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lundi 14 octobre 2013

De la paix à vendre (poème)







La paix, sans mentir
J’en ai plein mon tirelire
Assez pour inonder les Grands-Lacs
D’ici la prochaine Pâques

J’en ai d’excellente qualité
Durable et bon marché
Rien avoir avec ces hypothétiques cessez-le-feu
Que peinent à assurer de coûteux Casques Bleus

La paix que je propose n’est pas une contrefaçon
A base d’accords chimériques, d’impunité, non
On n’en vend pas dans les sordides sommets
Les conférences… ces soi-disant foires à paix

La paix que je propose est authentique
Faite à base de gouvernance démocratique
Avec une dose d’équité sociale et de justice
Qui prémunit contre toute allergie et tout vice

A vous Kaguta, Kagame et Kabila
Pour qu’à Kinshasa, Kigali et Kampala
Le peuple martyrisé revive en paix
Voilà l’offre généreuse que je vous fais !

J’ai juste besoin d’une avance de volonté politique
Et de garanties de réformes prolifiques
Inutile de brandir vos chèques de discours et de promesses
On m’a dit qu’ils ne valent pas une once

La société « Communauté internationale »
Le partenaire si puissant, si crucial 
Je veux sa caution maximale, c’est nécessaire
Pour peu qu’elle soit lucide et sincère…

Hâtez-vous, l’investissement en vaut la peine
Avant que les peuples lassés ne se déchaînent
Les armées, les arsenaux – je ne suis pas prêtre 

– Ce sont de bons serviteurs, de mauvais maîtres.

Jean-Mobert N.S., Extrait de "Rimes enrhumés", 2013.

lundi 25 mars 2013

Bosco Ntaganda à la disposition de la Cour pénale internationale : indifférence et méfiance de la population dans l’Est de la RD Congo


La reddition, lundi le 18 mars 2013 à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Kigali, de celui que l’on surnomme le « Terminator » a surpris plus d’une personne, autant qu’elle a suscité des réactions tous azimuts de réjouissance et de soulagement de part le monde. Les Nations-Unies, les Etats, les organisations de défense des droits de l’Homme, la Cour pénale internationale, …tout le monde a salué une « bonne nouvelle » pour les victimes de ses crimes, un « pas vers la fin de l’impunité », une « victoire de la justice », un « message fort envers ceux qui commettent des crimes dans cette région », et que sais-je encore. Même le gouvernement Congolais, responsable en grande partie de la grossière impunité dont Bosco Ntaganda a bénéficiée a joint sans remords sa voix au concert de réjouissances pour la circonstance.

Mais la mise à la disposition de la Cour pénale internationale du Général Bosco Ntaganda représente-t-elle réellement un évènement qu’il faille célébrer autant pour les populations meurtries de l’Est de la République Démocratique du Congo qui aspirent effectivement à la restauration de la paix et de la stabilité dans leur contrée ? Ou alors, s’il est vrai que l’impunité des criminels notoires est l’un des principales articulations du cycle des guerres et des violences dans l’Est du Congo, en quoi la reddition et le transfert de Bosco Ntaganda procèdent-ils d’une dynamique de mettre effectivement fin à l’impunité ? La réponse à ces interrogations – parmi tant d’autres – explique le sentiment d’indifférence et de méfiance qui anime la majorité de la population de l’Est de la RD Congo face un développement dont, logiquement, elle était censée être la première à se réjouir. 
  
La turpitude et l’impuissance du gouvernement congolais 

Mettre fin à l’impunité, cela suppose une volonté manifeste de la part des autorités intéressées, et la mise en œuvre effective de leurs pouvoirs pour rechercher, arrêter, juger et condamner les auteurs de crimes commis. En l’occurrence, les autorités congolaises savaient que Bosco Ntaganda avait commis des crimes odieux en Ituri – en tout cas qu’il en était soupçonné par la Cour pénale internationale, qui avait lancé un mandat d’arrêt contre lui en 2006. Mais plutôt que de le rechercher, de l’arrêter et de le transférer à La Haye (faute de pouvoir le juger elles-mêmes), elles ont trouvé plus commode de transiger avec lui…au nom de la paix ! 

Bosco Ntaganda, a été publiquement défendu et protégé par le président Joseph Kabila, soi-disant garant de la justice et des lois. Promu au grade de Général au sein de l’armée nationale (en dépit de sa nationalité rwandaise d’après les documents officiels de la Cour pénale internationale), « Terminator » a été chargé de diriger les « opérations Amani » censées pacifier son abattoir de région. Quelle ironie ! Quel mépris pour la paix et la justice, et pour ses innombrables victimes congolaises ! Le comble, c’est que ni le Parlement, ni le pouvoir judiciaire n’ont eu, en tant qu’institutions, le courage de dénoncer cette situation.

Même ainsi, Bosco Ntaganda et ses acolytes ont continué de commettre des crimes de sang et des crimes économiques au Nord-Kivu, voire au-delà : meurtres, enlèvements, viols, tortures, pillages, mafias diverses … Ils sont restés déployés dans l’Est du Congo envers et contre tout, entretenant une armée, et parfois une administration parallèles, et gérant des réseaux d’exploitation et de commerce illicites des minerais. Les autorités congolaises étaient conscientes de cela, et la société civile congolaise comme différentes organisations de défense des droits de l’Homme n’ont jamais eu de cesse à documenter ces crimes et à exiger que Bosco Ntaganda fût arrêté. Mais Bosco Ntaganda a continué de vivre et de circuler paisiblement à Goma, aux yeux de tous.

Au début de l’année 2012, la pression était devenue de plus en plus grande sur les autorités congolaises, et spécialement sur le président Joseph Kabila, pour que Bosco Ntaganda soit arrêté et jugé. Là encore, tout en feignant vouloir l’arrêter, les autorités congolaises semblent avoir tout fait pour lui permettre de s’enfuir. Le M23 est né : les autorités congolaises l’ont vu prendre de l’importance et s’affirmer comme rébellion, sans nullement sembler être pressé ou sérieusement préoccupés d’en finir. En l’espace d’une année, de nombreux autres crimes ont été commis sous ce nouveau label sur lequel planait l’ombre de Bosco Ntaganda, ou indirectement par ses effets (naissance de nouveaux groupes armés, et résurgence d’anciens partout dans le Kivu).

Ainsi donc, jusqu’à sa reddition – libre ou téléguidée, peu importe – Bosco Ntaganda aura maîtrisé les autorités congolaises, plutôt que le contraire. Il a nargué tout le monde (sauf peut-être ses parrains rwandais). Les autorités congolaises n’ont absolument rien fait pour qu’il soit arrêté et traduit devant la justice. Lorsqu’elles l’avaient à leur disposition, elles n’avaient aucune intention de l’arrêter ; et lorsqu’il leur est venu un semblant d’intention de l’arrêter, elles l’ont laissé s’enfuir avec la certitude de ne pas pouvoir le rattraper (puisqu’elles ne peuvent même pas affronter la rébellion qu’il a créée).

Dans ces conditions je trouve absurde, voire insultant, que les gens osent voir dans la remise de Bosco Ntaganda à la Cour pénale internationale, via Kigali et l’ambassade américaine, un quelconque signe de la fin de l’impunité des crimes internationaux en RDC. Là où l’Etat ne peut pas ou ne veut pas arrêter les criminels (à commencer par ceux qu’il côtoie), il n’y a franchement aucun espoir de justice. Vue du Congo, la remise de Bosco Ntaganda est purement et simplement un accident, un fait inattendu et non-souhaitable qui n’a rien à faire avec une volonté (et une capacité) de mettre fin à l’impunité de la part des autorités congolaises. On ne peut pas prétendre aller dans le sens de mettre fin à l’impunité quand on attend des criminels qu’ils décident eux-mêmes, au moment et dans les conditions qu’ils veulent, d’accepter ou non de se mettre à la disposition de la justice.  

Tant d’autres « Terminator » au Congo : on attendra qu’ils se rendent…

Bosco Ntaganda était certes une épine dans l’Est de la RDC, et a dû jouer un rôle important dans les guerres et les violences qui s’y sont produites ces dix dernières années. Mais de là à penser que son extirpation suffit à marquer la fin de l’impunité, ou que c’est « un tournent majeur » dans la recherche de la paix et de la stabilité dans cette région, il y a un pas que seuls les naïfs sont peuvent se permettre de franchir. En tout cas, les populations de l’Est de la RDC ne se fait aucune illusion : l’absence de Ntaganda ne va rien changer à leur situation, pas même à celle de ses victimes directes, plus spécialement.

L’une des raisons de ce scepticisme – j’allais dire ce réalisme –, c’est le fait qu’il y a bien plus de « Terminator » dans l’Est de la RDC qu’on ne le dit. Pas qu’on ne le sait pas, mais parce que ce n’est pas politiquement « opportun », ou urgent, ou tout simplement parce que les médias et la communauté internationale préfèrent regarder ailleurs. Depuis 1993 jusqu’à ce jour, ce sont des millions de congolais qui ont été tués dans différentes guerres et violences successives. Mais la justice nationale est trop limitée, il n’y a pas eu de tribunal international spécial pour le Congo comme certains le souhaiteraient, et la Cour pénale internationale titube encore sur ses pas.

Laurent Nkunda, Jules Mutebutsi, Sultani Makenga, Séraphin Mirindi, Innocent Kaina, Baudouin Ngaruye sont-ils moins « Terminator » que leur frère d’armes et maître Bosco Ntaganda ? Qu’en est-ils de ceux qui sont cités, par exemple, dans le rapport Mapping des Nations-Unies sorti en 2010 mais resté lettre-morte jusqu’à ce jour ? (En particulier l’armée rwandaise, avec à sa tête le président Paul Kagame et les officiers supérieurs comme James Kabarebe, Faustin Kayumba, Charles Kayonga, Jack Nziza, et d’autres). C’est sans citer les commandants des forces démocratiques pour la libération du Rwanda, les innombrables chefs rebelles Mayi-Mayi, les officiers de l’armée congolaise, etc.
Tous ces sinistres criminels, se rendront-ils jamais, eux aussi, pour que les populations de l’Est de la RDC espèrent enfin obtenir la justice ? Ce n’est pas pensable. Il faut bien qu’il y ait un Etat (dont ils ne font pas partie) qui soit à mesure de les soumettre, et non pas à couvrir de galons leurs lamentables épaules.

La justice internationale et ses aberrations

D’emblée, il est évident qu’aucun châtiment ne peut réparer ce que Bosco Ntaganda et ses acolytes ont commis comme crimes dans l’Est de la RD Congo. Mais au-delà de cela, combien d’années durera son procès ? De combien d’avocats bénéficiera-t-il, dans quel luxe relatif vivra-t-il, et combien de millions de dollars engloutira ce procès, pendant que ses victimes continueront de vivoter dans le dénuement, l’insécurité et la misère ? Le Bureau du procureur ne commettra-t-il pas de ces bourdes qui aboutiront à son acquittement ou à sa condamnation à une peine dérisoire ? Quelle sera la place des victimes dans ce procès ? Seront-elles dédommagées un tant soit peu ? Connaîtront-elles jamais toute la vérité sur les faits, sur les leurs disparus, sur les éventuels commanditaires de ces guerres et ces violences atroces dont Bosco Ntaganda ne pourrait être que l’un des exécutants ?

Ce sont autant de questions que les populations de l’Est de la RDC se posent légitimement. Elles ont l’expérience pas très reluisante des précédents procès des Congolais Thomas Lubanga, Matthieu Ngudjolo et Germain Katanga. Mais on leur a dit aussi que Bosco ne serait poursuivi « dans un premier temps » que pour les crimes commis entre 2002 et 2003 en Ituri. Au Nord-Kivu, on peut encore attendre. Mais combien de temps ? Et pour quel résultat ? Autant d’interrogations et de doutes qui ne laissent que trop peu de place à l’espoir d’une véritable justice, aux antipodes de l’impunité et à la croisée de la paix.

Justice, l’autre nom de la paix 

Les autorités congolaises se sont jusqu’ici comportées en prédateurs, autant que les milliers de criminels qui versent sans vergogne le sang des Congolais innocents. Elles choisissent des raccourcis (intégration des miliciens, promotion des seigneurs de guerre, accords compromettants avec certains groupes et Etats, bradage de la justice au nom d’une paix qui s’avère toujours imparfaite et éphémère, etc.).

La paix a un prix. Ce n’est pas la lâcheté, la facilité, la compromission, l’entente avec des criminels. C’est au contraire oser la justice, faire des réformes pour déraciner les causes profondes des conflits au nombre desquelles se trouve l’impunité. Ce courage manque cruellement aux autorités congolaises, qui, hélas, s’obstinent à ne rien apprendre des expériences du passé et répètent bêtement les mêmes erreurs.  

Avec la reddition de Bosco Ntaganda, on a au moins deux gagnants : le Rwanda, qui essaie de démentir, non sans succès, les appréhensions de la communauté internationale sur son rôle dans la déstabilisation de la RDC en se faisant mine d’être partie de la solution plutôt que du problème. En l’occurrence, que Bosco Ntaganda se soit rendu au Rwanda ; que le Rwanda ne se soit pas opposé à son transfert à la CPI, quoique n’étant pas signataire du statut de Rome, ce ne sont pas des faits anodins. Si Bosco Ntaganda avait une mission à accomplir pour le Rwanda, il l’a accomplie. Il peut donc passer le témoin. Et Dieu sait si, avant sa remise à l’ambassade américaine, Bosco Ntaganda n’a pas été conditionné pour ce qu’il devra dire ou ne pas dire à La Haye !

L’autre gagnant s’appelle Sultani Makenga, l’autre « Terminator » de l’Est de la RDC, contre qui il n’existe pas (encore) de mandat d’arrêt international. Il est désormais sans véritable challenger à la tête du M23. Ce n’est pas pour rien qu’aussitôt Bosco Ntaganda mis hors-jeu, le médiateur ougandais a annoncé la reconnaissance de la délégation de l’aile Makenga à Kampala, et que la reprise des pourparlers a été annoncée pour cette semaine. Un accord avec le camp Makenga n’est plus donc qu’une question de jours. Un accord qui devrait consacrer de nouveau l’intégration des éléments du M23 (à Kinshasa on ne parle plus de « l’agression »), à l’attribution de grades, à l’insertion à des postes politiques, à l’amnistie, etc. Presqu’exactement comme il y a quatre ans, à la faveur de l’accord du 23 mars 2009. Le gouvernement congolais semble résolu à signer un tel accord. Son rapprochement avec Sultani Makenga est évident. Qui parlera de justice pour les crimes commis pas Sultani Makenga et ses troupes ? Qui rappellera que Makenga et Laurent Nkunda, la personna non grata d’il y a quelques années, sont comme un seul homme ? Aura-t-on supprimé les raisons à la base de la naissance du M23 et arrêté les « causes profondes » du cycle de guerres et de violences ? Absolument non.     

En somme, la reddition de Bosco Ntaganda va servir de prétexte à ménager d’autres criminels à signer la paix pour encore un mois, un an, en attendant le prochain couaque et la résurgence d’une autre rébellion. La solution aux crises sécuritaires persistantes en RDC est encore très loin de portée. Et tant que les Congolais auront un Joseph Kabila comme président, des parlementaires cupides, une armée d’affairistes et d’amateurs, une population naïve et attentiste, on peut oublier tout changement significatif.   




mercredi 26 décembre 2012

Crise à l'Est de la RDC : les véritables motivations de l'implication du Rwanda, d'après Steve Hege

Paul Kagame
"L'objectif stratégique du Rwanda est un Etat fédéral autonome à l'Est de la RDC, sur lequel il maintiendra une influence à la fois politique, militaire, économique et culturelle".  "Le Rwanda est déterminé à gagner (...) rien, même pas des sanctions, ne le dissuadera avant d'avoir atteint ce but ultime". Steve Hege.
Les implications du Rwanda dans la crise qui secoue son grand et riche voisin sont évidentes (elles remontent à 1996, avec la rébellion de l'alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila). Mais il n'en est pas de même de leur véritable motivation. Officiellement, le Rwanda revient souvent sur la menace - réelle ou supposée - que représentent des milices Hutu rwandaises actives dans la région frontalière du Kivu. Argument qui, en 2012, n'a plus le même poids que celui qu'il représentait il y a quinze ou dix ans. Le Rwanda lie volontiers cette "préoccupation principale" à d'autres telles que les droits des Tutsis congolais, dont quelques dizaines de milliers sont réfugiés sur son territoire, souvent depuis plusieurs années.

Pourtant, au fil des ans et des évènements, il apparaît de plus en plus que le Rwanda pourrait avoir un agenda, occulte celui-là, et partant plus difficile à cerner, à déchiffrer. Et c'est fort probablement sur cet agenda-là que s'inscrivent ses actuelles manoeuvres avec la nouvelle rébellion du M23, bien qu'il continue, contre moult évidences, à nier tout rapport avec ce mouvement. Car si l'on s'en tient aux seules choses apparentes, on trouvera difficilement une raison pour laquelle le Rwanda est à nouveau impliqué dans la déstabilisation de la RDC : les relations politiques et économiques entre les deux pays s'étaient nettement améliorées et stabilisées depuis 2009, avec la mise le retrait de Laurent Nkunda par le Rwanda et, plus tard, le rétablissement de leurs relations diplomatiques; des efforts militaires sans précédents ont été fournis pour combattre les FDLR, et le Rwanda, qui y a collaboré, s'est ouvertement félicité de ce que leur capacité de nuisance a été fortement diminuée; la RDC a arrêté et transféré des personnes recherchées par le Tribunal pénal international pour le Rwanda; la RDC est devenue en 2010 le premier pays d'exportation des produits rwandais dans la région; etc. 

Mais pourquoi donc le Rwanda persiste-t-il à déstabiliser la RDC ? A-t-il plus à gagner avec un Congo instable qu'en paix ? Qu'est-ce qu'il gagne(ra) justement ? Et pourquoi maintenant (2012) ? Ces questions et beaucoup d'autres, tout le monde se les pose, mais rares sont ceux qui peuvent y répondre, sans états d'âme, de manière raisonnable et objective. L'américain Steve Hege était, jusqu'au 30 novembre dernier, le Coordinateur du Groupe d'Experts sur la RDC, institué par le Conseil de Sécurité de l'ONU pour, entre autres, suivre l'application de l'embargo sur les armes aux acteurs non-étatiques en RDC; groupe qui a produit plusieurs rapports et documents sur, notamment, la rébellion du M23 et le soutien dont elle bénéficie de la part du Rwanda. 

Le 11 décembre dernier, il était invité par le Sous-Comité pour l'Afrique, la santé mondiale et les droits de l'homme du Comité pour les Affaires africaines du Congrès américain, où il a fait un "témoignage" sur sa lecture et ses perspectives sur la "crise dévastatrice à l'Est de la RDC", au regard de son expérience personnelle sur le sujet. Sa présentation (un document de onze pages disponible en anglais sous format PDF sur http://foreignaffairs.house.gov/112/HHRG-112-FA16-WState-HegeS-20121211.pdf) est sans doute imparfaite - par exemple, il semble ramener entièrement la question de l'instabilité de la RDC aux velléeités rwandaises, sans plus, en épinglant à peine les problèmes internes. Si bien que certains ont même trouvé son analyse "excessive". Néanmoins, elle a le mérite de répondre de manière assez cohérente et plausible à la plupart des interrogations sur les motivations de l'implication du Rwanda dans la déstabilisation de l'Est de la RDC depuis tant d'années. La "stratégie régionale" du Rwanda n'explique pas à elle seule le chaos congolais, mais si elle se confirme, il est évident qu'elle constitue l'une des "causes profondes" de l'instabilité de l'Est de la RDC. Steve Hege nous démontre que les crises répétitives dans le Kivu ne sont finalement pas un problème congolo-congolais comme on l'entend si souvent, et que le Rwanda a un rôle qui dépasse celui d'un simple sponsor des rébellions. C'est à mon avis une perspective qui doit être prise au sérieux par les congolais s'ils veulent régler la situation. 

Quant à la théorie d'un Etat fédéral, l'idée n'est pas mauvaise, au contraire. Steve Hege le rappelle : la constitution de février 2006 a consacré un Etat quasi-fédéral (fortement décentralisé), avec un nombre accru de provinces et d'importantes compétences laissées aux provinces et aux autres entités territoriales décentralisées. Mais le problème réside dans la mise en oeuvre de cette constitution, du fait de l'incompétence et/ou de la mauvaise volonté des dirigeants à Kinshasa, ainsi que du laxisme de la population. Ce qui est inacceptable, c'est une "cooptation" par le Rwanda d'un tel système d'Etat. Et les congolais doivent à tout prix défaire ce piège. Décentralisation, fédéralisme ou autre, ce doit avant tout être une affaire des Congolais eux-mêmes, au gré de leurs intérêts et de leurs aspirations, et non pas une entreprise étrangère. La question reste : est-ce parce que le Rwanda aurait une préférence pour le fédéralisme au Congo que les Congolais doivent le rejeter automatiquement ? Je ne le pense pas. Ce qui est important, c'est que tout ce qui sera fait le soit dans l'intérêt supérieur du Congo et des Congolais, que cela plaise ou déplaise au Rwanda ou à d'autres pays. 

Etant donné la propagande que le Rwanda a conduite à son encontre en vue de discréditer les conclusions du Groupe d'Experts, il est fort à parier que certains trouvent dans cette analyse une raison de plus de croire que Steve Hege est un anti-rwandais, un anti-tutsi invétéré, sans nullement essayer de lire objectivement son analyse. C'est trop facile, les préjugés. Je pense pour ma part que l'on devrait s'efforcer de comprendre l'analyse et non l'analyste. Si objectivement on lui trouve quelque reproche, il vaut mieux formuler une antithèse. Autrement dit, donner d'autres réponses, au moins équivalentes en termes de cohérence et de vraisemblance, aux questions auxquelles lui s'est efforcé de répondre. 

EXTRAITS : 

La stratégie régionale du Rwanda

Est de la RDC : se dirige-t-on vers la "solution finale" ? 
Maintenant, si ce ne sont pas vraiment les réclamations et les demandes liées à l’accord du 23 mars 2009 ou la bonne gouvernance véritable, au développement, aux droits de l'homme, aux FDLR, aux réfugiés, etc., alors que veut vraiment le Rwanda ?

Malgré la paranoïa extrémiste de la « balkanisation » qui a été si répandue durant beaucoup d'années parmi les Congolais traumatisés par des invasions étrangères multiples, l’une seulement des demandes des rebelles est susceptible de donner une explication consistance : c'est le fédéralisme.

L’implication et l'orchestration rwandaises de la rébellion du M23 devient plus compréhensible quand elles sont comprises comme une démarche déterminée et calculée pour engendrer la création d'un Etat fédéral autonome à l’Est de la RDC.

Il y a eu des spéculations pour savoir si l’implication rwandaise était justifiée par des intérêts d’ordre sécuritaire, ou ses intérêts économiques, ou des liens ethniques et culturels, mais un Etat fédéral à l’Est de la RDC résumerait à lui seul toutes ces questions.

Avant les élections de novembre 2011, un des plus hauts officiers de renseignement dans le gouvernement rwandais discutait avec moi plusieurs scénarios possibles pour la sécession de l’Est du Congo. En reflétant la pensée de beaucoup de ses collègues, il a affirmé que parce que le Congo était trop grand pour être dirigé par Kinshasa, le Rwanda devrait soutenir l'apparition d'un Etat fédéral à l’Est du Congo. « Goma devrait être lié à Kinshasa de la même façon que Juba a été lié à Khartoum avant l'indépendance de Sud-Soudan », disait-il.

Il apparaît que ce n'est pas un prétexte ou une justification inventée postérieurement aux faits qui a causé cette guerre, mais plutôt les objectifs stratégiques régionaux du Rwanda qui motivent son implication. Toutes négociations devraient éviter d'autres questions distrayantes, et mettre l'accent sur cet élément extrêmement important.

Pendant nos réunions officielles avec le gouvernement rwandais à Kigali en juillet, la délégation rwandaise a constamment déclaré que notre rapport était simplement une distraction qui aurait pour effet de ralentir le processus permettant d'atteindre la solution définitive aux problèmes infinis du Congo. Poussant plus loin, plusieurs représentants n'ont pas caché le fait que la seule solution qu'ils avaient à l'esprit était en effet le fédéralisme. Ce n’est pas étonnant car le Rwanda a ouvertement incité et aidé des sécessionnistes congolais auto-déclarés comme Jules Mutebutsi, Akim Muhoza et Xavier Ciribanya afin de placer la barre assez haut dans la démonstration que le fédéralisme est finalement un compromis acceptable. Le jour où le M23 a pris Goma, les médias rwandais pro-gouvernementaux ont immédiatement commencé à exiger le « droit à l’autodétermination ».

Pendant plusieurs réunions internes du M23 pour la mobilisation, de hauts représentants gouvernementaux, y compris l'assistant spécial du Ministre de la Défense du Rwanda, ont ouvertement affirmé que l’établissement de cet Etat autonome était réalité le but fondamental de la rébellion. Plusieurs commandants M23 et alliés me l’ont aussi confirmé ouvertement, dans les entretiens que j'ai conduits avec eux en ma qualité de membre du Groupe d'Experts. De nombreux journalistes ont aussi confirmé que des commandants M23 mettent de plus en plus cet objectif au sommet de leur ordre du jour. Un porte-parole a récemment exposé à New York Times : « Nous voulons plus que la décentralisation ; nous voulons le fédéralisme », ajoutant : « les intérêts de l’Est de la RDC sont tournés vers l’Afrique de l’Est ».

Même de hauts responsables de la sécurité ougandais ont reconnu que ceci était le but des rwandais dans cette guerre du M23. Un officier qui a été impliqué dans le soutien au M23 en coopération avec les rwandais a déclaré : « Ils visent grand... Vous n’avez qu’à regarder le Sud-Soudan !». Le fédéralisme comme objectif permet aussi d’expliquer en partie l’implication de certains individus au sein du gouvernement ougandais. Si jamais le Rwanda atteignait son but, alors les ougandais voudraient s’assurer que leurs propres intérêts culturels, sécuritaires et économiques à l’Est de la RDC ne seront pas menacés.

La vision fédéraliste profondément enracinée de la part du Rwanda fait partie de la stratégie géopolitique régionale adoptée par les dirigeants à Kigali. Un Etat fédéral autonome fédéral à l’Est du Congo cimenterait et garantirait l'influence déjà vaste du Rwanda sur l'armée, ainsi que dans les aspects d’ordre politique, économique et culturel, influence semblable à celle qu’exerce la Syrie sur la partie Sud du Liban. A son grand avantage, depuis les terribles événements du génocide de 1994, le gouvernement du Rwanda a démontré une ambition inégalée et beaucoup de détermination à reconstruire son pays, et il a réalisé des avancées remarquables en matière de développement humain. Cependant, cette même ambition et cette détermination ont poussé les dirigeants rwandais à adopter une stratégie géopolitique basée sur la déstabilisation sur le long terme de l’Est du Congo, en sapant tous les efforts de reconstruction et de stabilisation de cette région dans l’espoir qu’une instabilité perpétuelle y engendrerait des réformes radicales de gouvernance.

Cet objectif explique aussi pourquoi le Rwanda a cherché systématiquement à dépeindre tous les groupes armés à l’Est de la RDC comme un front uni contre Kinshasa. Bien que la construction de cette coalition soit beaucoup plus difficile en pratique, dans nos réunions avec eux, le Ministre rwandais de la Défense et le responsable de l'armée, ils tous les deux défendu et plaidé pour tous les groupes armés actifs à l’Est de la RDC, y compris l’extrêmement brutal Raia Mutomboki.

En outre, les rwandais ont entrepris des efforts tous azimuts pour dépeindre le Congo comme « un grand trou noir », jouant sur les représentations coloniales reprises dans Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad, qui traitait l'État congolais de « factice ». Des diplomates rwandais ont incessamment déclaré que « le Congo était toujours un désordre, une cause perdue », et insinué qu’un changement structurel radical était indispensable pour le sauver.

Le choix du moment de la rébellion

La question suivante serait alors : pourquoi maintenant ?

En effet, le début de l’année 2012 était un moment propice pour faire une poussée définitive vers l'objectif stratégique du Rwanda, et ce pour plusieurs raisons.

D'abord, presque tout le monde, y compris les rwandais, s'attendait à ce qu'après le processus électoral discrédité de 2011, le chaos et la protestation se répandraient, non seulement à Kinshasa, mais aussi dans d'autres parties de la RDC, présentant ainsi une brèche pour l'apparition d’un soulèvement de l’Est contre Kinshasa.

Comme Kabila avait tissé des liens avec le Rwanda dans l'intérêt de la paix, il était devenu dramatiquement impopulaire à l’Est de la RDC, sa base d’autrefois. Le défi était pour le Rwanda de trouver un moyen de retourner vers Kinshasa l’animosité envers Kigali, en jouant sur des décennies d’un leadership gouvernemental faible à l’Est de la RDC. Par-dessus ceci, il y avait un rival politique sérieux en la personne de Vital Kamerhe, le premier véritable leader d'opposition encré à l’Est. Kabila faisait maintenant face à deux fronts d'opposition, du fait que l'ouest lingalaphone qui s’était déjà montré extrêmement hostile à lui, le traitant d’ « imposteur rwandais ». Même dans ce qui restait de bastion de Kabila, le soutien populaire, dans la période préélectorale, à des mouvements sécessionnistes, avait augmenté dans la province riche en ressources minières du Katanga ainsi que dans le Sud-Kivu.

Deuxièmement, une plus grande stabilité de l’Est de la RDC, après un deuxième mandat présidentiel, pourrait accélérer le développement des capacités de l’Etat et des institutions à l’Est du Congo, ce qui aurait pour effet de diminuer progressivement les chances d'une poussée dans le sens de la réforme radicale de la gouvernance. En outre, les rwandais redoutent que les Congolais n’adoptent des mesures d'indépendance économique de l’Est de la RDC par, par exemple, l'établissement d'une fonderie de minerais à Kisangani, qui orienterait radicalement loin du Rwanda le commerce des minerais du Kivu.

"La lassitude vis-à-vis du Congo" parmi la communauté des donateurs, qui paient annuellement une lourde facture pour MONUSCO, est aussi l’une des raisons pouvant justifier la proposition de solutions radicales et définitives pour l’Est du Congo. En reflétant ce sentiment, un diplomate occidental m'a demandé sincèrement, au milieu de la crise : « Après tant d'années de violence, l’Est du Congo est-il vraiment une entité viable ? Peut-être devrions-nous commencer à penser à des solutions plus radicales et durables pour cette région ». Ce sentiment de désespoir pour le Congo atteint de tels niveaux que récemment, le New York Times a publié une libre tribune préconisant de « laisser ce pays se disloquer ».

Quatrièmement, avant le M23, il y avait eu de plus en plus de volonté de ne plus tolérer les abus et l’impunité de Bosco Ntaganda, ainsi qu’une pression plus grande pour limiter la chaîne de commandement parallèle des ex-CNDP. Si Ntaganda venait jamais à être arrêté, comme l’exigé par des organisations de défense des droits de l'homme, cela aurait significativement diminué l'influence rwandaise et sa puissance militaire à l’Est de la RDC. En outre, après que quinze ans, les cycles infinis d'intégration d'anciens rebelles sont de moins en moins acceptables, rendant ainsi plus essentiel la réalisation plus tôt que plus tard, de l'ultime objectif.

De plus, beaucoup d'anciens officiers CNDP résistent avec véhémence à tout effort de la part gouvernement congolais à les redéployer en dehors du Kivu, et règnent sur des mafias et des réseaux de rançonnage. Ceci a inévitablement concilié les divisions latentes parmi les commandants Tutsi formant un front commun désirant marcher avec le Rwanda pour protéger leurs propres intérêts personnels d'affaires, malgré les dispositions précédentes de certains d’entre eux à soutenir des dissidents rwandais comme le Général Kayumba Nyamwasa.

Finalement, le rôle des Rwandais dans le processus d'intégration de l'ex-CNDP leur a fourni une occasion particulière de se placer comme des faiseurs de paix dans une telle crise, de sorte qu’ils pourraient insister pour l'adoption d'une solution préconçue, comme le fédéralisme. Dès le début de cette crise, le Rwanda a réclamé à cor et à cri « des négociations politiques sur la gouvernance », je pense pour ces raisons-ci.

Implications sur les négociations

Alors, qu'est-ce que tout ceci peut bien signifier pour les négociations en cours ?  Si les aspirations géopolitiques du Rwanda sont si ambitieuses, que peut-on donc attendre des négociations, particulièrement quand il a manifesté ces dernières semaines qu'il avait le dessus sur le champ de bataille ? Si l’on aborde pas la question du fédéralisme, toutes les autres questions pourraient être résolues, mais la probabilité que la guerre baisserait semble être très insignifiante, si le fédéralisme est réellement l'objectif principal du Rwanda. Beaucoup d'observateurs n’ont de cesse d’appeler à identifier et résoudre les causes profondes des cycles de violence à l’Est de la RDC, mais font peu mention des objectifs stratégiques du Rwanda à l’Est de la RDC, en eux-mêmes, comme constituant une cause première. Pour sa part, Kabila se sent en position de force s’il s’agit de négocier juste l’accord du 23 mars, mais les pourparlers vont inévitablement échouer tant que la question du fédéralisme n’est pas placée au centre de l’agenda.

Le Rwanda a soutenu que ses intérêts nationaux sont mieux servis par la stabilité régionale et à travers le commerce frontalier avec l’Est de la RDC. C’est certainement le cas à long terme, mais s'ils parviennent vraiment à réaliser un Etat fédéral autonome à l’Est du Congo à court terme, malgré la grande instabilité, d'un point de vue stratégique, ceci vaudra plus qu'une indemnisation pour la perte d'un peu d'aide de la part de donateurs.

Cette conclusion suscite plusieurs questions. Le fédéralisme sera-t-il vraiment négociable à Kampala, ou jamais ? Les Etats-Unis d’Amérique et d’autres Etats au sein de la communauté internationale vont-ils soutenir la solution du fédéralisme pour l’Est de la RDC, sachant bien que cela est en premier lieu l’objectif du Rwanda ?
Le Rwanda sera-t-il récompensé pour sa persistance ? Comment la naissance d’un Etat fédéral conduite de l’étranger, s’arrêtant juste au bord d’une sécession pure et simple, pourrait-elle être considérée internationalement comme légitime ? Des négociations objectives peuvent-elles se pencher sur pareille question, pendant qu’elles sont conduites par le Rwanda et l’Ouganda ? Les exemples du Sud-Soudan et du nord du Mali peuvent-ils avoir un impact sur les discussions ? En général, des diplomates soutiennent que le Rwanda peut et doit faire partie d’une solution. Les rwandais aussi se plaignent incessamment d’être pointés du doigt et soutiennent qu’ils font partie, non pas du problème, mais de la solution à la crise actuelle. Encore faut-il connaître la solution en question !

"La solution" à cette crise semble avoir été identifiée avant que les premières balles n'aient été tirées. Le Rwanda savait quelle solution il voulait proposer et avait besoin pour cela d'orchestrer une crise qui serait assez étendue pour justifier une telle solution. Lorsque l'Etat congolais et ses forces de sécurité se sont bien défendus et ont battu l’originel ex-CNDP, les rwandais ont dû intervenir ouvertement pour conduire plus directement la crise, défiant la pression internationale au moment où leur implication devenait extrêmement évidente.

En prenant un peu de recul par rapport aux dynamiques actuelles, le fédéralisme en lui-même est plutôt une bonne proposition, mais lorsqu’il est téléguidé par un Etat voisin qui devrait en profiter énormément, le moins qu'on puisse dire c’est que le fédéralisme peut être problématique. Il devrait naître à partir d’un débat politique démocratique à l’intérieur de la RDC et exclusivement entre les Congolais, et non pas à travers des négociations politiques orchestrées et facilitées par le Rwanda et certains de ses alliés en Ouganda.

La communauté internationale semble vouloir escamoter l’implication du Rwanda et les terribles charges de violation de droits de l’homme de la part de certains de commandants du M23 en vue d’aider à l’obtention d’une solution hâtive de « cessez-le-feu » et interrompre immédiatement l’énorme coût humanitaire de cette guerre. Surtout maintenant que le Rwanda a montré qu'il déploiera constamment ses troupes de l’autre côté de sa frontière pour s’assurer que le M23 garde un avantage militaire sur le front. Sur le plan militaire, l’armée congolaise a prouvé être plus que capable de défaire les véritables mutins, mais depuis que le Rwanda a établi le M23 et a déployé de façon répétitive sa propre armée aux côtés des mutins, la solution militaire semble être exclue. Bien plus, la MONUSCO a montré qu’elle ne voulait pas déployer ses troupes pour affronter des armées étrangères.

Maintenant que le M23 s’est repositionné au nord de Goma dans le but de peser sur les négociations, il est à douter que le Rwanda acceptera à nouveau une stratégie du genre « sortir pour sauver la face » comme en 2009. Le Rwanda est déterminé à gagner. Ils sont conscients que ceci pourrait bien être leur dernière chance. Ainsi, le Rwanda pourrait poursuivre sa guerre jusqu’à ce qu’il ait obtenu ce qu’il désire réaliser. Les coûts sont déjà trop importants pour le Rwanda pour qu’aujourd’hui il se contente de quoi que ce soit d’inférieur à son ultime objectif.

CONCLUSION

Au tournant actuel, la question clé devrait être ce que sera la solution que le Rwanda considérera comme suffisante pour accomplir son objectif stratégique, et qui pourrait laisser une fenêtre ouverte pour renverser progressivement ses progrès vers ledit objectif qui passent par le renforcement de l'indépendance de l'Etat à l’Est de la RDC.

Plus d'intégration économique régionale pourrait-elle satisfaire le Rwanda à court terme ? L'intégration régionale est objectivement très positive, mais il doit être basé sur des États en position égale et se respectant mutuellement. L'histoire récente prouve que tenir compte de l'intégration économique sans commencer par construire l’Etat congolais, dont les dirigeants ont la première responsabilité, ne dissuadera pas le Rwanda de poursuivre son but stratégique. Le "rapprochement" en 2009 entre la RDC et le Rwanda a été internationalement loué parce qu'il a ouvertement reconnu et accepté la réalité de l'influence rwandaise dans les Kivus. La logique était que si le Rwanda était autorisé d'établir, à travers la frontière, des projets économiques de manière ouverte et transparente (au-dessus de la table), il ne devrait plus manœuvrer dans l’ombre (sous la table). Cependant, les stratèges rwandais ont probablement vu ces initiatives comme des tremplins vers l'accomplissement de leur objectif ultime et non comme son aboutissent.

Par conséquent, si le fédéralisme est en effet l’enjeu majeur, alors il y a un besoin clair d'un processus qui examine la décentralisation comme une alternative. La décentralisation est prévue dans la Constitution congolaise, qui prévoit aussi l'extension du nombre des provinces. Potentiellement, un accord négocié qui accélérait le processus de décentralisation en faisant apparaître cette dernière comme menant au vrai fédéralisme pourrait constituer un compromis raisonnable. C’est cela, si nous sommes enclins à accepter qu'il n'y a aucune option réelle militaire qui dissuadera définitivement la détermination du Rwanda à parvenir à ses buts. Cependant, un processus par lequel l'État congolais n'est pas créé d'abord et ensuite déconcentré en ses diverses provinces avec des institutions autonomes pourrait produire des résultats désastreux. Ainsi, le défi majeur, dans un tel compromis serait l'accompagnement proche d'un tel processus de décentralisation par les donateurs, en vue d’isoler des institutions locales initialement faibles d’une quelconque influence externe ou d’une cooptation.

En outre, en RDC n'importe quel processus de décentralisation doit également prioriser le renforcement de l’effectivité du gouvernement dans tout le pays. La grande majorité des Congolais à l’Est de la RDC s’identifient fortement au Congo comme seule nation. La plupart ne veulent pas que leur propre gouvernance soit une affaire des Etats voisins. Ils veulent que Kinshasa dirige l’Est du Congo de façon proactif, impartiale, efficace et avec un équilibre respectueux.

Un autre aspect important de la dissuasion contre la cooptation rwandaise d'un processus congolais de décentralisation serait de mettre progressivement en place à grande échelle des projets d’infrastructures et des projets industriels devant, à court terme, améliorer à l’indépendance économique de la RDC vis-à-vis de ses voisins. Un exemple de ce type de projets serait la rénovation de l'aéroport de Goma et sa mise aux standards internationaux, de sorte à permettre un mouvement libre et direct des marchandises et des personnes de l’Est de la RDC vers les principaux centres commerciaux du globe.

Avec le temps, le Rwanda pourrait atteindre un point de basculement où ses motivations économiques commenceraient à favoriser un traitement de la RDC sur un même pied d’égalité, comme c’est le cas avec ses autres voisins tels que le Kenya ou la Tanzanie. Bien que cela ne résoudrait pas les préoccupations du Rwanda sur les aspects culturels et sécuritaires, aborder le problème d’un point de vue économique pourrait permettre, à terme, de remodeler la stratégie géopolitique du Rwanda dans la région des grands-lacs.  

En somme, le meilleur scénario possible pour la situation délétère actuelle c’est, pour la RDC, de saisir les négociations en cours pour adresser de front le désir du Rwanda d'un Etat fédéral à l’Est du Congo en convainquant Kigali qu'il peut réaliser cela en se servant de la législation congolaise préexistence en matière de décentralisation. Alors, la communauté internationale doit soutenir solidement les institutions centrales et provinciales et l'infrastructure économique de la RDC en vue d’atténuer lentement l’encombrant contrôle et l’intervention externes. Les élections locales, qui avaient été prévues pour cette année, pourraient fournir le cadre pour de telles discussions (...)". 


mercredi 5 décembre 2012

Le Rwanda menace d'entrer ouvertement en RDC

Noires fureurs...
La ministre rwandaise des affaires étrangères a, au cours d'un point de presse tenu hier (mardi 4 décembre 2012) à Kigali, laissé entendre que le Rwanda pourrait entrer de nouveau en RDC "pour y pourchasser les FDLR", si "leurs attaques" venaient à constituer une menace "sérieuse" pour la sécurité du Rwanda, en termes de fréquence ou d'intensité.

Madame Louise Mushikiwabo a déclaré : "Nous suivons la situation de très près. Nous ne voulons pas être forcés d'entrer en RDC à la poursuite de ces milices génocidaires. Si ces attaques persistent [...] nous allons y répondre sérieusement".

La veille, le chef d'Etat major des forces de défense du Rwanda (RDF), le général Charles Kayonga, avait tenu des propos similaires à Gisenyi, devant la population rwandaise établie le long de la frontière avec la RDC. "Nous allons les attraper ou les combattre s'ils s'ils essaient encore de destabiliser le pays", avait-il menacé.

Ces menaces à peine voilées de "retourner" en RDC si besoin était font suite aux allégations des autorités rwandaises au sujet d'incursions des FDLR "en provenance de la RDC et soutenues par le gouvernement et l'armée congolais" sur le territoire rwandais, le 27 novembre et le 2 décembre derniers. Allégations invraisemblables qui n'ont pas manqué d'intriguer les experts de la région et de stupéfier le autorités congolaises, étant donné le contexte dans lequel elles interviennent.

En effet, le Rwanda est constamment accusé par différents rapports de l'ONU, de la Monusco et d'ONG, de soutenir la rébellion du M23 qui s'emploie à déstabiliser la RDC depuis le premier trimestre de cette année. Le tout dernier rapport des experts des Nations-Unies va jusqu'à affirmer que le Rwanda a créé, entraîné, équipé, et directement commandé les rebelles, et a pris part active à leur récent assaut contre l'importante ville de Goma. Ces accusations jugées de ridicules par le Rwanda lui ont pourtant vallu de plus en plus de critiques, voire des sanctions économiques.

Le Rwanda fait tout pour déplacer le débât en instrumentalisant une milice qui n'a plus de capacités de nuisance contre sa sécurité que dans son imagination. En agitant le jocker "atteinte à la sécurité du Rwanda par des milices Hutu génocidaires soutenues par la RDC", il espère, soit se donner un motif plausible pour entrer ouvertement en RDC, soit revêtir sa parrure de victime déchirée par d'accablantes accusations d'auteur de guerre et d'agresseur. "Nous ne sommes pas là bas, mais nous y entrerons si ces attaques ne cessent pas, et personne ne pourra nous arrêter. Car lorsque ces gens massacraient un million de Tusti au Rwanda, vous n'êtes pas venus les arrêter, et nous avons fait le travail tous seuls". L'argument n'est pas nouveau, et il faisait taire certaines bouches il y a quelques années seulement. Peut-il opérer cette fois encore ? En tout cas, le Rwanda mise dessus... Etrange ressemblance avec ce qui se passe au moyen-orient entre Israel et ses voisins (Iran, Palestine, Liban...) ! Et le monde est souvent anéanti, réduit à observer, lorsqu'il approuve pas les actions de la partie "historiquement victime" carrément.

Le Rwanda maintient par la même occasion une pression permanente sur le gouvernement congolais, qui va entamer cette semaine des pourparlers avec le M23. Son message semble être tout simple : "faites pas le malin, car nous n'entendons pas lâcher la partie tout de suite ; nous pouvons intervenir n'importe quand, sous un autre motif - officiel - cette fois". Qui va l'emporter ? Wait and see ! 


jeudi 22 novembre 2012

Le M23 progresse, les congolais crient leur colère, et...Joseph Kabila jubile !

De gauche  à droite : Paul Kagame, Yoweri Museveni et Joseph Kabila. (Photo : Droits tiers).
Cette photo circule sur Internet depuis mercredi soir (le 21 novembre 2012). Elle a été prise à Kampala, lors de la conférence de presse donnée par les trois présients pour clore leur mini-sommet extraordinaire, convoqué pour statuer en urgence sur l'évolution de la situation à l'Est de la RDC après la prise de Goma par le M23.

Dites-moi : Joseph Kabila que vous voyez a-t-il l'air d'un Chef d'Etat dont le pays serait agressé par ses deux homologues assis juste à ses côtés ? Vous a-t-il l'air d'un Président d'une République dont le territoire est entrain d'être occupé par "une armée étrangère" comme on l'entend dans sa bouche et celle de ses ministres ?

Au moment même où il donnait cette conférence, quelques congolais étaient entrain d'être tués par ceux qu'il présente comme étant les hommes de ses collègues assis là, à sa droite. Des militaires FARDC (une centaine) blessés dans les combats de mardi à Goma et abandonnés à l'hôpital militaire de cette ville étaient entrain de se vider de leur sang, faute de soins appropriés. D'autres, tués, jonchaient encore les rues innondées de la route de Sake.

Peut-être que j'exagère; peut-être qu'on venait de lui montrer des images drôles, comme celles des cent mille déplacés de Mugunga entrain de se couvrir la tête avec de l'herbe sauvage pour atténuer l'effet de l'orage qui s'abattait ce soir-là sur la contrée... Comme alors celles des militaires FARDC s'écrulant de faim et de désydratation dans les collines de Minova où ils se sont retranchés "stratégiquement"... Non, sérieusement, quel est ce président qui aime son pays, qui donnerait à son peuple un tel spectacle ?

Alors que la RDC est endeuillée par les événements, son soi-disant "premier citoyen" se délecte de plaisir, sous le regard complice de ses propres agresseurs prétendus. Or, Joseph Kabila a toujours apparu comme un homme froid, peu bavard et discret. Il rit rarement, et on peut en déduire que s'il rit, c'est qu'il y a de quoi... Eh bien, il y a des signes qui ne trompent pas. Félicitations, Monsieur le Président !

lundi 10 septembre 2012

Kampala I, II, et bientôt III : Kabila toujours aussi dupe ?

Le deuxième "sommet" des Chefs d'Etat de la Conférence internationale sur la Région des Grands Lacs consacré à la résolution du conflit militaire à l'Est de la RDC s'est finalement tenu ce samedi 8 septembre à Kampala, après deux jours de retard. Il avait pour objectif principal de tabler sur la mise en oeuvre de leur projet de déploiement d'une "force internationale neutre", sur base des recommandations du sous-comité des ministres de la défense qu'ils avaient institué lors de leur dernier "sommet", et dont le rapport a été soumis à l'ougndais Yoweri Museveni, Président en exercice de la CIRGL, à la mi-août.


Kagame, lui, avait mieux à faire...

Sur onze Chefs d'Etats et de gouvernements attendus à Kampala ce weekend, seulement trois ont répondu à l'invitation du président Museveni : le tanzanien Jakaya Kikwete, le congolais Joseph Kabila, et le sud-soudanais Salvar Kiir (qui était invité comme simple observateur au sein de la CIRGL). Celui dont l'absence a été la plus remarquée est sans aucun doute le rwandais Paul Kagame, qui a préféré déléguer sa "dame de fer" de ministre des affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, qui était accompagné de l'incontournable James Kabarebe, ministre de la défense.

Le "patron", lui, était en déplacement en Chine, où il a participé hier dimanche à Hong Kong à la rencontre de l'Organisation des jeunes Présidents (Young President Organization). Ce lundi 10 septembre, il rencontre les hommes d'affaires de la grande métropole de l'Empire du milieu, avant de prendre part, mardi, au Forum économique mondial qui se tiendra dans la ville chinoise de Tianjin. Enfin, bref ! Je lis dans les filigranes le message de Paul Kagame à Kabila qui doit être : "Cher ami, mon pays est pauvre, mais contrairement à toi, j'ai pour lui un grand rêve. Alors, excusez-moi, mais je n'ai pas de temps à perdre avec vous...".

Il a raison, non ! Il faut être aussi dupe que le président Kabila pour ne pas se rendre compte que ces rencontres successives sont une vraie perte de temps (et d'argent, à cela on est déjà assez...habitué). Aussitôt la thèse de l'agression de la RDC par le Rwanda "validée" par Kinshasa, le gouvernement a multiplié les lettres, les missions, pour "dénoncer" sa déstabilisation et ...crier (!) au secours : New-York, Addis-Abeba, Kampala, Maputo, Goma, ... Les crédules chefs de confessions religieuses et membres de la "société civile" ont emboîté le pas aux politiciens, et parcourent l'occident, avec des cartons de pétitions, à la recherche d'un messie qui sauvera le Congo de ses agresseurs. Peine perdue ! Sur le terrain au Nord-Kivu, le M23 a humilié les FARDC à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il se décide lui-même de stopper son avancée. Des milliers de pauvres congolais forcés de quitter leurs maisons et leurs biens meurent de froid, de faim et de soif, voici six mois déjà.

Beaucoup a été dit sur l'absence du président rwandais à ce sommet : "mépris à l'égard de ses pairs", "remords, après l'échec subi auprès du comité des sanctions des Nations-Unies", "défiance vis-à-vis de Joseph Kabila, dont le gouvernement a traité le Rwanda et ses autorités de tous les noms suite au spectaculaire retrait du contingent rwandais", etc. Au moins lui a le culot de prendre des décisions strictes, y compris celles qui fâchent tout le monde, pour autant qu'il croit le faire pour l'intérêt supérieur de son pays. Il n'est pas homme à contenter le monde entier, et tant mieux pour lui. Ceux qui ont des raisons (vraies ou erronées) de le haïr devraient au moins avoir le courage d'admirer rigueur et...de s'en inspirer. Joseph Kabila aurait une telle personnalité, les problèmes de la RDC en seraient résolus à moitié... Hélas, on est loin du compte ! Quoiqu'il en soit, il me semble que sa présence ou son absence ne change rien au fait que c'était (encore) un sommet pour rien, ou presque.

Des avancées ! Mais lesquelles, et pour quel résultat ? 

Kampala II - ne vous fatiguez pas de compter, ce n'est que le début - a pris un certain nombre de décisions, aussi incohérentes, irréalistes ou inutiles les unes que les autres :

  • La "création d'une force internationale neutre", dotée d'un mandat de l'union africaine et des Nations Unies" : un peu comme si il revenait à la CIRGL de décider à la place de l'Union africaine ou des Nations Unies de donner le mandat à une force internationale... Ces organisations ont des structures chargées d'examiner l'opportunité et la faisabilité d'un tel projet, avant de fixer un mandat. D'ailleurs, le communiqué de Kampala II le reconnaît lui-même, parce que plus loin il indique que quatre des pays membres de la CIRGL devront saisir le Conseil de paix et de sécurité de l'UA, et exhorte cette dernière à saisir à son tour les Nations-Unies au sujet de ce mandat et du soutien dont la force de la CIRGL aura besoin. Pour ce qui est de l'UA, il est fort possible qu'elle donne son mandat à cette force, parce que ce qui s'y fait n'est pas très différent de ce cirque de la CIRGL. Mais pour ce qui concerne l'ONU, il y a fort à parier qu'elle ne voudra pas s'engager à soutenir (y compris financièrement) une force internationale, en plus de la MONUSCO, qui est présente sur place, qui coûte énormément cher, et qui dispose déjà du mandat de rétablissement de la paix. 
  • Le déploiement de la "force internationale neutre" dans les trois mois à compter de ce sommet : là aussi, il n'y a rien de nouveau. Ceux qui croient en ce schéma (je n'en fais pas partie) s'attendaient peut-être à ce que des pays annoncent plutôt qu'ils donnaient des troupes et des moyens à cette force, mais seule la Tanzanie a annoncé être disposée à envoyer des hommes (sans dire combien). Le chiffre de 30 millions de dollars aurait été annoncé comme prévision budgétaire, ce qui est tout à fait dérisoire (la MONUSCO consomme 30 millions de dollars en moins de dix jours ! Raisonnablement, une telle somme ne peut pas tenir trois mois, à supposer que cette force soit composée en tout de quatre à six mille hommes). 
  • L'élargissement du sous-comité des ministres de la défense et du "Mécanisme conjoint de Vérification" (MCV) à tous les Etats membres de la CIRGL et mise en place d'une "Equipe militaire d’Évaluation : cette équipe devrait, selon le communiqué final du "sommet", "faire une évaluation sur le terrain pour déterminer, entre autres, la structure, la configuration et les zones de déploiement de la force internationale neutre". Elle devrait également élaborer dans les deux semaines un "Document de Concept d'Opérations de la force internationale neutre". On tourne autour du pot : la détermination de la structure, de la configuration et des zones de déploiement de la la fameuse force internationale est censée avoir été faite lors de la réunion de le sous-comité des ministres de la défense (alors restreint) qui s'était réuni à Goma les 15 et 16 août dernier. L'on se rappellera d'ailleurs qu'il avait été annoncé, notamment, que la "force internationale" serait composée de 4000 hommes, qu'elle son déploiement serait effectif dans les trois mois à compter de Kampala II, et qu'elle serait déployée dans les zones de Rutshuru, Beni-Rwanzori, Walikale, Masisi, et dans la pleine de la Rusizi. Ces éléments vont-ils changer ? 
  • La cessation "immédiate" des hostilités : dans une formule laconique, le communiqué de la CIRGL indique qu'il "doit être demandé au M23 d'arrêter immédiatement toutes les activités militaires, y compris le recrutement et l’approvisionnement en armes et minutions". Il est aussi "proposé au président en exercice de la CIRGL (Yoweri Museveni) de bien vouloir instruire le M23 de retourner dans ses positions du 30 juin 2012", et de "poursuivre les efforts diplomatiques auprès des parties en conflit à l'est de la RDC en vue de une cessation totale des hostilités, et de résoudre la crise, si possible, par des voies politiques".  Les incohérences contenues dans ce communiqué sont stupéfiantes : la CIRGL tient-elle à intervenir militairement à l'Est de la RDC, ou opte-t-elle pour une résolution politique de la crise ? Si l'option militaire est déjà prise, comme cela semble être le cas, à quoi sert-il d'envisager la solution politique ? Pourquoi n'avoir pas commencé par là, avant de perdre des mois à préparer une intervention qui pourrait ne jamais avoir lieu ? Il y aussi des non-dits : Joseph Kabila envisage-t-il enfin de négocier avec le M23 ? N'est-ce pas que c'est là que conduit la voie politique ! Et puis, qu'en est-il des autres groupes armés que la force internationale est censée aller combattre ? Va-t-on entreprendre des contacts en même temps avec les FDLR, les différents groupes Maï-Maï, les  ADF/NALU, les FNL, et tout le reste ? Il ne faut pas que le M23 mérite seul ce traitement politique, et pas les autres groupes, au risque de créer une situation ingérable ! 

Ce sont là les principales décisions issues de ce "sommet". Ceux qui en attendaient une avancée significative doivent être déçus. D'autres qui, comme moi, n'en attendaient rien, sont confortés dans leur croyance que ce schéma doit être abandonné, au profit d'une option plus concrète et plus rapide. Même la brèche ouverte sur la solution politique n'inspire aucun crédit, dans le contexte actuel. En effet, le gouvernement congolais persiste à accuser le Rwanda de l'agresser, mais ce dernier le nie : avec qui alors faut-il entreprendre des négociations ? Avec l'agresseur rwandais qui ne l'admet pas, ou avec les "mutins" du M23 qui n'attendent que cela ? Et puis il y a toute la multitude de groupes armés nationaux et étrangers avec lesquels il faudrait trouver une solution politique : le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda sont-ils enfin disposés à s'asseoir sur une table de négociations avec, respectivement, les FDLR, les FNL, et les ADF/NALU ? Rien n'est moins sûr.

Des jeunes manifestants
contre le déploiement d'une force internationale neutre
le 5 septembre 2012 à Goma. 
Joseph Kabila doit choisir clairement, entre persister à quémander le soutien militaire de quelques bons samaritains, qui accepteraient, pro Deo, de mettre en jeu la vie de leurs propres citoyens sur les champs de bataille de l'Est de la RDC, pendant que les congolais chantent et dansent le Ndombolo; et trouver une solution proprement congolaise. Pour cette dernière option, il a encore un moyen d'implorer  le M23 de déposer les armes afin de revoir ce qui n'a pas marché après les accords de paix de 2008 et 2009. Eh oui ! implorer, parce que son gouvernement est en grande partie responsable de cette crise, qu'il aurait pu éviter, mais surtout parce qu'il est incapable de leur affronter militairement. Dans le cas contraire, qu'il insiste auprès de l'ONU pour que le mandat de la MONUSCO soit redéfini et orienté prioritairement sur la restauration de la paix, et qu'il organise les FARDC pour se servir utilement de ces braves hommes et femmes, congolais, qui sont prêts à verser le sang pour leur patrie.

Si Joseph Kabila ne veut pas raison entendre; s'il continue de boucher les oreilles face aux cris de sa population, qui est lassée de la guerre, de l'attente, et des humiliations, et qui veulent la paix "tout de suite", il se rend à lui-même un mauvais service : lorsque le peuple se lèvera contre lui et le système qu'il sert, rien ni personne ne sauront l'arrêter. Et il sera trop tard pour se ressaisir...

samedi 1 septembre 2012

James Kabarebe enfonce Joseph Kabila ! Extraits commentés de l'interview du Ministre rwandais de la défense avec la journaliste belge Colette Braeckman


Le Président J. Kabila 
Le Président P. Kagame 

 





Le Général J. Kabarebe
Le Général James Kabarebe est actuellement le Ministre rwandais de la Défense. Avant d'occuper ce poste « civil », il était, aux côtés d’un certain Laurent-Désiré Kabila, Chef d’Etat-Major de l’armée nationale congolaise après que l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) ait défait le Maréchal Mobutu, puis Chef d’Etat-Major de la Rwanda Defense Force, l’armée rwandaise. Un parcours atypique, c’est le moins que l’on puisse dire…
 
Cette semaine, il a accordé à la journaliste belge Colette Braeckman (« spécialiste » des grands-lacs) du quotidien bruxellois Le Soir, une longue interview qu’elle vient de publier sur son blog sous le titre mérité : « Cartes sur table : les quatre vérités du général James Kabarebe ». (Voir Le Carnet de Colette Braeckman : http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2012/08/29/cartes-sur-table-les-quatre-verites-du-general-james-kabarebe/).

James Kabarebe, de caractère plutôt discret et taciturne, y fait, avec une arrogance déconcertante, un certain nombre de déclarations pour le moins accablantes pour les autorités congolaises, si bien que sous d’autres cieux elles auraient immanquablement des répercussions politiques, si elles manquaient de faire tomber certaines têtes haut perchées à l’intérieur de la RDC.

Quelques observations 

En lisant l'extrait que je vous propose, ou l'intégrité de l'interview sur le blog de Colette Braeckman, vous allez sûrement vous faire votre propre opinion. Mais de mon analyse, on peut croire ou ne pas croire la thèse rwandaise; on peut ou ne pas apprécier James Kabarebe, être irrité par son arrogance; on peut se sentir trahi par les autorités congolaises, si les révélations du ministre rwandais sont vraies, mais une chose est sûre : il nous crache bien des vérités sur la face ! Au sujet du virus qui gangrène les FARDC; sur le fait que la RDC doit apprendre à compter sur elle-même pour résoudre ses problèmes, au lieu de passer son temps à invectiver et à pleurnicher; etc. Par moments, il donne l'impression de très maîtriser le dossier du Kivu que de nombreux officiels congolais, qui remuent mieux leur langue que leurs méninges. 

Certaines déclarations du général James Kabarebe sont d'une telle gravité qu'elles mériteraient que la justice s'y penche et mène des enquêtes : la prétendue collaboration entre le président Joseph Kabila et le général Bosco Ntaganda, dont il dit qu'ils auraient fait ensemble de "curieux business"; la prétendue "fabrication de preuves" pour trouver un bouc-émissaire à la défaite militaire des FARDC sur le front; ainsi la trêve de cinq jours qui a été effectivement décrétée unilatéralement par les FARDC au moment où Ntaganda et ses hommes étaient pris en étau dans les collines de Masisi, trêve qui a de toute vraisemblance permis à ces mutins de se déplacer librement vers le territoire de Rutshuru où ils ont rejoint Makenga et sa troupe. On pourrait ajouter à ces accusations les deux dossiers des colonels Zimurinda et Ngaruye qui auraient été arrêtés et désarmés, puis relâchés et réarmés, avant de rejoindre la rébellion. Il y a sûrement quelque chose de louche qui s'est passé, sinon par complicité, au moins par négligence. Encore que les déclarations de Kabarebe à ces sujets sont corroborées par d'autres témoignages parmi les officiers des FARDC et les agents de l'agence nationale de renseignement qui ont participé à ces scénarios. Enfin, l'affaire de l'avion transportant de l'or et des mercenaires nigérians et américains qui avait été intercepté à Goma ne suscite pas moins de questionnements, quand on sait comment elle a été étouffée par les hautes autorités à Kinshasa. 

Mais quel est ce magistrat congolais qui aura le culot de poser un acte sur des dossiers aussi brûlants ? Je suis le premier à douter qu'il y en ait un seul. Cependant, l'histoire récente est pleine de retournements qui permettent d'espérer qu'un jour, peut-être, les Congolais connaîtront la vérité sur ces affaires, et sur beaucoup d'autres, et que les personnes impliquées (Président de la République, ministres, officiers militaires et autres) en répondront. 

En attendant, la Nation congolaise a une guerre à gagner : celle du recouvrement de l'intégrité de ses frontières, et du rétablissement de la paix à Rutshuru, à Masisi, et partout ailleurs. Et à ce sujet, je ne pense guère que les déclarations et révélations de Monsieur James Kabarebe, "Conseiller spécial du Président Kabila en matière de sécurité et de défense" (à en croire ses propos, cette appellation me semble lui convenir), aient fait avancer les choses. Il a raison, les Congolais doivent trouver eux-mêmes la solution à leurs problèmes... 


Je vous propose ici quelques extraits de cette interview-fleuve, en mettant en exergue quelques phrases-choc, avec le sincère espoir que vous surviviez à son torrent d’infamies. Les questions de la journaliste sont en gras, les répondes du Général Kabarebe en bleu. Les sous-titres en rouge gras sont ajoutés par moi. 

L'aide du Rwanda indispensable pour résoudre les problèmes de la RDC, même Kabarebe s'en étonne ! 

A la veille des élections au Congo, l’automne dernier, vous affirmiez que si vous pouviez aider ce pays à se stabiliser davantage, vous le feriez. Au vu de la situation actuelle, qu’est ce qui a mal tourné ?

Ce n’est pas seulement à la veille des élections que nous avons tenté d’aider le Congo. En 2009 déjà, nous avions tenté de résoudre le problème du CNDP (Conseil national pour la défense du peuple), ce qui avait débouché sur l’arrestation du général Laurent Nkunda et la mise à l’écart de beaucoup d’autres groupes, le Pareco, les Mai Mai Kifwawa, le groupe de Nakabaka, le FRC…

Que s’est-il passé cette année-ci ?

En décembre, au lendemain de son élection, le président Kabila dépêcha un envoyé spécial à Kigali, accompagné de quelques militaires. Le conseiller du président, feu Katumba Mwanke, apportait un message en quatre points : le premier c’est que le président Kabila souhaitait obtenir le soutien du Rwanda pour transférer vers d’autres provinces les soldats d’expression rwandaise qui se trouvaient dans l’Est du Congo. Il souhaitait également notre appui car les Occidentaux le pressaient d’arrêter le général Bosco Ntaganda. Après avoir réalisé ces deux points, nous aurions mené des opérations conjointes pour neutraliser les FDLR. Et enfin, forts d’avoir travaillé correctement ensemble sur les points précédents, nous aurions renforcé la coopération économique entre nos deux pays, relancé plusieurs projets demeurés en suspens.


La délégation nous expliqua que les soldats rwandophones refusaient d’être déployés ailleurs qu’au Kivu et elle espérait que nous réussirions à les convaincre, compte tenu de notre relation historique pas seulement avec les anciens soldats du CNDP mais aussi avec les autres officiers congolais.
D’après eux, ces hommes refusaient d’être transférés dans d’autres parties du pays car Bosco Ntaganda le leur interdisait…
Comme de coutume nous avons proposé notre aide même si mon sentiment était que des problèmes de cet ordre devaient être résolus sur une base nationale.

Pour ce qui concerne Bosco Ntaganda
, nous avons rappelé que la communauté internationale, qui exigeait l’arrestation de ce dernier, disposait au Congo d’une force de paix onusienne de 20.000 dotés de tanks, d’hélicoptères, de forces spéciales, une force se trouvant en partie à Goma, en face de chez Bosco. Avec lui, les officiers jouaient au tennis, ils fréquentaient les mêmes boîtes de nuit, les mêmes bars et restaurants. Pourquoi ne se sont-ils pas chargés de l’arrêter, pourquoi nous ont-ils demandé de le faire ? Nous avons répondu que cette arrestation n’était pas notre affaire, qu’il était un officier congolais très proche du président Kabila, qu’ils avaient fait de curieux business ensemble.
Vous souvenez vous de l’histoire de cet avion chargé d’or intercepté à Goma ? De très hauts dirigeants congolais étaient impliqués dans cette affaire. Ntaganda n’était plus sous notre contrôle…

Les membres de la délégation nous ont alors dit qu’ils allaient arrêter Bosco, mais sans le déférer devant la Cour pénale internationale. Nous étions le 5 février et la délégation regagna Kinshasa. Deux jours après cette rencontre, Katumba Mwanke trouva la mort dans un accident d’avion à Bukavu.

Fin mars, le président Kabila renvoya une autre délégation à Kigali, dirigée par le chef des services de sécurité, Kalev, par le colonel Yav Jean-Claude et d’autres. Ils souhaitaient toujours notre assistance car ils ne voulaient pas résoudre les problèmes de l’Est sans notre appui. Quel soutien ? Ils assuraient que Bosco Ntaganda bloquait le transfert de soldats rwandophones dans le reste du pays.

"Le président était déterminé à protéger Bosco Ntaganda", dixit J. Kabarebe 

Le Président (Kabila) était déterminé à ne pas le transférer à la CPI mais le faire traduire devant une juridiction congolaise. Quant aux trois officiers rwandophones ils ont expliqué : « ce n’est pas Bosco qui nous bloque, mais le fait que beaucoup de points sur lesquels un accord avait été conclu en 2009 n’ont pas été réalisés. Comme préalable à notre déploiement dans d’autres régions du Congo, il fallait rétablir la sécurité au Kivu, régler le problème des FDLR, permettre que nos parents qui depuis tellement longtemps vivent dans des camps de réfugiés au Rwanda puissent rentrer chez eux »(...). 

Il y avait tant de plaintes que je ne peux me les rappeler toutes. Je me suis alors adressé à Kalev, lui demandant s’il savait déjà tout cela. Il répondit devant les autres qu’il avait déjà entendu cela tant de fois, qu’il en avait souvent parlé au président mais qu’il n’avait rien pu faire ! J’ai alors demandé comment on pouvait sortir de cette situation. Ils ont répété qu’ils ne pouvaient se déployer hors du Kivu. Les autres ont dit que le gouvernement ne pourrait tolérer l’indiscipline et qu’ils devraient partir. J’ai alors prévenu les représentants du gouvernement, leur disant que
cette situation était une bombe à retardement, qu’ils devaient trouver des solutions avant qu’il ne soit trop tard.

Comme je connais très bien la situation du Kivu, que je connais tout le monde là bas, j’ai conclu que l’on se trouvait à la veille d’une guerre. J’ai dit qu’il fallait éviter à tout prix d’en arriver là et que s’ils voulaient quelque assistance, nous étions disposés à les aider à trouver une solution. La guerre, disions nous, va affecter tout le monde, la population congolaise, le Rwanda. De notre point de vue, si la guerre éclate, les FDLR vont regagner du terrain.

A cette même période, le 8 avril, alors que nous recherchions une solution pacifique, le gouvernement congolais envoya vers Goma une importante force militaire, des lanceurs de fusée, des chars T52, des hélicoptères de combat. Goma fut soudain fortement militarisée. Au moment où, avec Kalev le chef de l’information civile et Yav le chef de l’information militaire, nous tentions de résoudre pacifiquement les problèmes, le chef d’état major, le général Etumba et le chef de l’armée de terre Tango Four Amisi débarquèrent à Goma pour renforcer l’effort militaire.

Nous répétions que l’option militaire n’était pas la meilleure, mais ils sont allés de l’avant. C’ est à ce même moment que des officiers ont commencé à déserter leurs unités, que d’autres ont refusé le déploiement. Je leur ai alors conseiller de réunifier l’armée, de stopper les transferts, car la situation devenait dangereuse, de se pencher sur l’administration de l’armée, car il y avait beaucoup trop d’irrégularités, de problèmes de commandement, le mécontentement était général.

Après cette réunion, le président Kabila est venu à Goma, où il a annoncé qu’à tout prix il fallait arrêter Bosco Ntaganda, à tout prix. Ce message était le contraire de ce que j’avais entendu la veille, où on me disait que Bosco pouvait rester dans sa ferme.  A ce moment, il se passait tant de choses ! Lorsque le colonel Zimurinda arriva à Goma, il fut désarmé, mais le même soir, on lui rendit ses armes et son escorte et il rejoignit immédiatement Bosco Ntaganda. Le jour suivant, le colonel Baudouin Ngaruye fut lui aussi désarmé et lorsque le soir on lui rendit ses armes après avoir négocié, il rejoignit Bosco. 

Makenga, le justicier de L. Nkunda ! 

(...) Quant au colonel Makenga, il retourna à Bukavu après notre réunion. Lorsque le président Kabila arriva à Goma, Makenga était supposé y revenir pour assister à une réunion, et sur la route de Bukavu à Goma, il y eut une embuscade, montée par Delphin Kahimbi. Makenga y échappa et arriva tout de même à Goma mais ne revint jamais à Bukavu.

Cette version est controversée, car selon d’autres sources, Makenga aurait fui par le lac en direction du Rwanda…

Non, il a échappé à l’embuscade et après quelques jours il a appelé Jean-Claude Yav disant qu’il ne pouvait rentrer à Bukavu aussi longtemps que Kahimbi s’y trouverait et il resta à Goma..

Vous êtes sûr qu’il ne s’est pas rendu à Gisenyi à ce moment ?

Non, il est resté à Goma.
Makenga n’avait pas l’habitude de venir au Rwanda car il nous en voulait d’avoir arrêter Laurent Nkunda dont il était très proche. Durant ces quelques jours, les combats commencèrent contre Bosco Ntaganda, les FARDC l’attaquèrent dans sa ferme et ils amenèrent des renforts depuis le Sud Kivu. Même Delphin Kahimbi remonta de Bukavu jusque Goma. Le voyant arriver, Makenga quitta Goma à son tour et se rendit à Runyonyi, un endroit qu’il connaissait très bien. Ce mouvement du colonel Makenga en direction de Runyoni changea tout le scénario de la guerre ; si Bosco n’était pas populaire parmi les soldats, pas même auprès des rwandophones, il n’ en allait pas de même de Makenga : lui il était très populaire auprès des soldats…Son départ provoqua un mouvement de désertion parmi les FARDC..
Les ex CNDP, dans le Masisi, étaient pratiquement vaincus et ils se renforcèrent lorsqu’ils firent mouvement vers Runyonyi. C’est alors que l’on a évoqué l’appui du Rwanda…

C’est faux, hopeless. S’ils étaient vaincus, pourquoi ne furent ils pas capturés ?Entre Masisi et Runyoni, il y a une longue distance, plus de sept heures de route. On aurait pu les arrêter, les bloquer… Mais un cessez le feu avait été décrété, qui leur a permis de fuir…

Non, il n’y a pas eu de cessez le feu. Ce qui s’est passé, c’est que cette force était intacte, avec ses armes et ses commandants, on ne peut pas dire qu’elle ait été défaite. On l’a peut-être laissée passer, intacte. Ce qui est important, c’est que lorsque Makenga arriva à Runyonyi, il avait 200 soldats. Dans les jours qui suivirent, ils étaient des milliers : des soldats, des officiers firent alors défection et convergèrent pour rejoindre Makenga, il ne s’agissait pas seulement de rwandophones. 

La composition du M23, afande James sait tout... Et s'agissant de la principale faiblesse des FARDC, il dit juste : le mauvais management ! 

"D’après nos informations, 80% des forces du M23 sont des Hutus, anciens combattants du Pareco. Bashi, Bahutu, Nande, Barega, beaucoup d’autres groupes rejoignirent le M23. Même des membres de la garde rapprochée du président Kabila, des Katangais, des Kasaïens, firent défection et rejoignirent Makenga, tellement il y avait du mécontentement… Le mauvais management des troupes est au cœur du problème. Comment pouvez vous envoyer des troupes en opération en leur donnant seulement une poignée de haricots secs ! Au lieu de leur envoyer de la nourriture, vous leur donnez un sac de haricots, sans eau, sans sel, sans riz, sans casserole ni bois de feu… C’est impossible.
On ne peut pas dire que l’armée congolaise a échoué à battre le M23, car le M23 était soutenu par le Rwanda. Non. Ils ont échoué parce qu’ils ne peuvent pas se battre, dans les conditions où ils se trouvent. Ils ne tueraient même pas un rat…..

James Kabarebe a des leçons à donner à son successeur Didier Etumba... 

A la question de C. Braeckman de savoir si les FARDC pourraient se battre s’ils étaient nourris correctement, voici sa réponse : 

"La nourriture ne suffit pas. Il faut aussi une bonne structure de commandement… Après avoir rejoint les rangs du M23, les soldats déserteurs commencèrent à mieux se battre. Pas seulement à cause de la nourriture, mais parce qu’ils se battaient contre un système qui les maltraitait… Dire que le Rwanda soutenait le M23, c’est faux et je vais vous le démontrer…

Quant au soutien du Rwanda au M23, J. Kabarebe a sa théorie...vraisemblable ! 

Vous dites qu’aucun renfort n’a traversé la frontière ?

J’ai connu cette région autrefois. Runyonyi ne se trouve pas sur la frontière, marcher depuis la frontière rwandaise jusque Runyonyi, cela prend au moins onze heures de marche, il faut traverser la forêt car il n’y a pas de routes, il n’y a aucun lien entre Runyonyi et le Rwanda. Toute cette histoire de soutien que le Rwanda aurait apporté est une manipulation. Mais une manipulation très compliquée. Elle implique le gouvernement congolais désireux de sauver la face après sa défaite militaire et sommé d’expliquer pourquoi ses soldats n’ont pas combattu. Elle est soutenue par l’Occident, déçu par le fait que Bosco Ntaganda n’ait pas été arrêté par la Cour pénale et que le Rwanda n’a pas coopéré à cette arrestation. Le Rwanda est puni car il n’a pas coopéré pas avec la Cour pénale internationale, cela, c’est le fond du problème. Tout le monde sait que le Rwanda n’a pas un seul soldat au sein du M23, ne lui donne aucun soutien. Même les Congolais savent cela, ils nous le disaient à titre individuel, mais ils devaient sauver la face…

Mais à Goma fin juin, des transfuges ont témoigné du fait qu’ils avaient été recrutés au Rwanda pour venir combattre au Congo…Que faut-il en penser ?

Vous connaissez le Congo, vous savez comment Goma, Bukavu, c’est un melting pot de mensonges, diffusés à la radio par le gouverneur, le ministre de l’information… 

Tout de même, ceux qui ont diffusé ces témoignages que vous qualifiez de mensonges ont été nombreux, issus de différents milieux, y compris des observateurs des Nations unies…

"C’est pourquoi je parle d’une machination contre le Rwanda, en connivence avec le gouvernement congolais et la communauté internationale. C’est ainsi. Le problème est là. La Monusco a été au Congo durant plus de dix ans, et elle n’a rien résolu. Elle fait du business avec les FDLR, fait commerce avec l’or, le coltan, nous savons tout cela.
Quant au groupe d’experts de l’ONU, ces jeunes hommes et femmes qui ont rédigé le rapport, comme Steven Hege, qui prône la négociation avec les FDLR, il a aussi été manipulé par le gouvernement congolais.

"Comment les Nations unies peuvent elles désigner comme experts des gens aussi jeunes, aussi peu expérimentés, qui se perdent même dans les acronymes. Même leur intégrité est sujette à caution…Ils n’ont pas le niveau de compréhension minimum nécessaire dans cette région. Pour nous, nous n’allons pas cesser d’avoir des contacts avec la RDC. Des le 1er mai, nous avons eu des contacts au niveau de l’état major. Ils nous ont demandé de les aider et nous allons le faire. Nous leur avons rappelé que le 8 avril ils avaient manqué une occasion d’éviter la guerre. Nous leur avons demandé de stopper les combats afin que nous puissions voir que faire, comment les aider. A cette époque, nos interlocuteurs congolais nous demandaient explicitement de déplacer nos forces à l’intérieur du Congo, afin de les aider à régler le problème. Nous avons refusé de bouger nos forces..

Les Congolais se seraient "sursestimés"...

"Je crois qu'en commençant cette guerre, les Congolais ont pensé que ce serait une opération rapide. Ils se sont surestimés. Mais lorsque les choses ont commencé à changer sur le terrain, ils ont commencé à chercher un prétexte, et à désigner le Rwanda. D’autant plus facilement que chaque fois que quelque chose ne va pas au Congo, on désigne le Rwanda. A cela s’est ajoutée la frustration de l’Occident qui voulait arrêter Bosco Ntaganda et poussait le président Kabila à le faire. Tout cela engendré un grand chaos.

(...)

Le ministre belge Reynders a laissé entendre que des « éléments rwandais non contrôlés » pourraient être impliqués. Cela vous paraît il possible ?

"Je suis sûr que les militaires rwandais sont plus contrôlés, mieux organisés que les Belges. Si des éléments incontrôlés existent quelque part, ce serait plutôt dans l’armée belge qu’au sein de l’armée rwandaise. L’armée rwandaise est solide, bien organisés, bien commandée, bien disciplinée, des éléments incontrôlés en son sein ne peuvent pas exister…"

Et des recrutements incontrôlés, de Tutsis d’origine congolaise qui se trouveraient en territoire rwandais, c’est impossible aussi ?

"Cela, c’est possible. Nous avons camps de réfugiés, à Buyumba, Gatsibo, Kibuye et Kigeme et d’autres réfugiés ne sont pas dans des camps. Qu’il y ait des recrutements dans ces milieux là, c’est très possible, à 100%. J’ai dit aux Congolais que s’ils avaient des informations à propos de ces recrutements, ils pouvaient nous les donner, pour que nous y mettions fin. Mais les Congolais préfèrent faire du bruit et accuser le Rwanda…"

Le Rwanda ne pourrait pas tolérer des mouvements mafieux. Mais même si cela était...

Des intérêts privés, mafieux, auraient-ils pu être mêlés à tout cela ?

"C’est de l’imagination, de la fantaisie, de la confusion totale. Comment le Rwanda pourrait il tolérer de tels mouvements ? La société rwandaise est très disciplinée, nous ne pouvons avoir de tels éléments… Et même si cela était, cela n’expliquerait pas comment toute une armée a pu être battue par quelques centaines d’éléments… Vingt deux mille éléments, équipés de tanks, d’hélicoptères ont été mis en échec par quelques centaines de mutins. Cela montre qu’au Congo il n’y a ni gouvernement ni armée, seulement un grand vide.

J. Kabarebe assure que "les Nations Unies ne pourraient pas mettre le Rwanda sous pression" !

Tous ces constats étant faits, la pression étant mise sur le Rwanda, quelles sont les pistes de solution ?

"Le Rwanda n’est pas sous pression. Croyez vous vraiment que les Nations unies pourraient mettre le Rwanda sous pression ? C’est un non sens. Même les sanctions ne nous effraient pas, elles ne signifient rien… Mais si des fonds sont coupés, des budgets bloqués, cela peut faire mal… L’argent ce n’est pas un problème. Dans la brousse nous avons déjà survécu sans ressources… Sans aide, nous nous développerons mieux, cela nous donnera plus d’énergie encore. S’ils en sont au point de baser leurs sanctions sur des mensonges, laissons les faire, cela ne risque pas d’influencer le Rwanda. Au Congo, nous n’avons pas commencé ces histoires, nous ne les avons pas soutenues et aujourd’hui nous n’allons pas y aller pour nettoyer leur désordre. Nous compterons sur nous-mêmes comme nous l’avons toujours fait…

J. Kabarebe ne croit pas que la "force internationale neutre" verra jamais le jour ! 

Quelles sont les solutions possibles ?

"C’est aux Congolais qu’il appartient de les trouver. Et aussi aux Etats membres de la Conférence internationale sur la sécurité dans les Grands Lacs, qui vont se revoir le 5 septembre. Je ne suis pas sûr que la force neutre verra jamais le jour. Par contre ce qui fonctionnera, c’est le mécanisme conjoint de vérification, qui sera composé de trois représentants de chacun des Etats membres de la conférence. Le commandement sera exercé par l’Ouganda, le numéro deux sera originaire de Brazzaville, les autres viendront de RDC, du Rwanda, du Burundi, de l’Angola, de la Tanzanie… Ces officiers vérifieront la frontière entre la RDC et le Rwanda, ils contrôleront aussi sur le terrain l’application du cessez-le-feu entre l‘armée congolaise et le M23 et la présence des FDLR sur le terrain. Tout cela en attendant l’éventuel déploiement de la force neutre. Si elle vient jamais…"

Des négociations avec le M23 sont elles envisageables ?

"Cela dépend de ce que décidera la conférence. Maintenant il faut laisser jouer les mécanismes régionaux. Nous nous référerons aux décisions de la Conférence présidée par l’Ouganda…
Si l’on veut sortir de cette crise, il faut que la communauté internationale comprenne qu’en exerçant des pressions sur le Rwanda à propos de la situation en RDC, elle ne fait pas de bien à la RDC : les problèmes sont nés là, c’est là qu’ils doivent être résolus. Et les Congolais doivent savoir que la solution à leurs difficultés ne viendra pas de la communauté internationale, mais d’eux-mêmes. C’est en comptant sur eux-mêmes, en construisant leurs propres mécanismes de gouvernance, leur propre système que les Congolais s’en sortiront… 
Si à Kinshasa ou au Kasaï les gens ont faim et se révoltent, en quoi le Rwanda est-il responsable de cette situation ? Où est le lien… Si les Congolais continuent à rechercher à l’extérieur les causes de leurs problèmes, ils rencontreront plus de difficultés encore…C’est en eux-mêmes qu’ils doivent rechercher les solutions…".