stratégique du Rwanda est un Etat fédéral autonome à l'Est de la RDC, sur lequel il maintiendra une influence à la fois politique, militaire, économique et culturelle".  "Le Rwanda est déterminé à gagner (...) rien, même pas des sanctions, ne le dissuadera avant d'avoir atteint ce but ultime". Steve Hege.
Les implications du Rwanda dans la crise qui secoue son grand et riche voisin sont évidentes (elles remontent à 1996, avec la rébellion de l'alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila). Mais il n'en est pas de même de leur véritable motivation. Officiellement, le Rwanda revient souvent sur la menace - réelle ou supposée - que représentent des milices Hutu rwandaises actives dans la région frontalière du Kivu. Argument qui, en 2012, n'a plus le même poids que celui qu'il représentait il y a quinze ou dix ans. Le Rwanda lie volontiers cette "préoccupation principale" à d'autres telles que les droits des Tutsis congolais, dont quelques dizaines de milliers sont réfugiés sur son territoire, souvent depuis plusieurs années.

Pourtant, au fil des ans et des évènements, il apparaît de plus en plus que le Rwanda pourrait avoir un agenda, occulte celui-là, et partant plus difficile à cerner, à déchiffrer. Et c'est fort probablement sur cet agenda-là que s'inscrivent ses actuelles manoeuvres avec la nouvelle rébellion du M23, bien qu'il continue, contre moult évidences, à nier tout rapport avec ce mouvement. Car si l'on s'en tient aux seules choses apparentes, on trouvera difficilement une raison pour laquelle le Rwanda est à nouveau impliqué dans la déstabilisation de la RDC : les relations politiques et économiques entre les deux pays s'étaient nettement améliorées et stabilisées depuis 2009, avec la mise le retrait de Laurent Nkunda par le Rwanda et, plus tard, le rétablissement de leurs relations diplomatiques; des efforts militaires sans précédents ont été fournis pour combattre les FDLR, et le Rwanda, qui y a collaboré, s'est ouvertement félicité de ce que leur capacité de nuisance a été fortement diminuée; la RDC a arrêté et transféré des personnes recherchées par le Tribunal pénal international pour le Rwanda; la RDC est devenue en 2010 le premier pays d'exportation des produits rwandais dans la région; etc. 

Mais pourquoi donc le Rwanda persiste-t-il à déstabiliser la RDC ? A-t-il plus à gagner avec un Congo instable qu'en paix ? Qu'est-ce qu'il gagne(ra) justement ? Et pourquoi maintenant (2012) ? Ces questions et beaucoup d'autres, tout le monde se les pose, mais rares sont ceux qui peuvent y répondre, sans états d'âme, de manière raisonnable et objective. L'américain Steve Hege était, jusqu'au 30 novembre dernier, le Coordinateur du Groupe d'Experts sur la RDC, institué par le Conseil de Sécurité de l'ONU pour, entre autres, suivre l'application de l'embargo sur les armes aux acteurs non-étatiques en RDC; groupe qui a produit plusieurs rapports et documents sur, notamment, la rébellion du M23 et le soutien dont elle bénéficie de la part du Rwanda. 

Le 11 décembre dernier, il était invité par le Sous-Comité pour l'Afrique, la santé mondiale et les droits de l'homme du Comité pour les Affaires africaines du Congrès américain, où il a fait un "témoignage" sur sa lecture et ses perspectives sur la "crise dévastatrice à l'Est de la RDC", au regard de son expérience personnelle sur le sujet. Sa présentation (un document de onze pages disponible en anglais sous format PDF sur http://foreignaffairs.house.gov/112/HHRG-112-FA16-WState-HegeS-20121211.pdf) est sans doute imparfaite - par exemple, il semble ramener entièrement la question de l'instabilité de la RDC aux velléeités rwandaises, sans plus, en épinglant à peine les problèmes internes. Si bien que certains ont même trouvé son analyse "excessive". Néanmoins, elle a le mérite de répondre de manière assez cohérente et plausible à la plupart des interrogations sur les motivations de l'implication du Rwanda dans la déstabilisation de l'Est de la RDC depuis tant d'années. La "stratégie régionale" du Rwanda n'explique pas à elle seule le chaos congolais, mais si elle se confirme, il est évident qu'elle constitue l'une des "causes profondes" de l'instabilité de l'Est de la RDC. Steve Hege nous démontre que les crises répétitives dans le Kivu ne sont finalement pas un problème congolo-congolais comme on l'entend si souvent, et que le Rwanda a un rôle qui dépasse celui d'un simple sponsor des rébellions. C'est à mon avis une perspective qui doit être prise au sérieux par les congolais s'ils veulent régler la situation. 

Quant à la théorie d'un Etat fédéral, l'idée n'est pas mauvaise, au contraire. Steve Hege le rappelle : la constitution de février 2006 a consacré un Etat quasi-fédéral (fortement décentralisé), avec un nombre accru de provinces et d'importantes compétences laissées aux provinces et aux autres entités territoriales décentralisées. Mais le problème réside dans la mise en oeuvre de cette constitution, du fait de l'incompétence et/ou de la mauvaise volonté des dirigeants à Kinshasa, ainsi que du laxisme de la population. Ce qui est inacceptable, c'est une "cooptation" par le Rwanda d'un tel système d'Etat. Et les congolais doivent à tout prix défaire ce piège. Décentralisation, fédéralisme ou autre, ce doit avant tout être une affaire des Congolais eux-mêmes, au gré de leurs intérêts et de leurs aspirations, et non pas une entreprise étrangère. La question reste : est-ce parce que le Rwanda aurait une préférence pour le fédéralisme au Congo que les Congolais doivent le rejeter automatiquement ? Je ne le pense pas. Ce qui est important, c'est que tout ce qui sera fait le soit dans l'intérêt supérieur du Congo et des Congolais, que cela plaise ou déplaise au Rwanda ou à d'autres pays. 

Etant donné la propagande que le Rwanda a conduite à son encontre en vue de discréditer les conclusions du Groupe d'Experts, il est fort à parier que certains trouvent dans cette analyse une raison de plus de croire que Steve Hege est un anti-rwandais, un anti-tutsi invétéré, sans nullement essayer de lire objectivement son analyse. C'est trop facile, les préjugés. Je pense pour ma part que l'on devrait s'efforcer de comprendre l'analyse et non l'analyste. Si objectivement on lui trouve quelque reproche, il vaut mieux formuler une antithèse. Autrement dit, donner d'autres réponses, au moins équivalentes en termes de cohérence et de vraisemblance, aux questions auxquelles lui s'est efforcé de répondre. 

EXTRAITS : 

La stratégie régionale du Rwanda

Est de la RDC : se dirige-t-on vers la "solution finale" ? 
Maintenant, si ce ne sont pas vraiment les réclamations et les demandes liées à l’accord du 23 mars 2009 ou la bonne gouvernance véritable, au développement, aux droits de l'homme, aux FDLR, aux réfugiés, etc., alors que veut vraiment le Rwanda ?

Malgré la paranoïa extrémiste de la « balkanisation » qui a été si répandue durant beaucoup d'années parmi les Congolais traumatisés par des invasions étrangères multiples, l’une seulement des demandes des rebelles est susceptible de donner une explication consistance : c'est le fédéralisme.

L’implication et l'orchestration rwandaises de la rébellion du M23 devient plus compréhensible quand elles sont comprises comme une démarche déterminée et calculée pour engendrer la création d'un Etat fédéral autonome à l’Est de la RDC.

Il y a eu des spéculations pour savoir si l’implication rwandaise était justifiée par des intérêts d’ordre sécuritaire, ou ses intérêts économiques, ou des liens ethniques et culturels, mais un Etat fédéral à l’Est de la RDC résumerait à lui seul toutes ces questions.

Avant les élections de novembre 2011, un des plus hauts officiers de renseignement dans le gouvernement rwandais discutait avec moi plusieurs scénarios possibles pour la sécession de l’Est du Congo. En reflétant la pensée de beaucoup de ses collègues, il a affirmé que parce que le Congo était trop grand pour être dirigé par Kinshasa, le Rwanda devrait soutenir l'apparition d'un Etat fédéral à l’Est du Congo. « Goma devrait être lié à Kinshasa de la même façon que Juba a été lié à Khartoum avant l'indépendance de Sud-Soudan », disait-il.

Il apparaît que ce n'est pas un prétexte ou une justification inventée postérieurement aux faits qui a causé cette guerre, mais plutôt les objectifs stratégiques régionaux du Rwanda qui motivent son implication. Toutes négociations devraient éviter d'autres questions distrayantes, et mettre l'accent sur cet élément extrêmement important.

Pendant nos réunions officielles avec le gouvernement rwandais à Kigali en juillet, la délégation rwandaise a constamment déclaré que notre rapport était simplement une distraction qui aurait pour effet de ralentir le processus permettant d'atteindre la solution définitive aux problèmes infinis du Congo. Poussant plus loin, plusieurs représentants n'ont pas caché le fait que la seule solution qu'ils avaient à l'esprit était en effet le fédéralisme. Ce n’est pas étonnant car le Rwanda a ouvertement incité et aidé des sécessionnistes congolais auto-déclarés comme Jules Mutebutsi, Akim Muhoza et Xavier Ciribanya afin de placer la barre assez haut dans la démonstration que le fédéralisme est finalement un compromis acceptable. Le jour où le M23 a pris Goma, les médias rwandais pro-gouvernementaux ont immédiatement commencé à exiger le « droit à l’autodétermination ».

Pendant plusieurs réunions internes du M23 pour la mobilisation, de hauts représentants gouvernementaux, y compris l'assistant spécial du Ministre de la Défense du Rwanda, ont ouvertement affirmé que l’établissement de cet Etat autonome était réalité le but fondamental de la rébellion. Plusieurs commandants M23 et alliés me l’ont aussi confirmé ouvertement, dans les entretiens que j'ai conduits avec eux en ma qualité de membre du Groupe d'Experts. De nombreux journalistes ont aussi confirmé que des commandants M23 mettent de plus en plus cet objectif au sommet de leur ordre du jour. Un porte-parole a récemment exposé à New York Times : « Nous voulons plus que la décentralisation ; nous voulons le fédéralisme », ajoutant : « les intérêts de l’Est de la RDC sont tournés vers l’Afrique de l’Est ».

Même de hauts responsables de la sécurité ougandais ont reconnu que ceci était le but des rwandais dans cette guerre du M23. Un officier qui a été impliqué dans le soutien au M23 en coopération avec les rwandais a déclaré : « Ils visent grand... Vous n’avez qu’à regarder le Sud-Soudan !». Le fédéralisme comme objectif permet aussi d’expliquer en partie l’implication de certains individus au sein du gouvernement ougandais. Si jamais le Rwanda atteignait son but, alors les ougandais voudraient s’assurer que leurs propres intérêts culturels, sécuritaires et économiques à l’Est de la RDC ne seront pas menacés.

La vision fédéraliste profondément enracinée de la part du Rwanda fait partie de la stratégie géopolitique régionale adoptée par les dirigeants à Kigali. Un Etat fédéral autonome fédéral à l’Est du Congo cimenterait et garantirait l'influence déjà vaste du Rwanda sur l'armée, ainsi que dans les aspects d’ordre politique, économique et culturel, influence semblable à celle qu’exerce la Syrie sur la partie Sud du Liban. A son grand avantage, depuis les terribles événements du génocide de 1994, le gouvernement du Rwanda a démontré une ambition inégalée et beaucoup de détermination à reconstruire son pays, et il a réalisé des avancées remarquables en matière de développement humain. Cependant, cette même ambition et cette détermination ont poussé les dirigeants rwandais à adopter une stratégie géopolitique basée sur la déstabilisation sur le long terme de l’Est du Congo, en sapant tous les efforts de reconstruction et de stabilisation de cette région dans l’espoir qu’une instabilité perpétuelle y engendrerait des réformes radicales de gouvernance.

Cet objectif explique aussi pourquoi le Rwanda a cherché systématiquement à dépeindre tous les groupes armés à l’Est de la RDC comme un front uni contre Kinshasa. Bien que la construction de cette coalition soit beaucoup plus difficile en pratique, dans nos réunions avec eux, le Ministre rwandais de la Défense et le responsable de l'armée, ils tous les deux défendu et plaidé pour tous les groupes armés actifs à l’Est de la RDC, y compris l’extrêmement brutal Raia Mutomboki.

En outre, les rwandais ont entrepris des efforts tous azimuts pour dépeindre le Congo comme « un grand trou noir », jouant sur les représentations coloniales reprises dans Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad, qui traitait l'État congolais de « factice ». Des diplomates rwandais ont incessamment déclaré que « le Congo était toujours un désordre, une cause perdue », et insinué qu’un changement structurel radical était indispensable pour le sauver.

Le choix du moment de la rébellion

La question suivante serait alors : pourquoi maintenant ?

En effet, le début de l’année 2012 était un moment propice pour faire une poussée définitive vers l'objectif stratégique du Rwanda, et ce pour plusieurs raisons.

D'abord, presque tout le monde, y compris les rwandais, s'attendait à ce qu'après le processus électoral discrédité de 2011, le chaos et la protestation se répandraient, non seulement à Kinshasa, mais aussi dans d'autres parties de la RDC, présentant ainsi une brèche pour l'apparition d’un soulèvement de l’Est contre Kinshasa.

Comme Kabila avait tissé des liens avec le Rwanda dans l'intérêt de la paix, il était devenu dramatiquement impopulaire à l’Est de la RDC, sa base d’autrefois. Le défi était pour le Rwanda de trouver un moyen de retourner vers Kinshasa l’animosité envers Kigali, en jouant sur des décennies d’un leadership gouvernemental faible à l’Est de la RDC. Par-dessus ceci, il y avait un rival politique sérieux en la personne de Vital Kamerhe, le premier véritable leader d'opposition encré à l’Est. Kabila faisait maintenant face à deux fronts d'opposition, du fait que l'ouest lingalaphone qui s’était déjà montré extrêmement hostile à lui, le traitant d’ « imposteur rwandais ». Même dans ce qui restait de bastion de Kabila, le soutien populaire, dans la période préélectorale, à des mouvements sécessionnistes, avait augmenté dans la province riche en ressources minières du Katanga ainsi que dans le Sud-Kivu.

Deuxièmement, une plus grande stabilité de l’Est de la RDC, après un deuxième mandat présidentiel, pourrait accélérer le développement des capacités de l’Etat et des institutions à l’Est du Congo, ce qui aurait pour effet de diminuer progressivement les chances d'une poussée dans le sens de la réforme radicale de la gouvernance. En outre, les rwandais redoutent que les Congolais n’adoptent des mesures d'indépendance économique de l’Est de la RDC par, par exemple, l'établissement d'une fonderie de minerais à Kisangani, qui orienterait radicalement loin du Rwanda le commerce des minerais du Kivu.

"La lassitude vis-à-vis du Congo" parmi la communauté des donateurs, qui paient annuellement une lourde facture pour MONUSCO, est aussi l’une des raisons pouvant justifier la proposition de solutions radicales et définitives pour l’Est du Congo. En reflétant ce sentiment, un diplomate occidental m'a demandé sincèrement, au milieu de la crise : « Après tant d'années de violence, l’Est du Congo est-il vraiment une entité viable ? Peut-être devrions-nous commencer à penser à des solutions plus radicales et durables pour cette région ». Ce sentiment de désespoir pour le Congo atteint de tels niveaux que récemment, le New York Times a publié une libre tribune préconisant de « laisser ce pays se disloquer ».

Quatrièmement, avant le M23, il y avait eu de plus en plus de volonté de ne plus tolérer les abus et l’impunité de Bosco Ntaganda, ainsi qu’une pression plus grande pour limiter la chaîne de commandement parallèle des ex-CNDP. Si Ntaganda venait jamais à être arrêté, comme l’exigé par des organisations de défense des droits de l'homme, cela aurait significativement diminué l'influence rwandaise et sa puissance militaire à l’Est de la RDC. En outre, après que quinze ans, les cycles infinis d'intégration d'anciens rebelles sont de moins en moins acceptables, rendant ainsi plus essentiel la réalisation plus tôt que plus tard, de l'ultime objectif.

De plus, beaucoup d'anciens officiers CNDP résistent avec véhémence à tout effort de la part gouvernement congolais à les redéployer en dehors du Kivu, et règnent sur des mafias et des réseaux de rançonnage. Ceci a inévitablement concilié les divisions latentes parmi les commandants Tutsi formant un front commun désirant marcher avec le Rwanda pour protéger leurs propres intérêts personnels d'affaires, malgré les dispositions précédentes de certains d’entre eux à soutenir des dissidents rwandais comme le Général Kayumba Nyamwasa.

Finalement, le rôle des Rwandais dans le processus d'intégration de l'ex-CNDP leur a fourni une occasion particulière de se placer comme des faiseurs de paix dans une telle crise, de sorte qu’ils pourraient insister pour l'adoption d'une solution préconçue, comme le fédéralisme. Dès le début de cette crise, le Rwanda a réclamé à cor et à cri « des négociations politiques sur la gouvernance », je pense pour ces raisons-ci.

Implications sur les négociations

Alors, qu'est-ce que tout ceci peut bien signifier pour les négociations en cours ?  Si les aspirations géopolitiques du Rwanda sont si ambitieuses, que peut-on donc attendre des négociations, particulièrement quand il a manifesté ces dernières semaines qu'il avait le dessus sur le champ de bataille ? Si l’on aborde pas la question du fédéralisme, toutes les autres questions pourraient être résolues, mais la probabilité que la guerre baisserait semble être très insignifiante, si le fédéralisme est réellement l'objectif principal du Rwanda. Beaucoup d'observateurs n’ont de cesse d’appeler à identifier et résoudre les causes profondes des cycles de violence à l’Est de la RDC, mais font peu mention des objectifs stratégiques du Rwanda à l’Est de la RDC, en eux-mêmes, comme constituant une cause première. Pour sa part, Kabila se sent en position de force s’il s’agit de négocier juste l’accord du 23 mars, mais les pourparlers vont inévitablement échouer tant que la question du fédéralisme n’est pas placée au centre de l’agenda.

Le Rwanda a soutenu que ses intérêts nationaux sont mieux servis par la stabilité régionale et à travers le commerce frontalier avec l’Est de la RDC. C’est certainement le cas à long terme, mais s'ils parviennent vraiment à réaliser un Etat fédéral autonome à l’Est du Congo à court terme, malgré la grande instabilité, d'un point de vue stratégique, ceci vaudra plus qu'une indemnisation pour la perte d'un peu d'aide de la part de donateurs.

Cette conclusion suscite plusieurs questions. Le fédéralisme sera-t-il vraiment négociable à Kampala, ou jamais ? Les Etats-Unis d’Amérique et d’autres Etats au sein de la communauté internationale vont-ils soutenir la solution du fédéralisme pour l’Est de la RDC, sachant bien que cela est en premier lieu l’objectif du Rwanda ?
Le Rwanda sera-t-il récompensé pour sa persistance ? Comment la naissance d’un Etat fédéral conduite de l’étranger, s’arrêtant juste au bord d’une sécession pure et simple, pourrait-elle être considérée internationalement comme légitime ? Des négociations objectives peuvent-elles se pencher sur pareille question, pendant qu’elles sont conduites par le Rwanda et l’Ouganda ? Les exemples du Sud-Soudan et du nord du Mali peuvent-ils avoir un impact sur les discussions ? En général, des diplomates soutiennent que le Rwanda peut et doit faire partie d’une solution. Les rwandais aussi se plaignent incessamment d’être pointés du doigt et soutiennent qu’ils font partie, non pas du problème, mais de la solution à la crise actuelle. Encore faut-il connaître la solution en question !

"La solution" à cette crise semble avoir été identifiée avant que les premières balles n'aient été tirées. Le Rwanda savait quelle solution il voulait proposer et avait besoin pour cela d'orchestrer une crise qui serait assez étendue pour justifier une telle solution. Lorsque l'Etat congolais et ses forces de sécurité se sont bien défendus et ont battu l’originel ex-CNDP, les rwandais ont dû intervenir ouvertement pour conduire plus directement la crise, défiant la pression internationale au moment où leur implication devenait extrêmement évidente.

En prenant un peu de recul par rapport aux dynamiques actuelles, le fédéralisme en lui-même est plutôt une bonne proposition, mais lorsqu’il est téléguidé par un Etat voisin qui devrait en profiter énormément, le moins qu'on puisse dire c’est que le fédéralisme peut être problématique. Il devrait naître à partir d’un débat politique démocratique à l’intérieur de la RDC et exclusivement entre les Congolais, et non pas à travers des négociations politiques orchestrées et facilitées par le Rwanda et certains de ses alliés en Ouganda.

La communauté internationale semble vouloir escamoter l’implication du Rwanda et les terribles charges de violation de droits de l’homme de la part de certains de commandants du M23 en vue d’aider à l’obtention d’une solution hâtive de « cessez-le-feu » et interrompre immédiatement l’énorme coût humanitaire de cette guerre. Surtout maintenant que le Rwanda a montré qu'il déploiera constamment ses troupes de l’autre côté de sa frontière pour s’assurer que le M23 garde un avantage militaire sur le front. Sur le plan militaire, l’armée congolaise a prouvé être plus que capable de défaire les véritables mutins, mais depuis que le Rwanda a établi le M23 et a déployé de façon répétitive sa propre armée aux côtés des mutins, la solution militaire semble être exclue. Bien plus, la MONUSCO a montré qu’elle ne voulait pas déployer ses troupes pour affronter des armées étrangères.

Maintenant que le M23 s’est repositionné au nord de Goma dans le but de peser sur les négociations, il est à douter que le Rwanda acceptera à nouveau une stratégie du genre « sortir pour sauver la face » comme en 2009. Le Rwanda est déterminé à gagner. Ils sont conscients que ceci pourrait bien être leur dernière chance. Ainsi, le Rwanda pourrait poursuivre sa guerre jusqu’à ce qu’il ait obtenu ce qu’il désire réaliser. Les coûts sont déjà trop importants pour le Rwanda pour qu’aujourd’hui il se contente de quoi que ce soit d’inférieur à son ultime objectif.

CONCLUSION

Au tournant actuel, la question clé devrait être ce que sera la solution que le Rwanda considérera comme suffisante pour accomplir son objectif stratégique, et qui pourrait laisser une fenêtre ouverte pour renverser progressivement ses progrès vers ledit objectif qui passent par le renforcement de l'indépendance de l'Etat à l’Est de la RDC.

Plus d'intégration économique régionale pourrait-elle satisfaire le Rwanda à court terme ? L'intégration régionale est objectivement très positive, mais il doit être basé sur des États en position égale et se respectant mutuellement. L'histoire récente prouve que tenir compte de l'intégration économique sans commencer par construire l’Etat congolais, dont les dirigeants ont la première responsabilité, ne dissuadera pas le Rwanda de poursuivre son but stratégique. Le "rapprochement" en 2009 entre la RDC et le Rwanda a été internationalement loué parce qu'il a ouvertement reconnu et accepté la réalité de l'influence rwandaise dans les Kivus. La logique était que si le Rwanda était autorisé d'établir, à travers la frontière, des projets économiques de manière ouverte et transparente (au-dessus de la table), il ne devrait plus manœuvrer dans l’ombre (sous la table). Cependant, les stratèges rwandais ont probablement vu ces initiatives comme des tremplins vers l'accomplissement de leur objectif ultime et non comme son aboutissent.

Par conséquent, si le fédéralisme est en effet l’enjeu majeur, alors il y a un besoin clair d'un processus qui examine la décentralisation comme une alternative. La décentralisation est prévue dans la Constitution congolaise, qui prévoit aussi l'extension du nombre des provinces. Potentiellement, un accord négocié qui accélérait le processus de décentralisation en faisant apparaître cette dernière comme menant au vrai fédéralisme pourrait constituer un compromis raisonnable. C’est cela, si nous sommes enclins à accepter qu'il n'y a aucune option réelle militaire qui dissuadera définitivement la détermination du Rwanda à parvenir à ses buts. Cependant, un processus par lequel l'État congolais n'est pas créé d'abord et ensuite déconcentré en ses diverses provinces avec des institutions autonomes pourrait produire des résultats désastreux. Ainsi, le défi majeur, dans un tel compromis serait l'accompagnement proche d'un tel processus de décentralisation par les donateurs, en vue d’isoler des institutions locales initialement faibles d’une quelconque influence externe ou d’une cooptation.

En outre, en RDC n'importe quel processus de décentralisation doit également prioriser le renforcement de l’effectivité du gouvernement dans tout le pays. La grande majorité des Congolais à l’Est de la RDC s’identifient fortement au Congo comme seule nation. La plupart ne veulent pas que leur propre gouvernance soit une affaire des Etats voisins. Ils veulent que Kinshasa dirige l’Est du Congo de façon proactif, impartiale, efficace et avec un équilibre respectueux.

Un autre aspect important de la dissuasion contre la cooptation rwandaise d'un processus congolais de décentralisation serait de mettre progressivement en place à grande échelle des projets d’infrastructures et des projets industriels devant, à court terme, améliorer à l’indépendance économique de la RDC vis-à-vis de ses voisins. Un exemple de ce type de projets serait la rénovation de l'aéroport de Goma et sa mise aux standards internationaux, de sorte à permettre un mouvement libre et direct des marchandises et des personnes de l’Est de la RDC vers les principaux centres commerciaux du globe.

Avec le temps, le Rwanda pourrait atteindre un point de basculement où ses motivations économiques commenceraient à favoriser un traitement de la RDC sur un même pied d’égalité, comme c’est le cas avec ses autres voisins tels que le Kenya ou la Tanzanie. Bien que cela ne résoudrait pas les préoccupations du Rwanda sur les aspects culturels et sécuritaires, aborder le problème d’un point de vue économique pourrait permettre, à terme, de remodeler la stratégie géopolitique du Rwanda dans la région des grands-lacs.  

En somme, le meilleur scénario possible pour la situation délétère actuelle c’est, pour la RDC, de saisir les négociations en cours pour adresser de front le désir du Rwanda d'un Etat fédéral à l’Est du Congo en convainquant Kigali qu'il peut réaliser cela en se servant de la législation congolaise préexistence en matière de décentralisation. Alors, la communauté internationale doit soutenir solidement les institutions centrales et provinciales et l'infrastructure économique de la RDC en vue d’atténuer lentement l’encombrant contrôle et l’intervention externes. Les élections locales, qui avaient été prévues pour cette année, pourraient fournir le cadre pour de telles discussions (...)".