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mardi 12 novembre 2013

Est de la RD Congo: Ces guerres..."au nom des Tutsis !"

Minova: Des enfants dans un camp spontané pour déplacés internes ayant fui les violences dans le territoire de Masisi. Photo: JMobert.

Par Jean-Mobert N.Senga

1996 : la guerre qui allait emporter le régime trentenaire de Mobutu éclate, quelque part au Sud-Kivu, dans l'est de la République Démocratique du Congo. En première ligne se trouvent les Banyamulenge – ces Tutsis Congolais vivant principalement dans les plateaux de Mulenge au Sud-Kivu et dont la citoyenneté zaïroise était déniée par les caciques du Mouvement populaire de la Révolution, parti-Etat. Ils ont pour principaux alliés, si pas meneurs, d’autres Tutsis – étrangers, ceux-là – les militaires de l’Armée Patriotique Rwandaise venus de l’autre côté de la rivière Ruzizi, chez le minuscule voisin de la RDC, le Rwanda, où ils venaient fraîchement de renverser le régime du Hutu et ami personnel de Mobutu, le général Juvénal Habyarimana.

Deux ans plus tard, presque jour pour jour, alors que la rébellion de l’AFDL dans laquelle les Banyamulenge et d’autres Tutsis Congolais s’étaient tant investis dirige désormais le pays, avec à sa tête Laurent-Désiré Kabila, une autre rébellion éclate : le Rassemblement Congolais pour la Démocratie. Elle fait suite à l’endurcissement de ton – appelons - le comme cela – par Laurent-Désiré Kabila à l’égard de ses parrains Tutsis (Congolais et Rwandais). Soutenu également par le Rwanda, le RCD occupera jusqu’à la moitié du territoire national et durera jusqu’à la transition politique de 2003. Entretemps, le « traître » Laurent-Désiré Kabila – « traître » aux yeux des Tutsis et du Rwanda ayant substantiellement contribué à le faire installer au pouvoir – aura été assassiné dans des circonstances encore troubles à ce jour. Victime de la revanche des Tutsis qui lui en voulaient de les avoir trahis ? C’est l’une des hypothèses plausibles...

En 2003, à la suite d'âpres négociations entre Kinshasa et ses rébellions, un Tutsi (Munyamulenge) occupera le poste de vice-président pour la première fois dans l'histoire du Congo, en la personne d’Azarias Ruberwa Manywa, tandis que de nombreux autres seront déversés dans l’armée, la police, les services des renseignements et l’administration publique. Pour la première fois aussi, en 2006, un Tutsi – le même Azarias Ruberwa – sera candidat à l’élection présidentielle. Pourtant, à peine le « nouveau président » Joseph Kabila élu, d’autres Tutsis tentent une rébellion : Jules Mutebusi et Laurent Nkunda. Ayant échoué au Sud-Kivu, ce dernier émigre au Nord-Kivu où il crée, quelques mois plus tard, le « Congrès National pour la Défense du Peuple » (CNDP). En réalité, c’est un « Congrès pour la défense des Tutsis » qu’il estime marginalisés, forcés à l’exile au Rwanda et dans d’autres pays, et menacés par les rebelles Hutu rwandais installés au Congo depuis 1994. Au fur et à mesure des péripéties, on ira jusqu’à la création, début 2012, de l'actuel « Mouvement du 23 Mars » (M23) qui occupait encore il y a quelques jours une partie importante du Nord-Kivu.

De Azarias Ruberwa, Bizima Karaha, à Bosco Ntaganda, Sultani Makenga, en passant par Laurent Nkunda, les chefs de guerre Tutsis qui mènent les rébellions en République Démocratique du Congo prétendent lutter pour les droits de leurs frères Tutsis : droit à la nationalité, droit à être considérés dans la vie nationale, droit à retourner au pays pour les exilés, etc. Mais la main du régime Tutsi du Rwanda n’est jamais loin de toutes ces intrigues guerrières, si bien que les Tutsis sont de plus en plus indexés – collectivement, hélas ! – comme étant en grande partie à la base des souffrances endurées par les populations congolaises. L’idée qu’il y aurait un plan d’instaurer un empire Tutsi-Hima dans la région, ou encore d’opérer la partition de l’Est de la RDC à leur faveur a fait long feu. Le président Joseph Kabila, accusé à tort ou à raison d’incompétence est lui-même taxé de Tutsi ou de Rwandais. Mais bien sûr l’exacerbation, parmi les autres Congolais, du ressentiment envers les Tutsis n’est pas l’unique conséquence de ces rébellions menées en leur nom. D’une part, outre les millions de morts depuis 1996, des millions de gens ont dû fuir leurs maisons et leurs villages pour s’installer en lieux relativement plus sûrs au pays ou à l’étranger. La perte des biens, l’abandon de l’école pour des millions d’enfants, le viol massif des femmes, …sont autant d’autres conséquences. D’autre part, la situation des Tutsis Congolais ne s’est guère améliorée; bien au contraire. Des milliers d’entre eux vivent en exile depuis des décennies, et les guerres que l’on mène en leur nom sont loin de leur permettre un retour serein, voir un retour tout court.

Bref, comme le résumait si bien dans une interview Enock Ruberangabo, le lucide président de la communauté Banyamulenge de la RDC, les Tutsis Congolais sont « doublement victimes » des guerres chroniques que connaît la République Démocratique du Congo : comme d’autres Congolais, tout d’abord, ils vivent au quotidien les violences, l’exile et la misère ; et comme Tutsis, ils sont désignés comme étant les coupables, marginalisés, exclus, haïs, honnis par les autres communautés. Or, bien peu parmi les Tutsis ordinaires sont ceux qui trouvent leur compte dans cette folie, dont seuls quelques officiers militaires, hommes d’affaires et politiciens connaissent les tenants et les aboutissants. On en dirait autant, d’ailleurs, pour les autres groupes armés soi-disant communautaires (Hunde, Hutu, Lega, Nyanga, Tembo, Shi, etc.), dont seule une poignée de manipulateurs sont toujours bénéficiaires, et qui n’en embrasent pas moins les communautés tribales et ethniques, en les opposant les unes aux autres.

Alors, ces guerres et ces violences valent-elles vraiment la peine ? A qui profite-t-elles réellement ? Rarement à ceux dont elles portent abusivement le nom, qu’ils s’appellent Tutsi, Hunde, Lega, Hutu, Nyanga, Nande ou Tembo. Le jour où la population aura intériorisé cette réalité, personne ne pourra plus se servir de l’instrumentalisation ethnique pour justifier ou essayer de légitimer les violences. Et heureusement que ce jour est entrain de poindre à l’horizon, puisque de plus en plus de gens réalisent combien on est tous perdants dans la guerre ; combien les guerres qui opposent les uns aux autres ont toujours leur manipulateur, au pays ou à l’étranger, qui en tire parti et qui a intérêt à ce qu’elles perdurent.

Article publié initialement sur le site de Christoph Vogel (le 12 novembre 2013) dans le cadre des essais "Amani Itakuya", sur ce lien : http://christophvogel.net/2013/11/12/amani-itakuya-14-est-de-la-rdc-ces-guerresau-nom-des-tutsis/

samedi 26 octobre 2013

RD Congo - Rwanda : la guerre ouverte est-elle déclarée ?

"Les troupes rwandaises sont prêtes à riposter à l'intérieur de la République démocratique du Congo , si jamais il y a de nouveaux bombardements transfrontaliers sur le sol du Rwanda, a déclaré vendredi à New York l'ambassadeur Richard Gasana, chef de la mission permanente du Rwanda auprès de l'ONU, au sortir d'une audience de briefing avec les autres membres du Conseil de sécurité.

Une véritable déclaration de guerre à la RD Congo, qui accuse pourtant le Rwanda d'être le principal instigateur de la rébellion du M23 à laquelle les Forces armées congolaises sont confrontées depuis avril 2012, et qui occupe un territoire relativement étendu, le long de la frontière commune avec le Rwanda, dans la province du Nord-Kivu. Les allégations du gouvernement de la RDC s'appuient sur le rapport du Groupe d'experts de l'ONU rendu public l'année dernière, ainsi que sur plusieurs autres rapports de l'ONU et des ONG, et ont été expressément confirmées par plusieurs Etats puissants dont les Etats-Unis d'Amérique qui ont d'ailleurs pris des sanctions contre le Rwanda.

Le Rwanda a accusé l'armée congolaise d'avoir tiré trois obus sur son territoire au cours d'une nouvelle flambée de combats avec les rebelles près de la frontière, autour de la localité de Kibumba, à une trentaine de kilomètres au nord de la ville de Goma. «S'ils ne sont pas prêts à arrêter cela, nous agirons immédiatement et ça va faire mal", a dit déclaré à l'Agence France Presse le diplomate rwandais à l'ONU. «Nous le ferons avec la précision du laser , car nous savons d'où les tirs proviennent », a-t-il renchéri.

Le Rwanda est actuellement un membre non permanent du Conseil de sécurité et Gasana a dit qu'il a donné un message clair de son gouvernement aux 14 autres Membres. Le conseil a demandé une enquête sur l'origine des tirs, ont indiqué diplomatiques. Il existe dans la région un "mécanisme conjoint de vérification", mis en place par la Conférence internationale sur la région des Grands-Lacs (CIRGL), et dont fait désormais partie la MONUSCO, qui est chargé de faire des vérifications sur de telles allégations. Sauf que son fonctionnement est sujette à caution...

L'ambassadeur rwandais a conclu : "Nous leur demandons de s'entendre ... et d'amener leurs combats loin de notre frontière. Nous avons déjà prévenu le gouvernement de Kinshasa ". Gasana a déclaré que le Conseil de sécurité avait été «très sympathique » à son message.

Les pourparlers de Kampala entre les rebelles du M23 et le gouvernement de la RDC butent à un nouveau blocage, après leur reprise la semaine dernière. Ils pourraient se poursuivre à partir de dimanche prochain. L'enjeu des combats qui ont resurgi au nord de Goma semble être davantage une pression sur ces pourparlers plutôt que de révéler une quelconque volonté des deux belligérants de régler la crise par les armes.

Article réalisé avec des extraits d'une dépêche de l'AFP. 

RD Congo. FARDC - M23 : ultime guerre ou ultimes enchères ?

Vingt-quatre heures seulement après l’intervention controversée du président Congolais Joseph Kabila devant les deux Chambres du parlement, et alors que les pourparlers de sont de nouveau dans l’impasse, de violents combats ont repris vendredi 25 octobre entre l’armée congolaise et les rebelles du M23.
Carte de la zone autour de Goma & Kibumba.
La ligne en grand trait blanc indique la frontière RDC-Rwanda.
Photo GoogleMap.
(Cliquer dans l'image pour agrandir si besoin)
Les habitants de Kibumba – une bourgade située à une trentaine de kilomètres au nord de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu – ont été réveillés dans la nuit de jeudi à vendredi par les bruits des balles, et ont dû fuir par milliers, les uns vers le Rwanda voisin, les autres vers Kanyaruchinya plus au sud. Les deux parties – Forces armées de la RD Congo (FARDC) et rebelles du M23 – se sont accusés mutuellement d’avoir provoqué la reprise de ces combats qui se sont poursuivis toute la journée de vendredi. Dans la soirée, l’armée congolaise affirmait avoir pris le contrôle de la bourgade de Kibumba et d’autres villages environnants tels que Buhumba et Butebo, ce que démentait la rébellion, qui affirme avoir pu maintenir ses positions initiales.

La brigade d’intervention de l’ONU à l’écart

La brigade d’intervention de l’ONU – la fameuse force de quelque trois mille soldats Tanzaniens, Sud-Africains et Malawites déployée à Goma depuis le milieu de l’année et ayant pour mandat de « neutraliser les groupes armés de l’est de la RDC », dont le M23, n’a pas pris part active aux combats de vendredi. Contrairement au mois d’août dernier où les soldats Tanzaniens de la brigade onusienne avaient épaulé l’armée gouvernementale et contribué à repousser les rebelles d’une dizaine de kilomètres de leurs positions initiales – en y laissant deux morts dont un officier et plusieurs blessés –  la MONUSCO s’est contentée d’un soutien logistique au FARDC ainsi que d’une surveillance aérienne de la zone des combats.

Des obus ont atterri au Rwanda…Kigali hausse le ton

Comme en juillet et août derniers, le Rwanda a accusé l’armée congolaise d’avoir « délibérément » tirés au moins trois obus et plusieurs balles ordinaires sur son sol, sans faire de dégâts, en dehors d’une femme congolaise de 58 ans fuyant les combats côté rwandais qui aurait été blessée par une balle. Sur son compte Twitter (@RwandaMoD), le ministère rwandais de la défense s’est alarmé : « #FARDC targeted innocent civilians in Rwanda, and fleeing Congolese Refugees.58 year old Catheline Gahombo from DRC was injured...(3) ». Ce qui peut se traduire par : « les FARDC ont visé des civils au Rwanda, ainsi que des Congolais fuyant les combats. Catherine Gahombo âgée de 58 ans et originaire de RDC a été blessée ».

Mais le Rwanda n’allait pas en rester là.  Lors d’un briefing au Conseil de sécurité à New-York sur la résurgence des combats près de Goma vendredi, l’ambassadeur du Rwanda Eugène-Richard Gasana a littéralement menacé : « Si un le moindre tir atteint de nouveau notre territoire [le Rwanda, ndlr], nous allons agir immédiatement et ça va faire très mal. Nous le ferons avec précision ; nous savons d’où les tirs proviennent ». Au moment où nous rédigeons ce papier, il n’y a pas encore de réaction côté Congolais.

Ultimes enchères pour forcer un accord à Kampala ?

La question que tout le monde se pose est celle du véritable enjeu de cette résurgence des combats : les FARDC ont-elles (enfin) reçu l’ordre de lancer une offensive de grande envergue contre le M23 pour libérer tout le territoire qu’il occupe ? S’agit-il au contraire d’une provocation orchestrée par les rebelles et visant à accroître la pression sur le gouvernement congolais afin de faire des concessions sur les questions à l’origine de l’échec des pourparlers de Kampala, suspendu le weekend dernier après d’intenses et longues tractations ? C’est la seconde hypothèse qui l’emporte !

En effet, un accord était annoncé à la fin de la semaine dernière entre le M23 et le gouvernement congolais, après la relance des pourparlers à coup de pressions diplomatiques (les quatre Envoyés spéciaux pour la région et la RDC – ONU, Etats-Unis, Union Africaine et Union Européenne) étaient tous à l’œuvre à Kampala. Mais à la dernière minute, les deux parties n’avaient pas réussi à s’entendre, achoppant notamment sur les questions d’amnistie et de réintégration, le gouvernement Congolais refusant d’accorder l’amnistie et de réintégrer les « rebelles récidivistes », les personnes sous le coup de sanctions de l’ONU ainsi que les auteurs présumés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les pourparlers avaient donc été suspendus sine die et l’essentiel de la délégation gouvernementale tout comme les Envoyés spéciaux avaient quitté Kampala.  

Or, il est devenu habituel qu’à chaque fois que les pourparlers sont au point mort les rebelles cherchent un moyen de mettre de la pression sur le gouvernement afin qu’il retourne sur la table et fasse des concessions. Cela s’est passé successivement en janvier, avril, juillet et août de cette année. Plus loin, l’on se souvient que le gouvernement Congolais avait accepté de s’asseoir autour d’une même table avec les rebelles pour négocier à la suite de la pression créée par la chute aux mains du M23 des villes stratégiques de Goma et Sake (novembre 2012).

Par ailleurs, il n’est pas excessif de dire que la proximité du Rwanda facilite bien des choses aux rebelles. En août dernier, les FARDC et la brigade d’intervention avaient dû arrêter leur offensive après que des obus soient tombés dans la ville rwandaise de Gisenyi et à Goma – deux zones intensément peuplées – provoquant une sérieuse escalade entre le Rwanda et la RDC, et un l’embarras de la « Communauté internationale ». Les allégations que des obus auraient été lancés « délibérément » et « par les FARDC » au Rwanda et les menaces qui se sont ensuivies ne sont donc pas fortuites… 

Des sources à la zone de Kibumba frontalière avec le Rwanda n'ont-elles pas indiqué vendredi que les rebelles du M23 ont placé leur artillerie lourde sur les collines de Kabuhanga et Kabuye, sur la frontière avec le Rwanda, et qu’ils s’en servaient pour pilonner les positions de l’armée gouvernementale situées plus à l’ouest. Pratiquement, toute riposte par les FARDC risquait de dépasser sa cible et d’atterrir au Rwanda, ce qui s’est probablement passé. En fin de compte la posture complique l’option militaire pour le gouvernement Congolais, qui n’aurait d’autre choix que de poursuivre les négociations – en position de faiblesse, hélas, la voie militaire étant de facto exclue pour lui au risque d’entrer en guerre ouverte avec le Rwanda (un risque que l’on voit mal Kabila assumer).

La population inquiète plus du manque d’une perspective de guerre que de la guerre elle-même

Un paradoxe est particulièrement frappant dans la situation actuelle au Nord-Kivu : alors que l’on pouvait s’attendre à ce que la population répugne la guerre à cause de ses effets néfastes, c’est tout le contraire qui se constate. A Goma, Nyiragongo, Rutshuru et ailleurs, la plupart des Congolais sont convaincus qu’avec des ordres clairs et des moyens conséquents – avec ou sans l’appui de la brigade de l’ONU – leur armée, FARDC, est capable de défaire militairement le M23 et mettre fin une fois pour toutes à la guerre. Ils ne le croient pas seulement ; c’est le désir. Non pas qu’ils se réjouissent tant que ça de la guerre, mais à cause des mauvaises expériences du passé, où des accords signés avec les rebellions n’ont jamais permis de rétablir durablement la paix et la stabilité, et qu’ils croient que cette fois encore Kampala est un « marché de dupes ». Alors le sentiment général est que ces escarmouches régulières devaient laisser place à une vraie guerre, pourvu qu’elle se fasse une fois pour toutes, définitivement.

Y a-t-il la moindre chance que le gouvernement Congolais soit de cet avis ? Rien n’est moins certain. Le président Joseph Kabila a eu beau déclarer mercredi devant le Congrès que groupes armés devaient déposer les armes et se rendre sous peine d’y être contraints par la force, les Congolais attendent qu’il traduise cela en actes…désespérément.

Par Jean-Mobert N.Senga

lundi 14 octobre 2013

De la paix à vendre (poème)







La paix, sans mentir
J’en ai plein mon tirelire
Assez pour inonder les Grands-Lacs
D’ici la prochaine Pâques

J’en ai d’excellente qualité
Durable et bon marché
Rien avoir avec ces hypothétiques cessez-le-feu
Que peinent à assurer de coûteux Casques Bleus

La paix que je propose n’est pas une contrefaçon
A base d’accords chimériques, d’impunité, non
On n’en vend pas dans les sordides sommets
Les conférences… ces soi-disant foires à paix

La paix que je propose est authentique
Faite à base de gouvernance démocratique
Avec une dose d’équité sociale et de justice
Qui prémunit contre toute allergie et tout vice

A vous Kaguta, Kagame et Kabila
Pour qu’à Kinshasa, Kigali et Kampala
Le peuple martyrisé revive en paix
Voilà l’offre généreuse que je vous fais !

J’ai juste besoin d’une avance de volonté politique
Et de garanties de réformes prolifiques
Inutile de brandir vos chèques de discours et de promesses
On m’a dit qu’ils ne valent pas une once

La société « Communauté internationale »
Le partenaire si puissant, si crucial 
Je veux sa caution maximale, c’est nécessaire
Pour peu qu’elle soit lucide et sincère…

Hâtez-vous, l’investissement en vaut la peine
Avant que les peuples lassés ne se déchaînent
Les armées, les arsenaux – je ne suis pas prêtre 

– Ce sont de bons serviteurs, de mauvais maîtres.

Jean-Mobert N.S., Extrait de "Rimes enrhumés", 2013.

lundi 25 mars 2013

Bosco Ntaganda à la disposition de la Cour pénale internationale : indifférence et méfiance de la population dans l’Est de la RD Congo


La reddition, lundi le 18 mars 2013 à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Kigali, de celui que l’on surnomme le « Terminator » a surpris plus d’une personne, autant qu’elle a suscité des réactions tous azimuts de réjouissance et de soulagement de part le monde. Les Nations-Unies, les Etats, les organisations de défense des droits de l’Homme, la Cour pénale internationale, …tout le monde a salué une « bonne nouvelle » pour les victimes de ses crimes, un « pas vers la fin de l’impunité », une « victoire de la justice », un « message fort envers ceux qui commettent des crimes dans cette région », et que sais-je encore. Même le gouvernement Congolais, responsable en grande partie de la grossière impunité dont Bosco Ntaganda a bénéficiée a joint sans remords sa voix au concert de réjouissances pour la circonstance.

Mais la mise à la disposition de la Cour pénale internationale du Général Bosco Ntaganda représente-t-elle réellement un évènement qu’il faille célébrer autant pour les populations meurtries de l’Est de la République Démocratique du Congo qui aspirent effectivement à la restauration de la paix et de la stabilité dans leur contrée ? Ou alors, s’il est vrai que l’impunité des criminels notoires est l’un des principales articulations du cycle des guerres et des violences dans l’Est du Congo, en quoi la reddition et le transfert de Bosco Ntaganda procèdent-ils d’une dynamique de mettre effectivement fin à l’impunité ? La réponse à ces interrogations – parmi tant d’autres – explique le sentiment d’indifférence et de méfiance qui anime la majorité de la population de l’Est de la RD Congo face un développement dont, logiquement, elle était censée être la première à se réjouir. 
  
La turpitude et l’impuissance du gouvernement congolais 

Mettre fin à l’impunité, cela suppose une volonté manifeste de la part des autorités intéressées, et la mise en œuvre effective de leurs pouvoirs pour rechercher, arrêter, juger et condamner les auteurs de crimes commis. En l’occurrence, les autorités congolaises savaient que Bosco Ntaganda avait commis des crimes odieux en Ituri – en tout cas qu’il en était soupçonné par la Cour pénale internationale, qui avait lancé un mandat d’arrêt contre lui en 2006. Mais plutôt que de le rechercher, de l’arrêter et de le transférer à La Haye (faute de pouvoir le juger elles-mêmes), elles ont trouvé plus commode de transiger avec lui…au nom de la paix ! 

Bosco Ntaganda, a été publiquement défendu et protégé par le président Joseph Kabila, soi-disant garant de la justice et des lois. Promu au grade de Général au sein de l’armée nationale (en dépit de sa nationalité rwandaise d’après les documents officiels de la Cour pénale internationale), « Terminator » a été chargé de diriger les « opérations Amani » censées pacifier son abattoir de région. Quelle ironie ! Quel mépris pour la paix et la justice, et pour ses innombrables victimes congolaises ! Le comble, c’est que ni le Parlement, ni le pouvoir judiciaire n’ont eu, en tant qu’institutions, le courage de dénoncer cette situation.

Même ainsi, Bosco Ntaganda et ses acolytes ont continué de commettre des crimes de sang et des crimes économiques au Nord-Kivu, voire au-delà : meurtres, enlèvements, viols, tortures, pillages, mafias diverses … Ils sont restés déployés dans l’Est du Congo envers et contre tout, entretenant une armée, et parfois une administration parallèles, et gérant des réseaux d’exploitation et de commerce illicites des minerais. Les autorités congolaises étaient conscientes de cela, et la société civile congolaise comme différentes organisations de défense des droits de l’Homme n’ont jamais eu de cesse à documenter ces crimes et à exiger que Bosco Ntaganda fût arrêté. Mais Bosco Ntaganda a continué de vivre et de circuler paisiblement à Goma, aux yeux de tous.

Au début de l’année 2012, la pression était devenue de plus en plus grande sur les autorités congolaises, et spécialement sur le président Joseph Kabila, pour que Bosco Ntaganda soit arrêté et jugé. Là encore, tout en feignant vouloir l’arrêter, les autorités congolaises semblent avoir tout fait pour lui permettre de s’enfuir. Le M23 est né : les autorités congolaises l’ont vu prendre de l’importance et s’affirmer comme rébellion, sans nullement sembler être pressé ou sérieusement préoccupés d’en finir. En l’espace d’une année, de nombreux autres crimes ont été commis sous ce nouveau label sur lequel planait l’ombre de Bosco Ntaganda, ou indirectement par ses effets (naissance de nouveaux groupes armés, et résurgence d’anciens partout dans le Kivu).

Ainsi donc, jusqu’à sa reddition – libre ou téléguidée, peu importe – Bosco Ntaganda aura maîtrisé les autorités congolaises, plutôt que le contraire. Il a nargué tout le monde (sauf peut-être ses parrains rwandais). Les autorités congolaises n’ont absolument rien fait pour qu’il soit arrêté et traduit devant la justice. Lorsqu’elles l’avaient à leur disposition, elles n’avaient aucune intention de l’arrêter ; et lorsqu’il leur est venu un semblant d’intention de l’arrêter, elles l’ont laissé s’enfuir avec la certitude de ne pas pouvoir le rattraper (puisqu’elles ne peuvent même pas affronter la rébellion qu’il a créée).

Dans ces conditions je trouve absurde, voire insultant, que les gens osent voir dans la remise de Bosco Ntaganda à la Cour pénale internationale, via Kigali et l’ambassade américaine, un quelconque signe de la fin de l’impunité des crimes internationaux en RDC. Là où l’Etat ne peut pas ou ne veut pas arrêter les criminels (à commencer par ceux qu’il côtoie), il n’y a franchement aucun espoir de justice. Vue du Congo, la remise de Bosco Ntaganda est purement et simplement un accident, un fait inattendu et non-souhaitable qui n’a rien à faire avec une volonté (et une capacité) de mettre fin à l’impunité de la part des autorités congolaises. On ne peut pas prétendre aller dans le sens de mettre fin à l’impunité quand on attend des criminels qu’ils décident eux-mêmes, au moment et dans les conditions qu’ils veulent, d’accepter ou non de se mettre à la disposition de la justice.  

Tant d’autres « Terminator » au Congo : on attendra qu’ils se rendent…

Bosco Ntaganda était certes une épine dans l’Est de la RDC, et a dû jouer un rôle important dans les guerres et les violences qui s’y sont produites ces dix dernières années. Mais de là à penser que son extirpation suffit à marquer la fin de l’impunité, ou que c’est « un tournent majeur » dans la recherche de la paix et de la stabilité dans cette région, il y a un pas que seuls les naïfs sont peuvent se permettre de franchir. En tout cas, les populations de l’Est de la RDC ne se fait aucune illusion : l’absence de Ntaganda ne va rien changer à leur situation, pas même à celle de ses victimes directes, plus spécialement.

L’une des raisons de ce scepticisme – j’allais dire ce réalisme –, c’est le fait qu’il y a bien plus de « Terminator » dans l’Est de la RDC qu’on ne le dit. Pas qu’on ne le sait pas, mais parce que ce n’est pas politiquement « opportun », ou urgent, ou tout simplement parce que les médias et la communauté internationale préfèrent regarder ailleurs. Depuis 1993 jusqu’à ce jour, ce sont des millions de congolais qui ont été tués dans différentes guerres et violences successives. Mais la justice nationale est trop limitée, il n’y a pas eu de tribunal international spécial pour le Congo comme certains le souhaiteraient, et la Cour pénale internationale titube encore sur ses pas.

Laurent Nkunda, Jules Mutebutsi, Sultani Makenga, Séraphin Mirindi, Innocent Kaina, Baudouin Ngaruye sont-ils moins « Terminator » que leur frère d’armes et maître Bosco Ntaganda ? Qu’en est-ils de ceux qui sont cités, par exemple, dans le rapport Mapping des Nations-Unies sorti en 2010 mais resté lettre-morte jusqu’à ce jour ? (En particulier l’armée rwandaise, avec à sa tête le président Paul Kagame et les officiers supérieurs comme James Kabarebe, Faustin Kayumba, Charles Kayonga, Jack Nziza, et d’autres). C’est sans citer les commandants des forces démocratiques pour la libération du Rwanda, les innombrables chefs rebelles Mayi-Mayi, les officiers de l’armée congolaise, etc.
Tous ces sinistres criminels, se rendront-ils jamais, eux aussi, pour que les populations de l’Est de la RDC espèrent enfin obtenir la justice ? Ce n’est pas pensable. Il faut bien qu’il y ait un Etat (dont ils ne font pas partie) qui soit à mesure de les soumettre, et non pas à couvrir de galons leurs lamentables épaules.

La justice internationale et ses aberrations

D’emblée, il est évident qu’aucun châtiment ne peut réparer ce que Bosco Ntaganda et ses acolytes ont commis comme crimes dans l’Est de la RD Congo. Mais au-delà de cela, combien d’années durera son procès ? De combien d’avocats bénéficiera-t-il, dans quel luxe relatif vivra-t-il, et combien de millions de dollars engloutira ce procès, pendant que ses victimes continueront de vivoter dans le dénuement, l’insécurité et la misère ? Le Bureau du procureur ne commettra-t-il pas de ces bourdes qui aboutiront à son acquittement ou à sa condamnation à une peine dérisoire ? Quelle sera la place des victimes dans ce procès ? Seront-elles dédommagées un tant soit peu ? Connaîtront-elles jamais toute la vérité sur les faits, sur les leurs disparus, sur les éventuels commanditaires de ces guerres et ces violences atroces dont Bosco Ntaganda ne pourrait être que l’un des exécutants ?

Ce sont autant de questions que les populations de l’Est de la RDC se posent légitimement. Elles ont l’expérience pas très reluisante des précédents procès des Congolais Thomas Lubanga, Matthieu Ngudjolo et Germain Katanga. Mais on leur a dit aussi que Bosco ne serait poursuivi « dans un premier temps » que pour les crimes commis entre 2002 et 2003 en Ituri. Au Nord-Kivu, on peut encore attendre. Mais combien de temps ? Et pour quel résultat ? Autant d’interrogations et de doutes qui ne laissent que trop peu de place à l’espoir d’une véritable justice, aux antipodes de l’impunité et à la croisée de la paix.

Justice, l’autre nom de la paix 

Les autorités congolaises se sont jusqu’ici comportées en prédateurs, autant que les milliers de criminels qui versent sans vergogne le sang des Congolais innocents. Elles choisissent des raccourcis (intégration des miliciens, promotion des seigneurs de guerre, accords compromettants avec certains groupes et Etats, bradage de la justice au nom d’une paix qui s’avère toujours imparfaite et éphémère, etc.).

La paix a un prix. Ce n’est pas la lâcheté, la facilité, la compromission, l’entente avec des criminels. C’est au contraire oser la justice, faire des réformes pour déraciner les causes profondes des conflits au nombre desquelles se trouve l’impunité. Ce courage manque cruellement aux autorités congolaises, qui, hélas, s’obstinent à ne rien apprendre des expériences du passé et répètent bêtement les mêmes erreurs.  

Avec la reddition de Bosco Ntaganda, on a au moins deux gagnants : le Rwanda, qui essaie de démentir, non sans succès, les appréhensions de la communauté internationale sur son rôle dans la déstabilisation de la RDC en se faisant mine d’être partie de la solution plutôt que du problème. En l’occurrence, que Bosco Ntaganda se soit rendu au Rwanda ; que le Rwanda ne se soit pas opposé à son transfert à la CPI, quoique n’étant pas signataire du statut de Rome, ce ne sont pas des faits anodins. Si Bosco Ntaganda avait une mission à accomplir pour le Rwanda, il l’a accomplie. Il peut donc passer le témoin. Et Dieu sait si, avant sa remise à l’ambassade américaine, Bosco Ntaganda n’a pas été conditionné pour ce qu’il devra dire ou ne pas dire à La Haye !

L’autre gagnant s’appelle Sultani Makenga, l’autre « Terminator » de l’Est de la RDC, contre qui il n’existe pas (encore) de mandat d’arrêt international. Il est désormais sans véritable challenger à la tête du M23. Ce n’est pas pour rien qu’aussitôt Bosco Ntaganda mis hors-jeu, le médiateur ougandais a annoncé la reconnaissance de la délégation de l’aile Makenga à Kampala, et que la reprise des pourparlers a été annoncée pour cette semaine. Un accord avec le camp Makenga n’est plus donc qu’une question de jours. Un accord qui devrait consacrer de nouveau l’intégration des éléments du M23 (à Kinshasa on ne parle plus de « l’agression »), à l’attribution de grades, à l’insertion à des postes politiques, à l’amnistie, etc. Presqu’exactement comme il y a quatre ans, à la faveur de l’accord du 23 mars 2009. Le gouvernement congolais semble résolu à signer un tel accord. Son rapprochement avec Sultani Makenga est évident. Qui parlera de justice pour les crimes commis pas Sultani Makenga et ses troupes ? Qui rappellera que Makenga et Laurent Nkunda, la personna non grata d’il y a quelques années, sont comme un seul homme ? Aura-t-on supprimé les raisons à la base de la naissance du M23 et arrêté les « causes profondes » du cycle de guerres et de violences ? Absolument non.     

En somme, la reddition de Bosco Ntaganda va servir de prétexte à ménager d’autres criminels à signer la paix pour encore un mois, un an, en attendant le prochain couaque et la résurgence d’une autre rébellion. La solution aux crises sécuritaires persistantes en RDC est encore très loin de portée. Et tant que les Congolais auront un Joseph Kabila comme président, des parlementaires cupides, une armée d’affairistes et d’amateurs, une population naïve et attentiste, on peut oublier tout changement significatif.   




dimanche 30 décembre 2012

Nord-Kivu : le territoire de Masisi se vide de ses...Tutsis

Des personnes fuyant des combats à l'Est de la RDC
"Notre voisine est arrivée chez nous ce matin et elle nous a dit : "Maman Kabibi, adieu, nous partons pour le Rwanda". Je lui ai demandé pourquoi ils partaient, mais elle n'a rien voulu me répondre. Elle nous a embrassé, et elle est partie. Quelques instants plus tard, nous les avons vus, sa famille et elle, monter sur des moto en direction de Goma, avec tout ce qu'ils pouvaient emporter".

C'est en ces termes que Mariya, la cinquantaine révolue, me parlait avec beaucoup d'anxiété dans la voix, de la situation qui s'observe dans son village situé près de Rushebere, dans le territoire de Masisi. Depuis quelque trois semaines en effet, des mouvements assez importants de civils de l'ethnie Tutsi qui quittent leurs villages dans ce territoire pour aller se réfugier au Rwanda inquiètent les membres d'autres communautés, et les spéculations vont bon train sur les raisons de cet exode mono ethnique. 

Préparation du "pire" ? 

Corroborant le témoignage de Mariya, Célestin, un habitant de Mushaki m'a confié : "Ce sont surtout les femmes, les vieillards et les enfants qui partent. Les jeunes et les hommes restent. C'est notamment eux qui continuent de garder leurs nombreuses vaches. Tout le monde se demande pourquoi. Nous craignons qu'ils ne soient entrain de mettre leurs femmes et leurs enfants à l'abri en préparation de quelque chose d'horrible. Comme cela, ils pourront tuer tout celui qu'ils trouveront sans réfléchir deux fois". En tout cas, à Masisi, tout le monde y va de son analyse. Ce qui est certain, c'est que tout le monde parmi les Hunde et les Hutu est inquiet par cette situation. D'autant plus que d'après les mêmes témoignages, les raisons selon lesquelles les Tutsis fuiraient la persécution dont ils seraient victimes de la part des miliciens FDLR, Ntatura et autres Maï-Maï sont infondées. "Il n'y a pas eu la moindre attaque des milices contre notre village depuis des mois, pourtant la majorité des Tustis en sont partis ces derniers jours", a attesté Gahungu, un jeune étudiant originaire de Rubaya. Et de renchérir : "la sécurité n'est pas totale, certes, mais il est erroné de dire que les Tustis seraient spécialement visés ou pourchassés". 

Les médias rwandais proches du pouvoir de Kigali ont relayé la nouvelle de cette arrivée massive de nouveaux réfugiés congolais sur leur territoire, arguant qu'ils fuiraient des persécutions dont ils seraient l'objet de la part des militaires FARDC et de "leurs complices FDLR et Maï-Maï" qui les accuseraient d'être de connivence avec le M23. Certains seraient pourchassés du fait simplement de leur tribu et de leur langue. Quelque 500 à 1000 familles auraient ainsi atteint le Rwanda depuis le début du mois de décembre. Un campement a été installé à un pas de la frontière rwandaise de Gisenyi (la Corniche, dite aussi Grande Barrière) pour recevoir ces réfugiés. Par la suite, des camions du HCR font plusieurs rotations par jour pour les acheminer vers le camp de transit de Nkamira, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière, sur la route de Kigali. 

Côté congolais, ces réfugiés sont enregistrés par deux agents avant de pouvoir passer la barrière. Chaque jour, ce sont plusieurs dizaines de réfugiés qui arrivent, par moto ou par véhicule, avec matelas, valises, ustensiles de cuisine et autres biens sur le dos.

Silence radio côté congolais 

La situation a beau être préoccupante, personne n'en a encore rien dit côté congolais, que ce soit les autorités politico-administratives ou les acteurs de la société civile. On fait comme si de rien n'était. Pourtant les inquiétudes des autres habitants de Masisi sont à mon sens fondées. De fait, le départ de leurs voisins Tutsis n'est pas une bonne chose, surtout si réellement les raisons avancées pour justifier ces départs sont fausses. Quiconque connaît les horreurs qui ont déjà eu lieu dans ce territoire et qui ont toujours eu un caractère ethnique ne peut pas juger excessive la crainte que ces départs aient pour conséquence de permettre dans les prochains jours des attaques indiscriminées contre les populations civiles restantes. 

L'on se rappellera qu'au mois de février 2012, lors de la défection du général Bosco Ntaganda et ses fidèles et de leur retrait dans les hauteurs de Mushaki, alors que la plupart des membres d'autres communautés qui fuyaient les combats s'étaient contentés de s'installer à Mugunga, près de Goma, la communauté Tutsie avait elle choisi de se réfugier directement au Rwanda, prétextant que leur sécurité dans le camp de Goma ne serait pas assurée. De manière presque systématique, des véhicules allaient les chercher à Sake et les acheminer tout droit vers la grande barrière. Ils sont par la suite allés gonfler le chiffre des réfugiés congolais qui se trouvent dans le camp de Kihembe au sud du Rwanda depuis plusieurs années. 

Exile, retour ou déportation ? 

Les autorités congolaises regardent cette situation avec insouciance. Pourtant elle est extrêmement dangereuse et devait être gérée avec beaucoup d'attention. En effet, ils ne sont pas rares les Congolais de Goma qui s'amusent à lancer à ces personnes : "partez, vous ne faites que retourner chez vous !". Pour ces extrémistes (ou ces ignorants, c'est presque pareil), l'explication de ce départ "facile" vers le Rwanda est simple : ils se sentent rwandais, ils sont libres d'y retourner, l'on devrait s'en féliciter, pourvu qu'ils ne reviennent pas plus tard...

D'autres analystes voient dans ce phénomène une machination du Rwanda. Thèse plus crédible à mes yeux. Si des populations rwandophones (Tutsies, plus précisément) fuient en masse le Congo pour se réfugier au Rwanda, cela prouve plusieurs choses à la fois : 
1. Qu'ils sont plus en insécurité que d'autres. La propagande qui accompagne ce mouvement s'efforce de créditer l'argument selon lequel les autorités civiles et militaires congolaises encouragent ou procèdent à la persécution des Tutsi congolais, de sorte qu'ils n'ont d'autre choix que de s'exiler. Politique discriminatoire, tentative de leur nier leur nationalité, etc. En conséquence, la lutte des mouvements d'autodéfense (comme le CNDP, le M23) est légitime et fondée. 
2. Que les milliers de réfugiés congolais (Tutsis) établis au Rwanda est impossible : ceux qui ont osé rester ou retourner au Kivu reviennent au Rwanda, donc les autres ne peuvent pas y retourner. Leur sécurité n'est pas garantie. 
3. Les FDLR sont toujours actifs : non seulement nuisibles - ils visent les Tutsis congolais et poursuivent leur oeuvre génocidaire entamée en 1994 au Rwanda - mais aussi ils ont le soutien (ou la tolérance) des autorités congolaises. 

Tous ces éléments renforcent les calculs du Rwanda et affaiblissent le gouvernement congolais, qui pourtant peine à s'en rendre compte. 

D'une part, les revendications des mouvements qui proclament l'autodéfense des Tutsis ou des populations rwandophones du Kivu sont légitimées aux yeux de la communauté internationale. Mais d'autre part, le Rwanda se maintient dans le jeu, comme l'hôte généreux de tous les persécutés avec qui il entretient des liens  culturels évidents. Et si l'on y ajoute l'élément "génocide", tout pays a le devoir d'intervenir pour l'empêcher. Tout pays, y compris le Rwanda, qui en a en plus fait la douloureuse expérience.

Par ailleurs, le départ massif de personnes appartenant à une certaine communauté, sans motif valable comme les témoignages laissent penser, complique à coup sûr l'équation du retour de la paix dans le territoire de Masisi. Si certains peuvent penser que les Tustis, en allant au Rwanda, ne font que retourner chez eux, l'on peut comprendre les difficultés qu'ils éprouvent à retourner ensuite. Parfois leurs champs sont vites repris par d'autres personnes et leurs vaches égorgées. 

D'autres personnes soupçonnent le Rwanda de faire partir ces gens pour pouvoir insérer massivement ses propres citoyens dans les rangs des réfugiés lorsqu'ils devront retourner. Ainsi il pourrait assurer le peuplement du Kivu par des rwandais dont le pays serait de plus en plus débordé avec l'accroissement de sa population. La méfiance à l'égard des Tutsi augmente de manière exponentielle. Et sur ce point-ci, ceux qui pourraient être entrain de faire un certain calcul avec ces déplacement manipulés de populations font erreur, car à long terme les choses pourraient se retourner contre eux et, malheureusement, contre des innocents qui ne savent pas vraiment en quoi on les entraîne.

Contrairement à ceux qui ne voient dans ce phénomène une manipulation rwandaise, je pense que les Tutsis du Masisi ont, comme d'autres habitants de ce territoire, de vrais problèmes sur lesquels les autorités devraient se pencher sérieusement. L'activisme des milices est une chose réelle. Les violences contre les femmes et les enfants, les pillages des biens, les conflits fonciers, ..., ce n'est pas de la fiction. Sauf que chaque communauté en est victime, et qu'un départ systématique vers le Rwanda n'est pas forcément la meilleure chose à faire. Encore que personne n'a encore été attaquée à Mugunga ou ailleurs du fait qu'elle était de telle ou telle ethnie. 

Le manque de réaction des autorités congolaises prouve encore combien la RDC est un pays sans gouvernement, sans politique, sans stratégie. Le Kivu n'a pas fini de faire les frais de cette carence !








mercredi 26 décembre 2012

2013 peut-elle être l'année de la paix durable à l'Est de la RDC ? Voeux et perspectives

La décennie et demie d'instabilité, de violences, de prédation et de misère en République Démocratique du Congo vient de s'enrichir d'une nouvelle année : 2012. Une année au cours de laquelle la violence (dans la partie orientale du pays en particulier) a pris un nouvel élan avec l'apparition du Mouvement du 23 Mars, la résurgence de nombreux autres groupes armés nationaux et étrangers, et la naissance d'une douzaine d'autres, après une relative accalmie depuis 2009.

Si la RDC était un pays normal, 2012 aurait été l'année de la véritable relance démocratique, économique et sociale. En effet, si les élections de novembre 2011 s'étaient déroulées correctement, si la constitution votée par référendum en 2005 n'avait pas été tripatouillée, si l'accord de paix du 23 mars 2009 avait été appliqué et régulièrement évalué, si des criminels comme Bosco Ntaganda avaient été arrêtés et jugés, etc., l'année qui s'achève aurait été l'année de la renaissance, avec une paix et une démocratie consolidées, des institutions installées et renforcées, ... 

Si au cours de son premier mandat, Joseph Kabila avait fait de la défense nationale une priorité - il s'est réveillé il y a seulement deux semaines pour dire que la défense du pays doit être "désormais" une priorité, comme un aveu qu'elle ne l'avait jamais été depuis 12 ans qu'il est au pouvoir, encore faut-il que dans les actes il se ressaisisse vraiment - , si la réforme de l'armée, la police et les services de sécurité avait été effective depuis 2006, si d'importantes créations d'emplois avaient eu lieu pour absorber les masses de jeunes désoeuvrés qui sont la proie facile des prédateurs au sein des groupes armés, ... Si la communauté internationale s'était investi de façon rationnelle et avec toute la bonne volonté requise pour la résolution durable des causes des crises en RDC; si la MONUSCO avait, au lieu de dizaines d'assignations éparses et irréalistes, un mandat clair et concis de rétablissement de la paix et de réforme des forces de sécurité congolaises; si cette MONUSCO avait bénéficié de troupes aguerries et plus familières à la région, à son histoire et à son peuple, au lieu de ces affairistes indo-pakistano-népalais pour qui les Congolais n'ont pas plus de valeur que leurs intouchables, ... 

Si tout simplement la RDC avait un président intelligent, visionnaire, rigoureux, compétent et patriote; si la RDC avait des institutions (parlement, Cours Suprême de Justice, Haute Cour militaire, Gouvernement, ...) responsables et dévoués à la cause de la nation; si les Congolais étaient plus exigeants, plus enclins à réclamer et à oeuvrer eux-mêmes pour leur liberté, leur démocratie, leur paix et leur dignité, l'année qui s'écoule aurait été l'année de la renaissance du géant africain qu'est le Congo.Hélas, remarquez le nombre de "si" dans ces paragraphes ! La réalité est loin, très loin du compte. 2012 laisse la RDC pire qu'elle ne l'a trouvée : deux territoires de l'Est occupés par une rébellion téléguidée par le Rwanda et l'Ouganda (et pour les mêmes raisons qu'il y a cinq ans le CNDP ou quatorze ans le RCD); toute une région suspendue à la seule volonté des rebelles de progresser ou non (car l'armée congolaise est obsolète et les forces étrangères - Monusco ou "force internationale neutre"; aussi imprévisibles qu'inefficients); des généraux de criminels présumés (tels Amisi Kumba, John Numbi,  Laurent Nkunda, Bosco Ntaganda, ...) courent des jours paisibles à Kinshasa, dans les collines du Nord-Kivu ou au Rwanda; la corruption a atteint des proportions inédites; les petits fonctionnaires de l'Etat sont toujours clochardisés pendant que les députés et autres "honorables" ont doublé leurs émoluments; la pauvreté et la promiscuité ont atteint des nouveaux records; des sommes faramineuses sont dépensées comme "effort de guerre" pour une guerre qui n'est menée que dans sur les micros des radios, tandis qu'un demi-millions de nouveaux déplacés errent dans la nature au Nord-Kivu. 

Des négociations entamées à Kampala entre le gouvernement et la rébellion du M23 ont permis aux habitants de Goma, la plus grande agglomération du Nord-Kivu, de passer la fin de l'année dans un état de quasi-paix, pourtant elles ne promettent rien de significatif. Déjà que c'est la cacophonie totale au sein du gouvernement, par rapport à leur objectif. Le président de la République a son opinion, différente de celle de son ministre des affaires étrangères, différente de celle du ministre de la communication, différente de celle du "Facilitateur", pour ne pas parler de celle des représentants de la rébellion. Il faut être fou (comme ces hommes?) pour attendre une quelconque solution de ces assises qui, au passage, coûteront une bagatelle somme d'argent à l'Etat congolais qui paie, en plus de ses propres factures, celles des délégués de la rébellion et de certains journalistes, en raison de plus ou moins 500 dollars par jour. Calculez pour une soixantaine de personnes, un mois durant... Or, personne ne sait encore combien de temps ça va durer. Certains doivent être au regret que Noël et le Nouvel an les aient obligés de rentrer temporairement chez eux ! 

2013 peut être différente, mais non sans conditions

Il n'est jamais trop tard pour se ressaisir. Il faut seulement comprendre la nécessité et l'opportunité d'un changement, ce qui suppose au préalable que l'on a identifié ses problèmes. Pour ce qui est de la RDC comme pays et comme nation, il y a avant tout un problème d'hommes (dirigeants comme dirigés), un problème d'intérêts, et un problème de vision ou d'objectif. La question des intérêts étrangers, de la géopolitique régionale ou internationale, etc., ne se poseraient qu'à titre secondaire si au niveau interne il y avait une certaine cohérence, un certain vivre-ensemble, rêver-ensemble et agir-ensemble parmi les Congolais.

En 2013, les questions de l'intégrité des frontières congolaises héritées de la Conférence de Berlin, celle de l'intangibilité de la constitution, de la légitimité des institutions issues des élections de novembre 2011, de l'impunité ou non des criminels, de la corruption et des pratiques assimilées, de la vie démocratique, des droits de l'homme, et bien sûr de l'économie et des conditions de vie sociale vont continuer à se poser avec acuité. Il faut songer à les adresser une à une. Malheureusement, le lamentable discours du président de la République le 15 décembre dernier n'a rien auguré d'optimiste, bien au contraire. On a entendu un président complètement déboussolé, surpassé par les évènements, sans inspiration ni autorité aucune. On aurait dit un syndicaliste se plaignant d'une situation sur laquelle il n'a aucune emprise. 

Un dialogue national inclusif, ou si l'on veut une "Conférence Nationale Souveraine II" de toutes les forces-vives de la nation sera nécessaire pour, non pas porter des accusations ou se distribuer des postes, mais pour trouver des solutions réalistes et durables aux différents problèmes que connaît le pays dans tous les domaines. Il faut redéfinir la Nation congolaise, lui donner un contenu, lui assigner des objectifs quantifiables et lui imprimer des valeurs et des symboles rassembleurs. Et ça, ce n'est pas à Kampala, avec une "force négative" et une poignée d'hommes à la solde de l'étranger que ça va se régler. Le problème des groupes rebelles à l'Est de la RDC ne sera pas résolu par les armes - et des armes étrangères de surcroît. C'est mal connaître le problème que de vouloir le résoudre de cette manière là. 

Mon voeu le plus cher aux Congolais, c'est qu'ils s'éveillent enfin. S'éveiller prendre conscience du rôle qui doit être le leur pour le renouveau de la RDC, et réaliser que jamais la paix, la démocratie, le développement et rien de ce dont ils rêvent ne leur viendra des autres, des étrangers, mais qu'ils doivent y oeuvrer eux-mêmes, avec tout leur coeur et toute leur force. S'éveiller pour cesser de pleurnicher et de se plaindre; pour cesser d'être des complices de leur propre malheur en servant aveuglement des politiciens cupides et prédateurs, en les applaudissant à longueur des journées, en s'adonnant bêtement à leurs jeux de la haine et de l'exclusion. S'éveiller pour s'enrôler dans l'armée et d'autres services de sûreté, exiger énergiquement (par des manifestations publiques, des sit-in, des grèves) le départ des corrompus et autres imposteurs où qu'ils se trouvent, demander leurs comptes aux élus, cesser de tout tolérer, tout supporter, tout justifier, et exiger d'être regardés et dirigés avec respect et dignité. S'éveiller pour se discipliner eux-mêmes, abandonner les mauvaises pratiques, les attitudes rétrogrades ou anti-patriotiques. 

Mon voeu aux politiciens congolais (de la majorité comme de l'opposition), c'est que 2013 soit pour l'année de la reconversion civique. J'ai parfois prié Dieu qu'un coup d'Etat se produise à Kinshasa, et qu'un homme plus compétent, plus rigoureux et plus entreprenant s'empare du pouvoir pour amener le pays vers une porte de sortie de l'instabilité et de la misère. Mais il est peut-être préférable que Joseph Kabila reste là jusqu'en 2016 pour éviter une aggravation de la situation. Cependant, mon voeu serait que de la Conférence Nationale Souveraine II que je préconise, il ressorte des résolutions pour entourer le président de personnes intègres et compétentes susceptibles de le conseiller et de l'orienter positivement de sorte que le pays en tire le meilleur parti; que les institutions politiques et judiciaires soient renforcées et jouissent de leur pleine autonomie, loin de ses interférences malheureuses; qu'une vraie opposition émerge, en lieu et place des petits (ou grands) égoïstes qui ne semblent avoir d'autre préoccupation que de prendre le pouvoir afin de "manger" à leur tour.

Mon voeu pour la communauté internationale, c'est qu'elle prenne enfin la vraie mesure de la situation que nous vivons et arrête d'observer lâchement. Au Rwanda, en 1994, des personnes courageuses ont alerté sur les évènements qui étaient entrain de se produire, mais le monde a préféré regarder ailleurs. A l'Est de la RDC, cela fait des années que l'alerte est donnée, mais les réponses qui sont données ne sont jamais efficientes : envoie d'une force d'observation, distribution de l'aide "humanitaire" aux réfugiés et déplacés, arrestation d'une poignée de criminels. Et c'est tout. Il serait temps que le monde aide le Congo a atteindre la résilience, ou lieu de le tenir sous perfusion permanente, sans que les résultats soient jamais satisfaisants. Le mandat de la Monusco devrait être clarifié et limité au rétablissement de la paix et à la réforme de l'armée. Les européens et les américains (en particulier la Belgique et la France) doivent prendre le courage d'engager leurs troupes au sein de la MONUSCO, étant donné leur connaissance de la région, les liens historiques et culturels, et leurs compétences humaines et techniques. Ensuite, il faut soutenir la jeunesse politiquement propre qui se bat jour et nuit pour que les choses bougent. Il faut la renforcer, l'appuyer, peut-être même l'écouter tout simplement. Enfin, il faut forcer par tous les moyens le Rwanda à nous laisser tranquilles; à cesser son implication dans la déstabilisation de la RDC. Quoique l'on dise, il y a toujours moyen de le faire. Le Rwanda a beau être tenu par des personnes orgueilleuses, voire têtues, il est trop dépendant de l'aide que l'Occident lui alloue pour qu'il puisse s'en passer complètement. Et ce ne sont ni le génocide des Tusti de 1994, ni la présence de quelques milices hostiles Hutu dans le Kivu, ni la performance des soldats rwandais dans les missions de maintien de la paix, ni le fait que le Rwanda utiliserait efficacement l'aide qu'il reçoit, qui doivent l'exonérer de reproches et de sanctions lorsqu'il trouble son voisin. Certes le Congo a des problèmes internes graves à régler, mais les interférences rwandaises ne l'aident pas du tout. Et elles sont trop néfastes pour être négligées. 

Le Congo n'est pas l'Afganistan, ni le Pakistan, et encore moins la Syrie : l'instabilité peut être jugulée en quelques mois, si seulement les Congolais et leurs partenaires posent les bons actes, de la bonne manière, et au bon moment. J'espère que 2013 sera ce moment, pour que règne enfin la paix !

Joyeuses fêtes !
Ici, je voudrais remercier tous ceux et celles qui m'ont personnellement soutenu ou encouragé au cours de l'année écoulée, mes lecteurs occasionnels ou fidèles, et tous ceux et celles qui oeuvrent sincèrement pour le retour de la paix à l'Est de la République Démocratique du Congo. Spécialement, je remercie Marc V.R., Wim S., Paul M., Thierry V., Hélène M., Thomas S., Gaspard M., Bruno M., Laurence M., Philippe L., Gautier M., Gisèle K., Rosalie Z., Didier L., Michael W., Eugène B., Juvénal M., Philippe G., Augustin et Anita M.. A tous, mes voeux sincères de paix, de bonheur et de prospérité pour 2013 ! 








Crise à l'Est de la RDC : les véritables motivations de l'implication du Rwanda, d'après Steve Hege

Paul Kagame
"L'objectif stratégique du Rwanda est un Etat fédéral autonome à l'Est de la RDC, sur lequel il maintiendra une influence à la fois politique, militaire, économique et culturelle".  "Le Rwanda est déterminé à gagner (...) rien, même pas des sanctions, ne le dissuadera avant d'avoir atteint ce but ultime". Steve Hege.
Les implications du Rwanda dans la crise qui secoue son grand et riche voisin sont évidentes (elles remontent à 1996, avec la rébellion de l'alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila). Mais il n'en est pas de même de leur véritable motivation. Officiellement, le Rwanda revient souvent sur la menace - réelle ou supposée - que représentent des milices Hutu rwandaises actives dans la région frontalière du Kivu. Argument qui, en 2012, n'a plus le même poids que celui qu'il représentait il y a quinze ou dix ans. Le Rwanda lie volontiers cette "préoccupation principale" à d'autres telles que les droits des Tutsis congolais, dont quelques dizaines de milliers sont réfugiés sur son territoire, souvent depuis plusieurs années.

Pourtant, au fil des ans et des évènements, il apparaît de plus en plus que le Rwanda pourrait avoir un agenda, occulte celui-là, et partant plus difficile à cerner, à déchiffrer. Et c'est fort probablement sur cet agenda-là que s'inscrivent ses actuelles manoeuvres avec la nouvelle rébellion du M23, bien qu'il continue, contre moult évidences, à nier tout rapport avec ce mouvement. Car si l'on s'en tient aux seules choses apparentes, on trouvera difficilement une raison pour laquelle le Rwanda est à nouveau impliqué dans la déstabilisation de la RDC : les relations politiques et économiques entre les deux pays s'étaient nettement améliorées et stabilisées depuis 2009, avec la mise le retrait de Laurent Nkunda par le Rwanda et, plus tard, le rétablissement de leurs relations diplomatiques; des efforts militaires sans précédents ont été fournis pour combattre les FDLR, et le Rwanda, qui y a collaboré, s'est ouvertement félicité de ce que leur capacité de nuisance a été fortement diminuée; la RDC a arrêté et transféré des personnes recherchées par le Tribunal pénal international pour le Rwanda; la RDC est devenue en 2010 le premier pays d'exportation des produits rwandais dans la région; etc. 

Mais pourquoi donc le Rwanda persiste-t-il à déstabiliser la RDC ? A-t-il plus à gagner avec un Congo instable qu'en paix ? Qu'est-ce qu'il gagne(ra) justement ? Et pourquoi maintenant (2012) ? Ces questions et beaucoup d'autres, tout le monde se les pose, mais rares sont ceux qui peuvent y répondre, sans états d'âme, de manière raisonnable et objective. L'américain Steve Hege était, jusqu'au 30 novembre dernier, le Coordinateur du Groupe d'Experts sur la RDC, institué par le Conseil de Sécurité de l'ONU pour, entre autres, suivre l'application de l'embargo sur les armes aux acteurs non-étatiques en RDC; groupe qui a produit plusieurs rapports et documents sur, notamment, la rébellion du M23 et le soutien dont elle bénéficie de la part du Rwanda. 

Le 11 décembre dernier, il était invité par le Sous-Comité pour l'Afrique, la santé mondiale et les droits de l'homme du Comité pour les Affaires africaines du Congrès américain, où il a fait un "témoignage" sur sa lecture et ses perspectives sur la "crise dévastatrice à l'Est de la RDC", au regard de son expérience personnelle sur le sujet. Sa présentation (un document de onze pages disponible en anglais sous format PDF sur http://foreignaffairs.house.gov/112/HHRG-112-FA16-WState-HegeS-20121211.pdf) est sans doute imparfaite - par exemple, il semble ramener entièrement la question de l'instabilité de la RDC aux velléeités rwandaises, sans plus, en épinglant à peine les problèmes internes. Si bien que certains ont même trouvé son analyse "excessive". Néanmoins, elle a le mérite de répondre de manière assez cohérente et plausible à la plupart des interrogations sur les motivations de l'implication du Rwanda dans la déstabilisation de l'Est de la RDC depuis tant d'années. La "stratégie régionale" du Rwanda n'explique pas à elle seule le chaos congolais, mais si elle se confirme, il est évident qu'elle constitue l'une des "causes profondes" de l'instabilité de l'Est de la RDC. Steve Hege nous démontre que les crises répétitives dans le Kivu ne sont finalement pas un problème congolo-congolais comme on l'entend si souvent, et que le Rwanda a un rôle qui dépasse celui d'un simple sponsor des rébellions. C'est à mon avis une perspective qui doit être prise au sérieux par les congolais s'ils veulent régler la situation. 

Quant à la théorie d'un Etat fédéral, l'idée n'est pas mauvaise, au contraire. Steve Hege le rappelle : la constitution de février 2006 a consacré un Etat quasi-fédéral (fortement décentralisé), avec un nombre accru de provinces et d'importantes compétences laissées aux provinces et aux autres entités territoriales décentralisées. Mais le problème réside dans la mise en oeuvre de cette constitution, du fait de l'incompétence et/ou de la mauvaise volonté des dirigeants à Kinshasa, ainsi que du laxisme de la population. Ce qui est inacceptable, c'est une "cooptation" par le Rwanda d'un tel système d'Etat. Et les congolais doivent à tout prix défaire ce piège. Décentralisation, fédéralisme ou autre, ce doit avant tout être une affaire des Congolais eux-mêmes, au gré de leurs intérêts et de leurs aspirations, et non pas une entreprise étrangère. La question reste : est-ce parce que le Rwanda aurait une préférence pour le fédéralisme au Congo que les Congolais doivent le rejeter automatiquement ? Je ne le pense pas. Ce qui est important, c'est que tout ce qui sera fait le soit dans l'intérêt supérieur du Congo et des Congolais, que cela plaise ou déplaise au Rwanda ou à d'autres pays. 

Etant donné la propagande que le Rwanda a conduite à son encontre en vue de discréditer les conclusions du Groupe d'Experts, il est fort à parier que certains trouvent dans cette analyse une raison de plus de croire que Steve Hege est un anti-rwandais, un anti-tutsi invétéré, sans nullement essayer de lire objectivement son analyse. C'est trop facile, les préjugés. Je pense pour ma part que l'on devrait s'efforcer de comprendre l'analyse et non l'analyste. Si objectivement on lui trouve quelque reproche, il vaut mieux formuler une antithèse. Autrement dit, donner d'autres réponses, au moins équivalentes en termes de cohérence et de vraisemblance, aux questions auxquelles lui s'est efforcé de répondre. 

EXTRAITS : 

La stratégie régionale du Rwanda

Est de la RDC : se dirige-t-on vers la "solution finale" ? 
Maintenant, si ce ne sont pas vraiment les réclamations et les demandes liées à l’accord du 23 mars 2009 ou la bonne gouvernance véritable, au développement, aux droits de l'homme, aux FDLR, aux réfugiés, etc., alors que veut vraiment le Rwanda ?

Malgré la paranoïa extrémiste de la « balkanisation » qui a été si répandue durant beaucoup d'années parmi les Congolais traumatisés par des invasions étrangères multiples, l’une seulement des demandes des rebelles est susceptible de donner une explication consistance : c'est le fédéralisme.

L’implication et l'orchestration rwandaises de la rébellion du M23 devient plus compréhensible quand elles sont comprises comme une démarche déterminée et calculée pour engendrer la création d'un Etat fédéral autonome à l’Est de la RDC.

Il y a eu des spéculations pour savoir si l’implication rwandaise était justifiée par des intérêts d’ordre sécuritaire, ou ses intérêts économiques, ou des liens ethniques et culturels, mais un Etat fédéral à l’Est de la RDC résumerait à lui seul toutes ces questions.

Avant les élections de novembre 2011, un des plus hauts officiers de renseignement dans le gouvernement rwandais discutait avec moi plusieurs scénarios possibles pour la sécession de l’Est du Congo. En reflétant la pensée de beaucoup de ses collègues, il a affirmé que parce que le Congo était trop grand pour être dirigé par Kinshasa, le Rwanda devrait soutenir l'apparition d'un Etat fédéral à l’Est du Congo. « Goma devrait être lié à Kinshasa de la même façon que Juba a été lié à Khartoum avant l'indépendance de Sud-Soudan », disait-il.

Il apparaît que ce n'est pas un prétexte ou une justification inventée postérieurement aux faits qui a causé cette guerre, mais plutôt les objectifs stratégiques régionaux du Rwanda qui motivent son implication. Toutes négociations devraient éviter d'autres questions distrayantes, et mettre l'accent sur cet élément extrêmement important.

Pendant nos réunions officielles avec le gouvernement rwandais à Kigali en juillet, la délégation rwandaise a constamment déclaré que notre rapport était simplement une distraction qui aurait pour effet de ralentir le processus permettant d'atteindre la solution définitive aux problèmes infinis du Congo. Poussant plus loin, plusieurs représentants n'ont pas caché le fait que la seule solution qu'ils avaient à l'esprit était en effet le fédéralisme. Ce n’est pas étonnant car le Rwanda a ouvertement incité et aidé des sécessionnistes congolais auto-déclarés comme Jules Mutebutsi, Akim Muhoza et Xavier Ciribanya afin de placer la barre assez haut dans la démonstration que le fédéralisme est finalement un compromis acceptable. Le jour où le M23 a pris Goma, les médias rwandais pro-gouvernementaux ont immédiatement commencé à exiger le « droit à l’autodétermination ».

Pendant plusieurs réunions internes du M23 pour la mobilisation, de hauts représentants gouvernementaux, y compris l'assistant spécial du Ministre de la Défense du Rwanda, ont ouvertement affirmé que l’établissement de cet Etat autonome était réalité le but fondamental de la rébellion. Plusieurs commandants M23 et alliés me l’ont aussi confirmé ouvertement, dans les entretiens que j'ai conduits avec eux en ma qualité de membre du Groupe d'Experts. De nombreux journalistes ont aussi confirmé que des commandants M23 mettent de plus en plus cet objectif au sommet de leur ordre du jour. Un porte-parole a récemment exposé à New York Times : « Nous voulons plus que la décentralisation ; nous voulons le fédéralisme », ajoutant : « les intérêts de l’Est de la RDC sont tournés vers l’Afrique de l’Est ».

Même de hauts responsables de la sécurité ougandais ont reconnu que ceci était le but des rwandais dans cette guerre du M23. Un officier qui a été impliqué dans le soutien au M23 en coopération avec les rwandais a déclaré : « Ils visent grand... Vous n’avez qu’à regarder le Sud-Soudan !». Le fédéralisme comme objectif permet aussi d’expliquer en partie l’implication de certains individus au sein du gouvernement ougandais. Si jamais le Rwanda atteignait son but, alors les ougandais voudraient s’assurer que leurs propres intérêts culturels, sécuritaires et économiques à l’Est de la RDC ne seront pas menacés.

La vision fédéraliste profondément enracinée de la part du Rwanda fait partie de la stratégie géopolitique régionale adoptée par les dirigeants à Kigali. Un Etat fédéral autonome fédéral à l’Est du Congo cimenterait et garantirait l'influence déjà vaste du Rwanda sur l'armée, ainsi que dans les aspects d’ordre politique, économique et culturel, influence semblable à celle qu’exerce la Syrie sur la partie Sud du Liban. A son grand avantage, depuis les terribles événements du génocide de 1994, le gouvernement du Rwanda a démontré une ambition inégalée et beaucoup de détermination à reconstruire son pays, et il a réalisé des avancées remarquables en matière de développement humain. Cependant, cette même ambition et cette détermination ont poussé les dirigeants rwandais à adopter une stratégie géopolitique basée sur la déstabilisation sur le long terme de l’Est du Congo, en sapant tous les efforts de reconstruction et de stabilisation de cette région dans l’espoir qu’une instabilité perpétuelle y engendrerait des réformes radicales de gouvernance.

Cet objectif explique aussi pourquoi le Rwanda a cherché systématiquement à dépeindre tous les groupes armés à l’Est de la RDC comme un front uni contre Kinshasa. Bien que la construction de cette coalition soit beaucoup plus difficile en pratique, dans nos réunions avec eux, le Ministre rwandais de la Défense et le responsable de l'armée, ils tous les deux défendu et plaidé pour tous les groupes armés actifs à l’Est de la RDC, y compris l’extrêmement brutal Raia Mutomboki.

En outre, les rwandais ont entrepris des efforts tous azimuts pour dépeindre le Congo comme « un grand trou noir », jouant sur les représentations coloniales reprises dans Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad, qui traitait l'État congolais de « factice ». Des diplomates rwandais ont incessamment déclaré que « le Congo était toujours un désordre, une cause perdue », et insinué qu’un changement structurel radical était indispensable pour le sauver.

Le choix du moment de la rébellion

La question suivante serait alors : pourquoi maintenant ?

En effet, le début de l’année 2012 était un moment propice pour faire une poussée définitive vers l'objectif stratégique du Rwanda, et ce pour plusieurs raisons.

D'abord, presque tout le monde, y compris les rwandais, s'attendait à ce qu'après le processus électoral discrédité de 2011, le chaos et la protestation se répandraient, non seulement à Kinshasa, mais aussi dans d'autres parties de la RDC, présentant ainsi une brèche pour l'apparition d’un soulèvement de l’Est contre Kinshasa.

Comme Kabila avait tissé des liens avec le Rwanda dans l'intérêt de la paix, il était devenu dramatiquement impopulaire à l’Est de la RDC, sa base d’autrefois. Le défi était pour le Rwanda de trouver un moyen de retourner vers Kinshasa l’animosité envers Kigali, en jouant sur des décennies d’un leadership gouvernemental faible à l’Est de la RDC. Par-dessus ceci, il y avait un rival politique sérieux en la personne de Vital Kamerhe, le premier véritable leader d'opposition encré à l’Est. Kabila faisait maintenant face à deux fronts d'opposition, du fait que l'ouest lingalaphone qui s’était déjà montré extrêmement hostile à lui, le traitant d’ « imposteur rwandais ». Même dans ce qui restait de bastion de Kabila, le soutien populaire, dans la période préélectorale, à des mouvements sécessionnistes, avait augmenté dans la province riche en ressources minières du Katanga ainsi que dans le Sud-Kivu.

Deuxièmement, une plus grande stabilité de l’Est de la RDC, après un deuxième mandat présidentiel, pourrait accélérer le développement des capacités de l’Etat et des institutions à l’Est du Congo, ce qui aurait pour effet de diminuer progressivement les chances d'une poussée dans le sens de la réforme radicale de la gouvernance. En outre, les rwandais redoutent que les Congolais n’adoptent des mesures d'indépendance économique de l’Est de la RDC par, par exemple, l'établissement d'une fonderie de minerais à Kisangani, qui orienterait radicalement loin du Rwanda le commerce des minerais du Kivu.

"La lassitude vis-à-vis du Congo" parmi la communauté des donateurs, qui paient annuellement une lourde facture pour MONUSCO, est aussi l’une des raisons pouvant justifier la proposition de solutions radicales et définitives pour l’Est du Congo. En reflétant ce sentiment, un diplomate occidental m'a demandé sincèrement, au milieu de la crise : « Après tant d'années de violence, l’Est du Congo est-il vraiment une entité viable ? Peut-être devrions-nous commencer à penser à des solutions plus radicales et durables pour cette région ». Ce sentiment de désespoir pour le Congo atteint de tels niveaux que récemment, le New York Times a publié une libre tribune préconisant de « laisser ce pays se disloquer ».

Quatrièmement, avant le M23, il y avait eu de plus en plus de volonté de ne plus tolérer les abus et l’impunité de Bosco Ntaganda, ainsi qu’une pression plus grande pour limiter la chaîne de commandement parallèle des ex-CNDP. Si Ntaganda venait jamais à être arrêté, comme l’exigé par des organisations de défense des droits de l'homme, cela aurait significativement diminué l'influence rwandaise et sa puissance militaire à l’Est de la RDC. En outre, après que quinze ans, les cycles infinis d'intégration d'anciens rebelles sont de moins en moins acceptables, rendant ainsi plus essentiel la réalisation plus tôt que plus tard, de l'ultime objectif.

De plus, beaucoup d'anciens officiers CNDP résistent avec véhémence à tout effort de la part gouvernement congolais à les redéployer en dehors du Kivu, et règnent sur des mafias et des réseaux de rançonnage. Ceci a inévitablement concilié les divisions latentes parmi les commandants Tutsi formant un front commun désirant marcher avec le Rwanda pour protéger leurs propres intérêts personnels d'affaires, malgré les dispositions précédentes de certains d’entre eux à soutenir des dissidents rwandais comme le Général Kayumba Nyamwasa.

Finalement, le rôle des Rwandais dans le processus d'intégration de l'ex-CNDP leur a fourni une occasion particulière de se placer comme des faiseurs de paix dans une telle crise, de sorte qu’ils pourraient insister pour l'adoption d'une solution préconçue, comme le fédéralisme. Dès le début de cette crise, le Rwanda a réclamé à cor et à cri « des négociations politiques sur la gouvernance », je pense pour ces raisons-ci.

Implications sur les négociations

Alors, qu'est-ce que tout ceci peut bien signifier pour les négociations en cours ?  Si les aspirations géopolitiques du Rwanda sont si ambitieuses, que peut-on donc attendre des négociations, particulièrement quand il a manifesté ces dernières semaines qu'il avait le dessus sur le champ de bataille ? Si l’on aborde pas la question du fédéralisme, toutes les autres questions pourraient être résolues, mais la probabilité que la guerre baisserait semble être très insignifiante, si le fédéralisme est réellement l'objectif principal du Rwanda. Beaucoup d'observateurs n’ont de cesse d’appeler à identifier et résoudre les causes profondes des cycles de violence à l’Est de la RDC, mais font peu mention des objectifs stratégiques du Rwanda à l’Est de la RDC, en eux-mêmes, comme constituant une cause première. Pour sa part, Kabila se sent en position de force s’il s’agit de négocier juste l’accord du 23 mars, mais les pourparlers vont inévitablement échouer tant que la question du fédéralisme n’est pas placée au centre de l’agenda.

Le Rwanda a soutenu que ses intérêts nationaux sont mieux servis par la stabilité régionale et à travers le commerce frontalier avec l’Est de la RDC. C’est certainement le cas à long terme, mais s'ils parviennent vraiment à réaliser un Etat fédéral autonome à l’Est du Congo à court terme, malgré la grande instabilité, d'un point de vue stratégique, ceci vaudra plus qu'une indemnisation pour la perte d'un peu d'aide de la part de donateurs.

Cette conclusion suscite plusieurs questions. Le fédéralisme sera-t-il vraiment négociable à Kampala, ou jamais ? Les Etats-Unis d’Amérique et d’autres Etats au sein de la communauté internationale vont-ils soutenir la solution du fédéralisme pour l’Est de la RDC, sachant bien que cela est en premier lieu l’objectif du Rwanda ?
Le Rwanda sera-t-il récompensé pour sa persistance ? Comment la naissance d’un Etat fédéral conduite de l’étranger, s’arrêtant juste au bord d’une sécession pure et simple, pourrait-elle être considérée internationalement comme légitime ? Des négociations objectives peuvent-elles se pencher sur pareille question, pendant qu’elles sont conduites par le Rwanda et l’Ouganda ? Les exemples du Sud-Soudan et du nord du Mali peuvent-ils avoir un impact sur les discussions ? En général, des diplomates soutiennent que le Rwanda peut et doit faire partie d’une solution. Les rwandais aussi se plaignent incessamment d’être pointés du doigt et soutiennent qu’ils font partie, non pas du problème, mais de la solution à la crise actuelle. Encore faut-il connaître la solution en question !

"La solution" à cette crise semble avoir été identifiée avant que les premières balles n'aient été tirées. Le Rwanda savait quelle solution il voulait proposer et avait besoin pour cela d'orchestrer une crise qui serait assez étendue pour justifier une telle solution. Lorsque l'Etat congolais et ses forces de sécurité se sont bien défendus et ont battu l’originel ex-CNDP, les rwandais ont dû intervenir ouvertement pour conduire plus directement la crise, défiant la pression internationale au moment où leur implication devenait extrêmement évidente.

En prenant un peu de recul par rapport aux dynamiques actuelles, le fédéralisme en lui-même est plutôt une bonne proposition, mais lorsqu’il est téléguidé par un Etat voisin qui devrait en profiter énormément, le moins qu'on puisse dire c’est que le fédéralisme peut être problématique. Il devrait naître à partir d’un débat politique démocratique à l’intérieur de la RDC et exclusivement entre les Congolais, et non pas à travers des négociations politiques orchestrées et facilitées par le Rwanda et certains de ses alliés en Ouganda.

La communauté internationale semble vouloir escamoter l’implication du Rwanda et les terribles charges de violation de droits de l’homme de la part de certains de commandants du M23 en vue d’aider à l’obtention d’une solution hâtive de « cessez-le-feu » et interrompre immédiatement l’énorme coût humanitaire de cette guerre. Surtout maintenant que le Rwanda a montré qu'il déploiera constamment ses troupes de l’autre côté de sa frontière pour s’assurer que le M23 garde un avantage militaire sur le front. Sur le plan militaire, l’armée congolaise a prouvé être plus que capable de défaire les véritables mutins, mais depuis que le Rwanda a établi le M23 et a déployé de façon répétitive sa propre armée aux côtés des mutins, la solution militaire semble être exclue. Bien plus, la MONUSCO a montré qu’elle ne voulait pas déployer ses troupes pour affronter des armées étrangères.

Maintenant que le M23 s’est repositionné au nord de Goma dans le but de peser sur les négociations, il est à douter que le Rwanda acceptera à nouveau une stratégie du genre « sortir pour sauver la face » comme en 2009. Le Rwanda est déterminé à gagner. Ils sont conscients que ceci pourrait bien être leur dernière chance. Ainsi, le Rwanda pourrait poursuivre sa guerre jusqu’à ce qu’il ait obtenu ce qu’il désire réaliser. Les coûts sont déjà trop importants pour le Rwanda pour qu’aujourd’hui il se contente de quoi que ce soit d’inférieur à son ultime objectif.

CONCLUSION

Au tournant actuel, la question clé devrait être ce que sera la solution que le Rwanda considérera comme suffisante pour accomplir son objectif stratégique, et qui pourrait laisser une fenêtre ouverte pour renverser progressivement ses progrès vers ledit objectif qui passent par le renforcement de l'indépendance de l'Etat à l’Est de la RDC.

Plus d'intégration économique régionale pourrait-elle satisfaire le Rwanda à court terme ? L'intégration régionale est objectivement très positive, mais il doit être basé sur des États en position égale et se respectant mutuellement. L'histoire récente prouve que tenir compte de l'intégration économique sans commencer par construire l’Etat congolais, dont les dirigeants ont la première responsabilité, ne dissuadera pas le Rwanda de poursuivre son but stratégique. Le "rapprochement" en 2009 entre la RDC et le Rwanda a été internationalement loué parce qu'il a ouvertement reconnu et accepté la réalité de l'influence rwandaise dans les Kivus. La logique était que si le Rwanda était autorisé d'établir, à travers la frontière, des projets économiques de manière ouverte et transparente (au-dessus de la table), il ne devrait plus manœuvrer dans l’ombre (sous la table). Cependant, les stratèges rwandais ont probablement vu ces initiatives comme des tremplins vers l'accomplissement de leur objectif ultime et non comme son aboutissent.

Par conséquent, si le fédéralisme est en effet l’enjeu majeur, alors il y a un besoin clair d'un processus qui examine la décentralisation comme une alternative. La décentralisation est prévue dans la Constitution congolaise, qui prévoit aussi l'extension du nombre des provinces. Potentiellement, un accord négocié qui accélérait le processus de décentralisation en faisant apparaître cette dernière comme menant au vrai fédéralisme pourrait constituer un compromis raisonnable. C’est cela, si nous sommes enclins à accepter qu'il n'y a aucune option réelle militaire qui dissuadera définitivement la détermination du Rwanda à parvenir à ses buts. Cependant, un processus par lequel l'État congolais n'est pas créé d'abord et ensuite déconcentré en ses diverses provinces avec des institutions autonomes pourrait produire des résultats désastreux. Ainsi, le défi majeur, dans un tel compromis serait l'accompagnement proche d'un tel processus de décentralisation par les donateurs, en vue d’isoler des institutions locales initialement faibles d’une quelconque influence externe ou d’une cooptation.

En outre, en RDC n'importe quel processus de décentralisation doit également prioriser le renforcement de l’effectivité du gouvernement dans tout le pays. La grande majorité des Congolais à l’Est de la RDC s’identifient fortement au Congo comme seule nation. La plupart ne veulent pas que leur propre gouvernance soit une affaire des Etats voisins. Ils veulent que Kinshasa dirige l’Est du Congo de façon proactif, impartiale, efficace et avec un équilibre respectueux.

Un autre aspect important de la dissuasion contre la cooptation rwandaise d'un processus congolais de décentralisation serait de mettre progressivement en place à grande échelle des projets d’infrastructures et des projets industriels devant, à court terme, améliorer à l’indépendance économique de la RDC vis-à-vis de ses voisins. Un exemple de ce type de projets serait la rénovation de l'aéroport de Goma et sa mise aux standards internationaux, de sorte à permettre un mouvement libre et direct des marchandises et des personnes de l’Est de la RDC vers les principaux centres commerciaux du globe.

Avec le temps, le Rwanda pourrait atteindre un point de basculement où ses motivations économiques commenceraient à favoriser un traitement de la RDC sur un même pied d’égalité, comme c’est le cas avec ses autres voisins tels que le Kenya ou la Tanzanie. Bien que cela ne résoudrait pas les préoccupations du Rwanda sur les aspects culturels et sécuritaires, aborder le problème d’un point de vue économique pourrait permettre, à terme, de remodeler la stratégie géopolitique du Rwanda dans la région des grands-lacs.  

En somme, le meilleur scénario possible pour la situation délétère actuelle c’est, pour la RDC, de saisir les négociations en cours pour adresser de front le désir du Rwanda d'un Etat fédéral à l’Est du Congo en convainquant Kigali qu'il peut réaliser cela en se servant de la législation congolaise préexistence en matière de décentralisation. Alors, la communauté internationale doit soutenir solidement les institutions centrales et provinciales et l'infrastructure économique de la RDC en vue d’atténuer lentement l’encombrant contrôle et l’intervention externes. Les élections locales, qui avaient été prévues pour cette année, pourraient fournir le cadre pour de telles discussions (...)".