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jeudi 9 janvier 2014

RD Congo: Qui a tué le Colonel Mamadou Ndala ?

Je vous propose ici, en intégralité, l'article de Christophe Rigaud, paru sur son blog afrikarabia.com sous le titre original "Mamadou Ndala : l'armée au coeur des soupçons". 

Les premiers suspects arrêtés dans l’assassinat du colonel Mamadou Ndala sont tous des militaires de l’armée congolaise (FARDC). Un suspect, le général Moundos, un temps arrêté, s’évade avant d’être de nouveau placé en résidence surveillée à Beni.

Qui a tué Mamadou Ndala ? Une semaine après l’assassinat du célèbre colonel de l’armée congolaise dans une embuscade au Nord-Kivu, de multiples interrogations demeurent sur les conditions et les commanditaires de l’attentat. La mort de Ndala, devenu entre temps « héros national« , a profondément choqué les Congolais. Ce colonel de l’armée régulière était considéré comme le principal artisan de la victoire des FARDC sur les rebelles du M23 en novembre 2013.

« L’ancienne tenue des FARDC »

Quelques heures après l’annonce de la mort de Ndala, Kinshasa délivrait une première version. L’embuscade aurait été tendue par des rebelles ougandais (ADF-Nalu), présents dans la région et très actifs depuis la défaite du M23. Mais très vite, la piste ougandaise prend l’eau. Un garde du corps rescapé du colonel Ndala, le caporal Paul Safari, est  très affirmatif : « J’ai vu deux des assaillants, et ils portaient l’ancienne tenue verte des FARDC. Je ne crois pas que ce soit les ADF-Nalu« . Il faut dire également que les rebelles ougandais ne stationnaient pas directement sur le zone de l’attentat, mais plus loin, à une dizaine de kilomètres. Le mode opératoire ensuite, ressemble peu aux pratiques de ce groupe armé. La piste ADF-Nalu paraît donc peu crédible.

« Aucun indice d’explosion »

Une deuxième zone d’ombre plane ensuite sur la version de l’embuscade délivrée par les autorités. Le véhicule du colonel Ndala aurait été touché par une roquette antichar. Au vue des images de l’attentat, cette théorie apparaît également bancale. Jean-Marie Ndambi, un expert en explosifs, consulté par le spécialiste de l’armée congolaise, Jean-Jacques Wondo, explique qu’un obus de roquette « contient une charge explosive qui s’enclenche au contact de sa cible. Dans le cas présent, on ne voit aucun indice d’explosion. Rien ne montre que ce véhicule a été touché par un obus d’une roquette antichar. Il a pris feu comme un véhicule incendié« . Apparaît alors une autre hypothèse sur la mort du colonel Ndala : l’assassinat à bout portant par un militaire de l’armée congolaise. Les images du corps carbonisé de Mamadou Ndala,  à côté de son véhicule, fait dire à Jean-Jacques Wondo que « le véhicule a été aspergé de matières inflammables, afin de masquer, les traces des balles sur le corps ».

Kabila ou M23 ?

La question est maintenant de savoir qui se cache derrière l’assassinat de Ndala ? A Goma, où la personnalité de Ndala a été élevée au rang de « sauveur de la RDC« ,  les regards se tournent vers Joseph Kabila. Le président congolais aurait été « gêné » par la popularité du colonel, présenté comme le vainqueur de la guerre contre le M23. Il faut dire que  Joseph Kabila a brillé par son absence sur le terrain pendant toute la guerre au Kivu. Lors de sa venue à Goma, le « héros«   acclamé par la population s’appelait Mamadou Ndala et non Joseph Kabila. Une autre piste évoque les rebelles du M23  qui auraient pu se venger de leur défaite face aux FARDC. Une thèse peu plausible dans l’état actuel de recomposition de la rébellion, très divisée. D’autant plus que pour le M23, la victoire des FARDC est plutôt à attribuer au soutien logistique de l’ONU sur le terrain.

La piste "Moundos"

Reste une dernière théorie. L’assassinat de Mamadou Ndal serait l’oeuvre d’un  règlement de compte à l’intérieur de l’armée congolaise. Une piste accréditée par les premières arrestations toutes effectuées au sein des FARDC. Les enquêteurs ont d’abord mis la main sur le colonel Tito Bizuru Ogabo et sur un garde du corps de Ndala. Mais il y a une piste plus sérieuse qui se dessine autour d’un militaire : le général Moundos, de la garde républicaine. Un temps interpellé, il se serait échappé avant d’être rattrapé et placé en résidence surveillée au camp militaire Mangango de Beni. Moundos était dans la région à la tête d’un bataillon envoyé par Joseph Kabila pour prêter main forte au colonel Mamadou Ndala au Nord-Kivu. Une « rivalité » entre les deux hommes est évoquée par plusieurs sources. D’autres pensent que Moundos aurait pu être « la main » du président congolais dans cette affaire.

L’autre affaire Moundos

Moundos apparaît également dans une autre affaire trouble, plus ancienne. Il s’agit du meurtre de l’homme d’affaire tutsi, Albert Prigogine, en 2008. Moundos est cité par l’avocat de la famille, comme le possible « organisateur » de l’assassinat de Prigogine. Le colonel Moundos (il n’était pas encore général), était alors le beau-frère de Musanganya, « un homme d’affaires connu de la place, avec lequel la victime était en conflit depuis plusieurs années ». Dans l’affaire Mamadou Ndala, l’arrestation de Moundos et surtout son évasion ne plaide pas beaucoup en sa faveur. La piste Moundos est sans doute la plus sérieuse à ce jour.

Pas de résurrection pour les FARDC

En dehors des suspects potentiels, l’assassinat de Mamadou Ndala constitue avant tout le révélateur de l’état de l’armée congolaise. Pour Thierry Vircoulon, responsable de l’Afrique centrale pour International Crisis Group (ICG), « l’embuscade dans laquelle est tombée Ndala remet en cause l’image des unités qui ont combattu le M23. Sur la vidéo de l’attaque, l’attitude des soldats congolais n’est pas très professionnelle. Si on ajoute à cela les soupçons d’une responsabilité interne à l’armée, nous sommes donc encore loin de la résurrection des FARDC comme on veut bien nous le dire. Les problèmes de l’armée restent entiers ».
Entre le coup de force raté du 30 décembre, le regain de violence au Katanga et au Nord-Kivu et enfin l’assassinat du colonel Mamadou Ndala, l »année 2014 commence au plus mal pour le président Joseph Kabila. Après l’éphémère victoire de l’armée sur le M23, la RDC doit de  nouveau affronter une nouvelle zone de turbulence et attend toujours la formation d’un nouveau gouvernement.

Christophe RIGAUD – Afrikarabia

samedi 26 octobre 2013

RD Congo. FARDC - M23 : ultime guerre ou ultimes enchères ?

Vingt-quatre heures seulement après l’intervention controversée du président Congolais Joseph Kabila devant les deux Chambres du parlement, et alors que les pourparlers de sont de nouveau dans l’impasse, de violents combats ont repris vendredi 25 octobre entre l’armée congolaise et les rebelles du M23.
Carte de la zone autour de Goma & Kibumba.
La ligne en grand trait blanc indique la frontière RDC-Rwanda.
Photo GoogleMap.
(Cliquer dans l'image pour agrandir si besoin)
Les habitants de Kibumba – une bourgade située à une trentaine de kilomètres au nord de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu – ont été réveillés dans la nuit de jeudi à vendredi par les bruits des balles, et ont dû fuir par milliers, les uns vers le Rwanda voisin, les autres vers Kanyaruchinya plus au sud. Les deux parties – Forces armées de la RD Congo (FARDC) et rebelles du M23 – se sont accusés mutuellement d’avoir provoqué la reprise de ces combats qui se sont poursuivis toute la journée de vendredi. Dans la soirée, l’armée congolaise affirmait avoir pris le contrôle de la bourgade de Kibumba et d’autres villages environnants tels que Buhumba et Butebo, ce que démentait la rébellion, qui affirme avoir pu maintenir ses positions initiales.

La brigade d’intervention de l’ONU à l’écart

La brigade d’intervention de l’ONU – la fameuse force de quelque trois mille soldats Tanzaniens, Sud-Africains et Malawites déployée à Goma depuis le milieu de l’année et ayant pour mandat de « neutraliser les groupes armés de l’est de la RDC », dont le M23, n’a pas pris part active aux combats de vendredi. Contrairement au mois d’août dernier où les soldats Tanzaniens de la brigade onusienne avaient épaulé l’armée gouvernementale et contribué à repousser les rebelles d’une dizaine de kilomètres de leurs positions initiales – en y laissant deux morts dont un officier et plusieurs blessés –  la MONUSCO s’est contentée d’un soutien logistique au FARDC ainsi que d’une surveillance aérienne de la zone des combats.

Des obus ont atterri au Rwanda…Kigali hausse le ton

Comme en juillet et août derniers, le Rwanda a accusé l’armée congolaise d’avoir « délibérément » tirés au moins trois obus et plusieurs balles ordinaires sur son sol, sans faire de dégâts, en dehors d’une femme congolaise de 58 ans fuyant les combats côté rwandais qui aurait été blessée par une balle. Sur son compte Twitter (@RwandaMoD), le ministère rwandais de la défense s’est alarmé : « #FARDC targeted innocent civilians in Rwanda, and fleeing Congolese Refugees.58 year old Catheline Gahombo from DRC was injured...(3) ». Ce qui peut se traduire par : « les FARDC ont visé des civils au Rwanda, ainsi que des Congolais fuyant les combats. Catherine Gahombo âgée de 58 ans et originaire de RDC a été blessée ».

Mais le Rwanda n’allait pas en rester là.  Lors d’un briefing au Conseil de sécurité à New-York sur la résurgence des combats près de Goma vendredi, l’ambassadeur du Rwanda Eugène-Richard Gasana a littéralement menacé : « Si un le moindre tir atteint de nouveau notre territoire [le Rwanda, ndlr], nous allons agir immédiatement et ça va faire très mal. Nous le ferons avec précision ; nous savons d’où les tirs proviennent ». Au moment où nous rédigeons ce papier, il n’y a pas encore de réaction côté Congolais.

Ultimes enchères pour forcer un accord à Kampala ?

La question que tout le monde se pose est celle du véritable enjeu de cette résurgence des combats : les FARDC ont-elles (enfin) reçu l’ordre de lancer une offensive de grande envergue contre le M23 pour libérer tout le territoire qu’il occupe ? S’agit-il au contraire d’une provocation orchestrée par les rebelles et visant à accroître la pression sur le gouvernement congolais afin de faire des concessions sur les questions à l’origine de l’échec des pourparlers de Kampala, suspendu le weekend dernier après d’intenses et longues tractations ? C’est la seconde hypothèse qui l’emporte !

En effet, un accord était annoncé à la fin de la semaine dernière entre le M23 et le gouvernement congolais, après la relance des pourparlers à coup de pressions diplomatiques (les quatre Envoyés spéciaux pour la région et la RDC – ONU, Etats-Unis, Union Africaine et Union Européenne) étaient tous à l’œuvre à Kampala. Mais à la dernière minute, les deux parties n’avaient pas réussi à s’entendre, achoppant notamment sur les questions d’amnistie et de réintégration, le gouvernement Congolais refusant d’accorder l’amnistie et de réintégrer les « rebelles récidivistes », les personnes sous le coup de sanctions de l’ONU ainsi que les auteurs présumés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les pourparlers avaient donc été suspendus sine die et l’essentiel de la délégation gouvernementale tout comme les Envoyés spéciaux avaient quitté Kampala.  

Or, il est devenu habituel qu’à chaque fois que les pourparlers sont au point mort les rebelles cherchent un moyen de mettre de la pression sur le gouvernement afin qu’il retourne sur la table et fasse des concessions. Cela s’est passé successivement en janvier, avril, juillet et août de cette année. Plus loin, l’on se souvient que le gouvernement Congolais avait accepté de s’asseoir autour d’une même table avec les rebelles pour négocier à la suite de la pression créée par la chute aux mains du M23 des villes stratégiques de Goma et Sake (novembre 2012).

Par ailleurs, il n’est pas excessif de dire que la proximité du Rwanda facilite bien des choses aux rebelles. En août dernier, les FARDC et la brigade d’intervention avaient dû arrêter leur offensive après que des obus soient tombés dans la ville rwandaise de Gisenyi et à Goma – deux zones intensément peuplées – provoquant une sérieuse escalade entre le Rwanda et la RDC, et un l’embarras de la « Communauté internationale ». Les allégations que des obus auraient été lancés « délibérément » et « par les FARDC » au Rwanda et les menaces qui se sont ensuivies ne sont donc pas fortuites… 

Des sources à la zone de Kibumba frontalière avec le Rwanda n'ont-elles pas indiqué vendredi que les rebelles du M23 ont placé leur artillerie lourde sur les collines de Kabuhanga et Kabuye, sur la frontière avec le Rwanda, et qu’ils s’en servaient pour pilonner les positions de l’armée gouvernementale situées plus à l’ouest. Pratiquement, toute riposte par les FARDC risquait de dépasser sa cible et d’atterrir au Rwanda, ce qui s’est probablement passé. En fin de compte la posture complique l’option militaire pour le gouvernement Congolais, qui n’aurait d’autre choix que de poursuivre les négociations – en position de faiblesse, hélas, la voie militaire étant de facto exclue pour lui au risque d’entrer en guerre ouverte avec le Rwanda (un risque que l’on voit mal Kabila assumer).

La population inquiète plus du manque d’une perspective de guerre que de la guerre elle-même

Un paradoxe est particulièrement frappant dans la situation actuelle au Nord-Kivu : alors que l’on pouvait s’attendre à ce que la population répugne la guerre à cause de ses effets néfastes, c’est tout le contraire qui se constate. A Goma, Nyiragongo, Rutshuru et ailleurs, la plupart des Congolais sont convaincus qu’avec des ordres clairs et des moyens conséquents – avec ou sans l’appui de la brigade de l’ONU – leur armée, FARDC, est capable de défaire militairement le M23 et mettre fin une fois pour toutes à la guerre. Ils ne le croient pas seulement ; c’est le désir. Non pas qu’ils se réjouissent tant que ça de la guerre, mais à cause des mauvaises expériences du passé, où des accords signés avec les rebellions n’ont jamais permis de rétablir durablement la paix et la stabilité, et qu’ils croient que cette fois encore Kampala est un « marché de dupes ». Alors le sentiment général est que ces escarmouches régulières devaient laisser place à une vraie guerre, pourvu qu’elle se fasse une fois pour toutes, définitivement.

Y a-t-il la moindre chance que le gouvernement Congolais soit de cet avis ? Rien n’est moins certain. Le président Joseph Kabila a eu beau déclarer mercredi devant le Congrès que groupes armés devaient déposer les armes et se rendre sous peine d’y être contraints par la force, les Congolais attendent qu’il traduise cela en actes…désespérément.

Par Jean-Mobert N.Senga

dimanche 28 avril 2013

Nord-Kivu : quand le gouvernement perçoit l'impôt pour le compte de groupes armés !

Les autorités du groupement Muvunyi-Shanga, en territoire de Masisi ont annoncé mardi le 23 avril dernier qu'elles allaient désormais percevoir un impôt en nature qu'elles distribueront ensuite aux groupes armés APCLS et Nyatura présents dans ce groupement. La nouvelle a été annoncée par radio Okapi dans ses éditions de mercredi 24 avril 2013. Le gruopement Muvunyi-Shanga est situé au sud-est du territoire de Masisi, sur le littoral du lac Kivu, jusqu'à la limite avec la province du Sud-Kivu. Il compte quelques-uns des principaux débouchés des produits agricoles de ce territoire (les marchés de Bweremana et de Shasha, qui alimentent la cité de Sake et la ville de Goma en vivres). Ce groupement abrite aussi le chef-lieu de la chefferie des Bahunde, à la tête de laquelle se trouve actuellement le Mwami Nicolas Kibanja Kalinda (qui réside tranquillement à Goma).

Shasha, un jour de marché. Des paysans travesent à gué une rivière pour atteindre le marché. L'avant-dernier point de perception de l'impôt (celui de la Chafferie des Bahunde) se cache derrière ces arbres. Photo : J.Mobert N.


La nouvelle peut surprendre les uns, paraître dérisoire pour les autres. C'est pourtant quelque chose d'extrêmement grave, impossible à imaginer dans un Etat normal. Certes, même sans cette collaboration des autorités gouvernement, les groupes armés sont omniprésents dans le groupement et rançonnent quotidiennement la population dans les collines surplombant le lac Kivu. Mais que des autorités gouvernementales, au lieu d'arrêter des mesures pour mettre durablement fin à cette situation, décident plutôt de contribuer à l'entretenit "autrement", est pour le moins stupéfiant.

La 8ème Région militaire des FARDC a son quartier général dans le coin

Il est vrai que les autorités au niveau du groupement n'ont ni le pouvoir, ni les moyens de mettre fin à l'activisme des groupes armés qui y opèrent. Mais une telle décision a-t-elle pu être prise sans que les autorités au niveau de la chefferie, du territoire, de la province, et le gouvernement central à Kinshasa ne soient infirmées ? Il n'y a eu en effet aucune réaction ni de la part du Mwami, de l'administration du territoire, du gouvernement de province, ... Pire, le quartier général de la 8ème Région militaire des FARDC (commandement du Nord-Kivu) est établi à deux pas de la base de l'APCLS sur l'axe Shasha-Bweremana. La population et les autorités locales se plaignent même de la surmilitarisation de la contrée. Le général Bauma, commandant Région, y réside depuis qu'il avait fui la ville de Goma - je devais dire depuis qu'il avait opéré un "replis stratégique" -  en novembre 2012. Mais sous le nez des FARDC, ce sont les APCLS qui font la loi. 

On attend la Brigade d'intervention ? Ah oui, c'est la recette-miracle qui va tout régler, y compris traquer des bandits armés de kalachnikov qui rançonnent la population et lui privent de ses modestes moyens de subsistance. Ce que les autorités du groupement n'ont pas dit, c'est la manière dont elles comptent gérer les militaires FARDC, qui ne se comportent pas différemment des miliciens, et qui rançonnent eux aussi les habitants. Va-t-il y avoir un troisième impôt en nature pour eux, ou va-t-on les laisser poursuivre le boulot eux-mêmes ? Entre trois et cinq points de perception sont installés à plus de cinq endroits sur les sentiers qui arpentent les collines de Muvunyi-Shanga,  par exemple pour aller de Karuba au marché de Shasha (8 heures de marche à pied). Les Nyatura ont leur point de perception (et leur mesure d'imposition), l'Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS) ont le leur, les FARDC, la PNC, la Chefferie également). Parfois, des bandits non organisés érigent eux aussi leurs points de perception, et les paysans n'ont pas d'autre choix que d'obtempérer, sous peine d'être maltraités. 

Où sont les "amis" de la RDC ? 

Ils ont voté une résolution et se frottent les mains. Trois mille soldats vont venir (quand ?) "neutraliser" les groupes armés et instaurer la paix, l'autorité de l'Etat, et bla-bla-bla... Bon sang, mais quand est-ce qu'on va se mettre à l'évidence que le problème du Congo c'est avant tout la léthargie et l'irresponsabilité des autorités congolaises, depuis la présidence jusqu'aux ministres, parlementaires, gouverneurs, magistrats et autres ? Ceux qui prétendent être des "amis du Congo" pourraient-ils regarder davantage de ce côté là, plutôt que de nous larguer des résolutions qui en définitive ne sont qu'un rideau pudique sur leur propre irresponsabilité et leur lâcheté. Il faut faire pression sur Kinshasa, au besoin couper toute aide autre qu'humanitaire (et encore ?) au Congo jusqu'à ce que des réformes soient entreprises, et des responsabilités minimales, comme dans ce cas celle de l'armée dans le groupement Muvunyi-Shangi, soient exercées. Sans cet effort, la Brigade d'intervention va échouer autant que la MONUC et la MONUSCO. Responsabiliser les autorités congolaises est plus qu'un besoin, c'est une absolue nécessité. C'est aussi une responsabilité pour des pays comme la France, la Belgique, les Etats-Unis, la Canada, ...bref tous ces tenors de la "communauté internationale", pour autant que leur volonté affichée d'aider la RDC comporte quelque degré de sincérité et de cohérence.  

En attendant, une autre preuve est là, si besoin en était, que les groupes armés sont, non pas combattus, mais entretenus.

dimanche 10 février 2013

« Pourparlers » de Kampala : la farce au million de dollars

(De g. à d.), Roger Lumbala et François Rucogoza à Kampala. N'ont-ils pas de quoi rire ! Photo M. Paluku.

9 décembre 2012 – 9 février 2013 : deux mois jour pour jour depuis que les « pourparlers » ou le « dialogue » (l’expression varie selon les autorités et les humeurs) entre le gouvernement congolais et la « force négative » (!) du M23 ont officiellement débuté à Munyonyo près de Kampala, la capitale ougandaise. Menés sous l’égide de la Conférence internationale sur la Région des grands Lacs, et sous la médiation de l’Ouganda, représenté par son ministre de la défense, Crispus Kiyonga, ces « pourparlers » connaissent la participation d’une trentaine de délégués de part et d’autre, en plus de plusieurs observateurs  régionaux et internationaux.

Au moins 1, 5 million de dollars du Trésor public pour deux mois de villégiature en terre ougandaise

Selon nos informations, chaque délégué à ces « pourparlers » a droit à un per diem de 250 dollars américains, en plus d’un logement (la chambre la moins chère à Munyonyo Commonwealth Resorts se facture 150 dollars la nuitée) et de deux repas quotidiens (pas moins de 50 dollars). Le gouvernement compte une trentaine de délégués officiels (ministres, parlementaires, représentants des communautés tribales du Kivu, « représentants de la société civile »), auxquels s’ajoutent des agents d’un service technique d’appui et quelques journalistes, tous à sa charge. Je ne veux pas m’attarder sur le fait que de prétendus membres de l’opposition congolaise et de la société civile sont pris en charge par le gouvernement, ce qui les rend inexorablement tributaires de ce dernier, car il y a encore pire : c’est le gouvernement congolais qui prend en charge la délégation de la rébellion du M23, composée elle aussi d’une trentaine de membres.

En tout, plus de soixante personnes. Ce qui amène le compte autour de 1, 5 million de dollars, en considérant les cinquante jours qu’ils viennent de passer dans le prestigieux complexe hôtelier ougandais. (Qui sait si même la dizaine de jours de congé autour des fêtes de fin d’année n’étaient pas « chômés » mais payés !). Et c’est sans compter les billets d’avion (certains ministres et députés ont effectués plusieurs navettes entre Entebbe et Kinshasa, Addis-Abeba, Dar-es-Salam, New York,...), les inévitables commissions, les frais versés à des journalistes pour la couverture médiatique de ce (non)événement, etc. L’argentier du gouvernement à Kampala, qui est aussi « l’expert » et, avec le ministre des affaires étrangères, le principal négociateur, l’illustre révérend Apollinaire Malu-Malu, peut-il manquer sa « marge de manœuvre » entre les chiffres ? Ah ! Ce ne serait pas catholique pour un Congolais « normal »...

Quel résultat ?

Mauvaise question, dirais un Congolais…pragmatique ! Avec raison, car il est fort à parier qu’il n’y pas un seul Congolais, le chef de la délégation Raymond Tshibanda en premier, qui semble être allé à Kampala avec un résultat politique en vue. Résultat suppose objet, or justement chacun donne à ces « pourparlers » un objet selon son propre entendement. D’où une véritable cacophonie parmi les officiels congolais.

Pour le président Joseph Kabila, Kampala devrait mettre à jour les « causes profondes » des guerres dans l’est de la RDC. Pour le ministre Raymond Tshibanda, il faut en attendre une paix durable pour les Kivus. Pour Lambert Mende, Kampala doit permettre d’évaluer l’accord du 23 mars 2009 et de démontrer la mauvaise foi des rebelles. Etc. En coulisse, tout le monde avoue que c’est, pas plus ni moins, une distraction, une manœuvre destinée à calmer l’ardeur des rebelles, une simple formalité découlant de la déclaration des chefs d’Etat de la CIRGL du 26 novembre 2012 enjoignant le gouvernement à « entendre les revendications légitimes du M23 », ou encore un moyen de gagner du temps en attendant le déploiement d’une hypothétique « force neutre ». Le M23, lui, voudrait probablement négocier. Mais bien sûr ce n’est pas tant l’accord du 23 mars 2009 qui l’intéresse, que des revendications d’ordre politique et militaire, qui ne sont pas forcément celles d’il y a trois ans. Des questions sur lesquelles le gouvernement ne veut ou ne peut faire de concession, en tout cas pas autant que le M23 le souhaiterait. Dans ce contexte, quel autre résultat peut-on attendre d’un tel dialogue auquel personne n’accorde le moindre crédit, à part un gaspillage de temps, de ressources et d’énergie ?

Le premier résultat le plus certain, c’est l’impasse dans le processus politique. Car tout le monde à Goma, Kinshasa ou New York a depuis deux mois les yeux braqués sur ces « pourparlers », et depuis deux mois rien n’en rejaillit. Par ailleurs, comment la communauté internationale, qui a qualifié le M23 de force négative et l’a enjoint de libérer le territoire qu’il occupe peut-il continuer de faire prévaloir cette position politiquement importante, alors que le gouvernement de l’Etat sensé agressé est en négociations officielles avec lui ?

Kampala aura été plus une imposture qu’un véritable rendez-vous de la paix. Un rendez-vous sérieux, cela était d’autant plus improbable qu’il y a trop d’anomalies et d’absurdités dans l’affaire : traiter un groupe armé de « satellite » d’un agresseur et de force négative, et ensuite avoir à négocier avec lui ; discuter de l’exécution d’un accord avec une partie qui, juridiquement, n’en est pas signataire ; accuser publiquement le Rwanda d’être le véritable meneur de « l’agression », et accepter de discuter avec ses supplétifs supposés ; prendre pour médiateur le ministre de la défense de l’un des pays agresseurs, et y tenir les négociations ; etc.

Quant au second résultat le plus certain, c’est l’emploi à durée indéterminée et au salaire juteux de 250 dollars par jour, logement de luxe, copieux repas et boisson assurés, pour certains délégués (notamment ceux de la soi-disant société civile). Comparé à ce que gagne le Congolais moyen qu’ils prétendent représenter, ou comparé à la vie que mène un déplacé lambda dans un camp d’infortune à Mugunga, c’est un luxe dont peu de congolais dans l’air du temps peuvent se passer. Un luxe  gratuit, car 99% des délégués (des deux parts) ne sont que des « observateurs » passifs, l’ensemble des actes de la farce étant dévolus aux chefs de délégation. Ils n’ont d’autre charge que de supporter les quelques grammes du large badge « CIRGL » suspendu à leur cou durant les longues heures qu’ils passent à la terrasse de l’hôtel (à boire, manger, discuter entre eux ou avec des journalistes et des diplomates étrangers), au jardin entrain de se faire interviewer ou de se faire prendre des posters, ou encore les rares fois qu’une « plénière » est convoquée, pour applaudir à la moindre gesticulation des acteurs ou leur metteur en scène de médiateur ougandais. Il faut être irréfléchi pour attendre de ces « représentants du peuple », « de l’opposition », ou « de la société civile » donnent un autre son de cloche que celui du très généreux gouvernement. Ils acquiescent, appuient, soutiennent, applaudissent, … La slogan « représentant » n’est en fait qu’un visa d’accès à de telles « opportunités », et le reste n’a aucune importance.  

Dommage qu’à Kinshasa, un « jaloux saboteur » ait eu la sinistre idée de congédier, sans préavis, une bonne partie de ces vacanciers de la patrie au motif (valable ?) que la facture commençait à devenir trop lourde !   

vendredi 25 janvier 2013

Crise à l'est de la R.D.Congo : quelle issue ? Première partie : Introduction, contexte du moment, et analyse de causes.



Introduction

L’on peut situer vers l’année 1996 le début de la crise sécuritaire que connaît l’est de la République Démocratique du Congo (région allant de l’Ituri en province orientale jusqu’au nord du Katanga, en passant par les deux Kivu). Cela fait donc plus de seize ans que cette région aussi vaste que toute l’Allemagne, très riche en ressources naturelles (coltan, pétrole, gaz, or, diamand, bois, …), et l’une des plus peuplées de la RDC, est devenu le théâtre de guerres et de violences de touts genres, qui ont causé la mort de plusieurs millions de civils, d’horribles viols de femmes et d’enfants, l’exile massif de millions de personnes, et des dégâts sociaux, économiques et environnementaux incommensurables.

Les violences continues dans cette partie de la République ont donné lieu à des efforts tous azimuts aux niveaux régional et international, avec l’objectif sincère ou feint d’y mettre un terme : la première opération militaire de l’Union européenne (l’opération Artémis, en 2003), la plus importante, la plus couteuse et probablement la plus longue mission de maintien de la paix des Nations-Unies qu’il y ait jamais eu (MONUC, devenue MONUSCO, présente au Congo depuis 2002), des missions européennes de formation et d’assistance à l’armée et à la police nationale congolaises (EUSEC et EUPOL), etc. La crise à l’Est de la RDC est sans doute parmi les questions qui sont le plus revenues sur la table du Conseil de Sécurité des Nations Unies au cours des deux dernières décennies, donnant lieu à un nombre incroyable de résolutions et de déclarations.

Ces conflits ont donné à la Cour pénale internationale ses tout premiers prévenus de crimes internationaux, et en 2012, son premier condamné en la personne de Thomas Lubanga. A ce jour, deux autres chefs de guerre sont sous le coup de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale pour des faits commis dans cette même région : le Congolais Bosco Ntaganda du CNDP et le Rwandais Sylvestre Mudacumura des Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda.  

L’Union africaine et des organisations sous-régionales se sont également penchées à leur manière sur la question de l’instabilité de l’Est du Congo. Sous leur égide, avec les autres membres de la « communauté internationale », il y a eu le Dialogue inter-congolais qui a abouti à la signature en 2002 de l’historique Accord global et inclusif qui, à un moment, a fait miroiter une fin de la guerre, ce qui n’a même pas attendu la fin de la transition politique de 2003 à 2006 pour se démentir – car il y a eu en 2004 déjà les insurrections de Bukavu, suivies par la naissance d’une nouvelle rébellion (le Congrès National pour la Défense du Peuple, CNDP). L’adoption d’une nouvelle constitution en 2006 et la tenue presque miraculeuse des premières élections nationales et régionales ont aussi suscité des espoirs, qui s’avéreront hélas de courte durée. Un nombre incalculable de conférences se sont tenues dans plusieurs pays, des déclarations et accords ont été signés, des résolutions ont été prises, des mécanismes mis en place (Lusaka, Addis-Abeba, Kampala, Dar-es-Salam, Nairobi, Kigali, Kinshasa, New York, etc.), toujours avec un succès relatif, voire sans succès du tout. Presqu’à chaque fois qu’il y a eu un pas de franchi, il y a eu aussitôt, ou quelque temps après, un nouveau rebondissement de la situation sur terrain : mutation d’un groupe rebelle, apparition de nouveaux acteurs avec ou sans nouvelles revendications, déménagement du conflit, rupture de la confiance (comme entre le Rwanda et la RD Congo actuellement), expiration des trêves explicites ou implicites, etc.

Aujourd’hui, on en est à une situation inédite où prolifèrent dans cette seule région plus d’une centaine de groupes armés, souvent composés de Congolais, mais parfois aussi d’étrangers. Leurs histoires, leurs revendications et leurs méthodes ont plus de ressemblances que de différences, comme nous essayerons de le montrer plus loin. Au Nord-Kivu, un groupe armé substitut du CNDP de Laurent Nkunda, le M23, occupe actuellement une importante portion de deux territoires proches de la capitale Goma. Des affrontements, des attaques et des enlèvements se passent chaque jour dans une partie ou une autre de la région, et l’implosion générale est encore un danger permanent. Des initiatives telles que les pourparlers de Kampala (qui durent vainement depuis le 9 décembre 2012) et le déploiement éventuel d’une « Force internationale neutre » sont sujettes à caution car elles ne comportent aucun élément qui pousserait à penser raisonnablement que la solution définitive est désormais à portée.

La situation est un véritable calvaire pour les quelque vingt millions d’habitants de la région, qui subissent au quotidien les affres des guerres et des violences depuis tant d’années. Ni la présence des Casques Bleus de la MONUSCO censés les protéger, ni l’extraordinaire  présence des agences des Nations-Unies et des organisations humanitaires (et pseudo-humanitaires) internationales et nationales qui dépensent chaque année (pour la population ?) des sommes faramineuses, rien n’a pu jusqu’ici mettre fin ou même soulager véritablement ce calvaire. L’insécurité permanente, les viols, la faim, la soif, la paralysie ou la disparition totale des services sociaux de base (déjà délétères à l’époque du Zaïre de Mobutu), la destruction de l’environnement, de l’habitat et des infrastructures, les injustices, les maladies, l’enrôlement forcé des enfants et des jeunes dans les groupes armés, l’ignorance et le non-accès à l’instruction et à l’information, le chômage, le non-accès à la terre,… sont autant de problèmes auxquels les Congolais de l’Est (plus que les autres) sont confrontés au quotidien. Les tensions ethniques se sont accentuées, les suspicions et la méfiance se sont amplifiées ; les jeunes se nourrissent de fanatisme, d’extrémisme et de xénophobie, non sans la manipulation des politiciens véreux ; et les armes circulent, plus nombreuses – et plus « normales », et plus banales – que les houes ou les stylos.   

Cet état des choses suscite au moins trois questions suivantes :
-          Pourquoi la crise à l’Est de la RD Congo persiste-t-elle ?
-          Comment endiguer définitivement le cycle des guerres et des violences à l’Est de la République Démocratique du Congo ?
-          Si des vraies solutions existent, comment devraient-elles être appliquées, et par qui ?
C’est à ces trois questions que nous tenterons de répondre, de manière brève mais aussi explicite que possible, à travers les lignes qui suivent. C’est une tâche ambitieuse, étant donné le nombre d’  « experts » qui ont déjà eu à se pencher sur le sujet. Mais il ne s’agit pas d’inventer. Il s’agit d’entreprendre une approche différente dans l’analyse, plus rigoureuse et plus pragmatique.  

Les questions sus-énoncées renvoient à quatre problématiques, plus ou moins liées, à savoir :
-          Celle des groupes armés, locaux et étrangers ;
-          Celle de la cohabitation pacifique des communautés ethniques de la région ;
-          Celle des rapports entre le Congo et ses voisins de l’est, en particulier le Rwanda ;  
-          Celle enfin de la gestion politique, administrative, militaire et économique de la région, qui appelle inévitablement celle de la gestion (et de la gouvernance) du pays dans son ensemble, tout simplement.

Dans un premier temps, nous tenterons de poser le diagnostic de la crise qui secoue la région : ses caractéristiques, ses causes, et les raisons de l’échec ou de l’insuffisance des solutions envisagées jusqu’ici (Une crise irrésoluble ?). Ensuite, nous essayerons de proposer des solutions alternatives plus efficaces à nos yeux, avant de tirer une conclusion dans laquelle nous oserons une répartition des rôles entre d’une part les Congolais (qui doivent jouer un rôle de premier plan) et la « communauté internationale » dans son ensemble (qui a aussi ses propres responsabilités). Mais avant cela, situons le sujet dans son contexte actuel.  

I.                    CONTEXTE

La guerre et les violences à l’est de la République Démocratique sont une constante depuis plus de seize ans. Par contre, le contexte lui évolue. Pour caractériser la crise sécuritaire à l’Est du Congo et situer le contexte actuel, l’on peut retenir les éléments essentiels ci-après :

a.       La perte de légitimité des institutions politiques nationales et locales :

Alors que l’adoption d’une nouvelle constitution et la tenue des élections générales en 2006 garantissaient la légitimité des nouvelles institutions, le simulacre d’élections de novembre 2011 ont remis cette légitimité à néant. A cela s’ajoutent le non-renouvellement des institutions provinciales qui sont de plus en plus contestées (en particulier au Nord-Kivu), et la non-tenue depuis 2006 des élections locales, pourtant prévues par la constitution et la loi électorale. Ce problème de légitimité a des répercussions aussi bien sur plan interne (contestation légitime, méfiance, voire mépris vis-à-vis des autorités) que sur le plan international. Il a pour conséquence, entre autres, de fragiliser davantage l’Etat et d’offrir un motif (ou un prétexte) aux velléités de tous ordres.
   
b.      L’inexistence d’une arme nationale professionnelle et républicaine :

Sans être nouveau, cet élément n’en est pas moins pertinent. La RD Congo ne dispose pas d’une véritable armée, ni d’une police, ni de services de renseignement professionnels. L’on peut dater la destruction des forces de sécurité congolaises au moins à l’époque de la guerre dite de libération contre Mobutu. La défaite des FAZ (les forces armées zaïroises) s’est accompagnée de l’arrivée de jeunes soldats sans formation académique et avec une formation militaire lapidaire, ainsi qu’aux premières infiltrations d’éléments étrangers (rwandais notamment). Depuis, les rébellions se sont succédées, et aucun effort réel n’a été fourni par les autorités congolaises pour mettre en place des forces de sécurité dignes de ce nom et à la hauteur des défis sécuritaires de cet immense pays qu’est le Congo. Faute de pouvoir remporter la moindre victoire militaire, mais peut-être aussi pour des motifs délibérés mais inavouables, le gouvernement congolais a plusieurs fois « intégré » des miliciens, des rebelles et des chefs de guerre : brassage, mixage, intégration,… le génie des mots des Congolais a été particulièrement fertile dans ce domaine.

A ce jour, celles qu’on appelle les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) ne sont pas plus qu’un conglomérat de plus d’une centaine de milliers d’hommes et de femmes – dont personne ne connaît le nombre exact – issus de plusieurs factions (ex-FAZ, ex-AFDL, MLC, RCD, CNDP, différents groupes Maï-Maï, etc.), non rémunérés (sinon insuffisamment et irrégulièrement), sans formation militaire classique pour la plupart, sans casernes, … Un pléthore d’officiers, dont certains ne savent ni lire ni écrire, des fonctions distribuées au gré des affinités politiques ou de la loyauté dans les affaires ; un contrôle de fait assuré par des politiciens, des groupes tribaux, des groupes d’intérêt sur les militaires de leur obédience ; l’existence de sortes d’armées privées au sein l’armée, au service de telle autorité  politique ou de tel officier militaire ; les détournements impunis des soldes des militaires, voire des armes et des munitions, … Voilà autant de tares qui caractérisent cette armée (et les autres composantes des forces de sécurité), et l’énumération n’est pas exhaustive.

c.       La multiplication des groupes armés

Entre 2011 et 2012, une vingtaine de « nouveaux » groupes armés ont vu le jour dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Pourtant, après la tenue en 2008 de la Conférence de Goma et la signature des Actes d’engagement et, une année plus tard, l’avènement de l’accord de paix entre le gouvernement et les rebelles du CNDP, le phénomène avait plutôt tendance à s’estomper. Les groupes armés de l’Est du Congo sont très variés : on en trouve qui comptent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’éléments (M23, Raïa Mutomboki, Nyatura), et d’autres qui n’en comptent que quelques unités ou quelques dizaines. On en trouve qui ont un agenda politique plus ou moins élaboré ou justifiable (défense d’un territoire ou d’un peuple, renversement du pouvoir, …), d’autres qui n’en ont pas du tout, et qui s’adonnent simplement à des exactions contre les civils ou à l’exploitation des ressources naturelles. On en trouve qui sont dans des alliances, et d’autres qui évoluent en solo. On en trouve qui sont très violents et offensifs, et d’autres qui sont plutôt défensifs et que la population soutient ou tolère. Etc. Hélas, certains analystes et acteurs ont une malheureuse tendance à les diviser trop simplement entre les « nationaux » et les étrangers ; entre les « pro-gouvernementaux » et les « anti-gouvernementaux », ce qui évidemment ne permet pas de concevoir des solutions adaptées. 
           
d.      L’attitude de la « communauté internationale » vis-à-vis du Rwanda

Alors que de manière générale, le monde a par le passé considéré le Rwanda avec beaucoup d’empathie, lui apportant un soutien inconditionnel et s’abstenant, parfois contre des évidences, de le contrarier ou de le condamner, aujourd’hui certains pays puissants commencent timidement à changer d’attitude. En témoignent les nombreuses interventions de diplomates occidentaux critiquant (ou dénonçant) de plus en plus ouvertement le Rwanda pour son rôle dans les conflits au Congo, ainsi que les quelques mesures de rétorsion prises à son encontre. Cependant, ce début de changement d’attitude à l’égard du Rwanda n’a pas jusqu’ici servi à infléchir sensiblement sa position. Parfois même, Kigali donne l’impression de se radicaliser davantage et de mettre en place des mécanismes pour absorber le choc des sanctions actuelles, ou éventuelles dans le futur. L’évolution est aussi tempérée par les progrès que ce pays continue d’enregistrer sur le plan économique et social, et son importance accrue sur le plan politique et militaire aux niveaux régional et international.  

e.      L’impatience de la population et de la « communauté internationale »

La répétition des guerres et des violences est entrain d’épuiser la population, qui n’en peut plus d’assister aux tergiversations des politiciens et de la « communauté internationale » par rapport à la résolution de la crise. De plus en plus de Congolais, en particulier les intellectuels et les jeunes, ont le sentiment qu’ils ne peuvent plus laisser perdurer cette situation. Cependant, la majorité des Congolais demeurent résignés, et rêvent encore d’un messie pour les délivrer. La « communauté internationale », pour sa part, montre des signes de lassitude. Après avoir presque tout essayé, en vain, elle voudrait bien trouver la « formule magique »  pour tourner définitivement la page de la crise à l’est du Congo, sinon se désengager progressivement, sous couvert de laisser le champ à l’union africaine et aux organisations sous-régionales. Le dilemme, c’est que le Congo est trop important, à la fois économiquement et stratégiquement, pour être abandonné de telle manière. Les solutions radicales offrent le compromis nécessaire, pourvu que l’on prenne le bon extrême !

f.        Le poids du passé récent et de ses erreurs

Si la situation créée par le M23 était celle d’il y a dix ans, point de doute que l’on ne réfléchirait pas par deux fois, au gouvernement et ses partenaires, avant de proposer un accord politique expéditif et l’intégration de ses troupes au sein de l’armée. Mais l’expérience du passé permet davantage de prudence. Et ce n’est pas forcément que cela arrange le gouvernement congolais, mais il n’a pas beaucoup de choix. Commettre à nouveau les erreurs du passé lui serait fatal, trêve de la légendaire indolence des Congolais. Par ailleurs, les rebelles (le M23 en particulier et ses sponsors) sont conscients de cet état des choses. Ils agissent donc avec plus de prudence. Le revers de la médaille étant la radicalité des positions, dont les conséquences sont insoupçonnables, surtout au regard du rapport des forces militaires en présence.

On peut situer ici le problème de l’impunité et de la gratification dont bénéficient les chefs rebelles et les miliciens. L’on entend tous les jours que tel groupe a rejoint les FARDC ; que tel chef rebelle a été approché par les autorités qui lui ont proposé ceci ou cela, etc. Ainsi, on trouve des miliciens qui font la navette entre les groupes armés et l’armée nationale au gré des circonstances, pour tel ou tel motif de mécontentement,... Ainsi, des chefs rebelles sont devenus officiers dans l’armée, ministres et députés, hauts fonctionnaires de l’Etat. Le cordon ombilical avec leur « base » restent intacts, et au moindre souci (éviction, mise en garde pour un comportement incorrect, imminence de poursuites pour corruption ou autre fait, …), ils sont prêts à reprendre le chemin du maquis, à exercer du chantage et toutes sortes de manœuvres. Au lieu de dissuader, on encourage de fait le phénomène insurrectionnel.      

II.                  UNE CRISE IRRESOLUBLE, OU DES SOLUTIONS INADMISSIBLES ?

Il n’y a pas de crise irrésoluble, pas de guerre sans fin, cela est évident. En l’espèce, il y a plutôt probable : a) Que le problème soit mal interprété, mal compris, ou analysé de manière superficielle par ceux qui sont censés le résoudre ou y contribuer. b) Que le problème soit bien connu et compris, mais que la solution soit éludée, volontairement, par naïveté, ou tout simplement par maladresse. Parce qu’elle est trop « amère », parce qu’elle n’arrange pas les uns ou les autres, ou parce qu’elle est plus difficile à appliquer que les raccourcis et les solutions « prêt-à-porter » habituels.
A notre sens, il y a un peu des deux explications de la persistance de la crise dans l’est de la République Démocratique du Congo. Commençons par analyser le problème avant d’envisager la solution conséquente.

1.       LES CAUSES DE LA PERSISTANCE DE LA CRISE SECURITAIRE A L’EST DE LA RD CONGO
Nous pouvons les classer en deux catégories : les causes endogènes, qui tiennent des Congolais eux-mêmes (l’organisation et le fonctionnement de l’Etat et de ses structures, les comportements, les attitudes, les cultures et les croyances) ; les causes exogènes, qui elles relèvent d’événements et d’acteurs étrangers à la RDC (Etats limitrophes de la RDC, « communauté internationale, sociétés et groupes d’intérêt internationaux, etc.). Si ces causes sont réelles et toutes déterminantes, elles ne s’équivalent pas pour autant. Il nous est d’avis que les principales sont les causes endogènes, car adressées, elles influeraient nécessairement sur l’attitude des étrangers vis-à-vis du Congo.

a.       Les causes endogènes
-          La déficience de l’Etat :
L’Etat, c’est certes un territoire délimité et une population, mais c’est surtout un pouvoir supérieur qui s’y exerce de façon effective, qui en assure la maîtrise, fixe les règles à l’application desquelles il veille, etc. Si au XIXième siècle, un Congo sans voies de communications ne valait rien, que peut-il bien valoir en ce XXIième siècle, non seulement sans infrastructures, mais sans une armée professionnelle et sans un gouvernement effectif, alors que ses richesses sont désormais connues de tous, et qu’il est comme un pays-lingot sans politique et sans défense au beau milieu d’une Afrique et d’un monde infiniment plus gourmands, plus ambitieux, et plus organisés ? Le premier problème de la RD Congo, et de loin le plus important, c’est son existence même en tant qu’Etat réunissant possédant tous les attributs d’un Etat réellement souverain et indépendant, et effectivement gouverné.

-          Le déficit de gouvernement (des pouvoirs publics, plus largement)
Sur papier, la RDC est un Etat indépendant et souverain. Dans la pratique, cette affirmation est une belle légende. Il ne peut y avoir d’Etat sans gouvernement effectif. Et un gouvernement effectif, ce n’est pas un bon monsieur qu’on nomme Président de la République, des hommes et des femmes qu’on appelle des ministres, d’autres portant pompeusement le titre de gouverneurs, etc. Un gouvernement effectif, c’est d’abord la maîtrise de l’intégrité et de la souveraineté de l’Etat ; c’est l’administration effective et totale du territoire, la maîtrise de la population, des migrations, etc. ; c’est l’existence et la mise en œuvre effective de politiques au moins dans les domaines dits régaliens tels que la défense, la sécurité, la diplomatie, l’économie, la santé publique et l’enseignement. Au Congo, cela n’existe pas.   

Les autres causes endogènes de l’instabilité du Congo sont directement liées aux deux précédentes. Citons :

-          L’inexistence forces de sécurité nationales et professionnelles :
Leur création et leur maintien sont l’apanage des pouvoirs publics. Or, ceux-ci ne s’en préoccupent pas ou prou. Alors, l’intégrité et la souveraineté d’un Etat soi-disant indépendant peuvent-elles être laissées entre les mains incertaines d’une force étrangère, onusienne serait-elle ? La paix et la sécurité du Congo doivent-elles dépendre du bon-vouloir de ses voisins, ou des caprices des groupes armés qui écument son territoire ? C’est pourtant le cas actuellement. D’ailleurs, le Congo serait un Etat gouverné et défendu effectivement que les armées et les milices (locales ou étrangères) ne s’y aventureraient pas, ou que leurs aventures tourneraient rapidement court. Et le pseudo-gouvernement actuel ne peut pas se dédouaner en prétextant, par exemple, que les FDLR sont venues au Congo à une certaine époque et dans un certain contexte qui lui échappent. La raison d’être d’un gouvernement, n’est-ce pas de résoudre les problèmes de l’Etat et des citoyens, peu importe le moment où ils sont nés ou leur ampleur ? La vocation d’un vrai homme ou d’une vraie femme politique, n’est-ce pas de relever de tels défis ?    

-          La mauvaise gestion des ressources naturelles et du trésor public :
Le Congo est un pays au sol et au sous-sol immensément riches. Mais depuis toujours, ses ressources ne profitent pas à la très grande majorité de sa population. A une époque assez lointaine, elles profitaient à la Colonie et à des multinationales. Aujourd’hui, la Colonie a changé de nom et de visage. Elle est Congolaise et elle est Noire. Elle s’appelle « président », « gouvernement », « ministres », « députés », « officiers », etc. Les richesses du Congo sont exploitées par des sociétés étrangères, de la manière la plus sauvage et la plus opaque qui soit, par le biais de contrats scandaleux ou contre des pots-de-vin et autres pratiques immondes. Le reste est « ramassé » par les pillards de toutes sortes (chefs rebelles, groupes armés étrangers, militaires et politiciens véreux, …), chacun à proportion de sa force ou de sa capacité de violence, sans plus. Le peu d’argent qui arrive dans les caisses du Trésor, souvent par la sueur sans nom des Congolais moyens, est dilapidé par les mêmes filous d’ « autorités ». Conséquence, ceux qui sont censés construire les chemins de fer et les routes se paient de robustes 4x4, prennent des avions ou circulent dans des canots et des jets privés, pour ne pas avoir à se casser le dos sur des pistes impossibles. Les services publics sont à l’abandon total, … Bref, quelques hommes sont très riches, mais l’Etat et sa majorité de citoyens sont misérables. Et les armes, qui au départ sont brandies comme un moyen de libération d’un tel système (il n’y a qu’à voir les prétentieuses dénominations des rébellions et des groupes armés), deviennent rapidement des instruments pour se procurer les richesses, pour obtenir le « droit au chapitre », ou pour dominer les plus faibles que soi.    

-          L’impunité et la gratification des criminels :
Faute de vaincre les criminels et de les éradiquer, il est devenu commode, au Congo (et à l’Est en particulier), de promouvoir les « meilleurs » criminels et de les gratifier de postes au gouvernement, au parlement ou dans l’administration, ou de grades et de fonctions dans l’armée nationale. Laurent Nkunda et Bosco Ntaganda sont les plus fameux, mais sûrement pas les seuls. Au nom d’une paix qui ne vient pourtant jamais, on tolère, on amnistie, on ferme les yeux. Quoi de plus étonnant que les criminels récidivent, ou que d’autres Congolais les imitent ? Quoi de plus étonnant que certains groupes cherchent à se faire justice, à se venger, ou à s’auto-protéger ?

-          Une histoire et des identités mal assumées :
Il s’agit de l’histoire entière de la République Démocratique du Congo, depuis le tracé de ses frontières au début du siècle dernier jusqu’au génocide rwandais et à l’arrivée massive de réfugiés Hutu, parfois armés, dans les régions de l’est. Avant 1994, des conflits identitaires et de nationalité existaient déjà. On se souvient des événements sanglants de Masisi dans les années 80 et 90, de la situation des Banyamulenge, etc. La question des réfugiés rwandais n’a fait qu’exacerber une situation déjà grave, et là encore la défaillance de l’Etat et de l’autorité est notoire, depuis Mobutu jusqu’à Kabila junior. Entretemps, il y a eu les massacres de réfugiés Hutu dans les camps et les forêts congolaises par l’armée rwandaise lors de la première invasion du Congo, massacres encore impunis à ce jour, malgré leur large documentation (cf. Rapport Mapping sorti en 2010, entre autres).
La haine tribale est allée crescendo au fur des guerres et des rébellions, et la situation des Congolais d’expression Kinyarwanda – en particulier celle des Tutsi – laisse à désirer, les responsabilités étant partagées entre les pouvoirs publics congolais, les soi-disant leaders de cette communauté, et les immixtions alambiquées du Rwanda. D’une part, certains Congolais considèrent que ces populations ne sont pas Congolaises ou ne le sont pas suffisamment, d’autre part les Tutsi se comportent eux-mêmes souvent en marge des considérations d’ordre national et, en s’accoudant trop au régime rwandais qui les utilise à ses fins, ils finissent par conforter la position de ceux qui voudraient les exclure. 

-          Absence de politique ou mauvaise gestion des terres et de la démographie, ignorance et pauvreté :
Le Kivu est une région très peuplée, comparée au reste du vaste Congo qui est quasiment inhabité (la densité de la population y est deux fois plus élevée que la moyenne nationale). Ce n’est pas seulement à cause de son climat et de la fertilité de son sol, c’est aussi à cause des mutations démographiques que nous évoquions plus haut. Or, la terre a une importance telle pour chaque communauté, chaque famille, voire chaque individu, qu’elle est souvent la source de conflits terribles. La terre est non seulement source de survie et de revenus pour la majeure partie de la population (qui vit de l’agriculture et de la pêche), mais elle a aussi une valeur symbolique et culturelle sans pareil, qui en fait un bien sacré et inaliénable.  

Les lois foncières héritées de l’époque coloniale ont montré leur limite pour garantir une utilisation, une répartition et une transmission adéquates de la terre. Les ajustements opérés dans les années 80 par le pouvoir de Mobutu n’ont pas réussi à combler les lacunes du système colonial inspiré d’un Occident aux réalités sociologiques et culturelles totalement différentes. Le Congo conserve en effet dans ce domaine un système hybride basé à la fois sur la tradition (avec des pouvoirs reconnus aux autorités coutumières) et sur le droit écrit. A bien des égards, ce tandem s’est avéré inconciliable, et en tout cas inefficace.

L’accès à la terre est donc rapidement devenu une question de rapports de forces, où les plus forts soumettent les plus faibles et s’octroient la part belle. Ceci est une réalité particulièrement vivante dans les régions agropastorales comme le Masisi.
Mais ici encore, la carence d’une autorité suprême et d’une politique adaptée de gestion de la terre est manifeste. Le Nord-Kivu, pour ne prendre que cet exemple, dispose encore de vastes étendues de terre et de forêt non exploitées, notamment dans le territoire de Walikale. Mais soit ces terres là sont inaccessibles, faute de voies de communication, soit elles sont écumées par des groupes armés qui sèment la terreur, soit il y a combinaison des deux éléments.

-          La pauvreté, l’ignorance et le chômage :
Ce sont d’autres facteurs non négligeables de l’instabilité de l’est du Congo. La jeunesse, qui constitue plus de 60% de la population, se retrouve sans instruction ; lorsqu’elle parvient tant bien que mal à se faire instruire, elle est sans emploi. Quoi de plus normal qu’elle devienne un champ fertile de toutes les haines et de toutes les manipulations ! Abandonnée, ignorante et pauvre, elle ne se voit offrit qu’une seule alternative : la violence. Il faut et il suffit de désigner un « responsable » de ses malheurs, et c’est presque toujours l’Autre, c’est-à-dire celui qui ne parle pas la même langue que soi ; celui qui vient d’ailleurs, d’un autre village ; celui qui est plus prospère, dont les enfants parviennent à étudier, etc.  

b.      Les causes exogènes

-          Les pays voisins, en particulier le Rwanda :
Les événements survenus au Rwanda à l’époque coloniale (famines, conflits interethniques) ont déjà eu des répercussions irréversibles sur le Congo. Mais ceux survenus en 1994 (génocide, arrivée de millions de réfugiés et changement de régime) vont affecter encore plus significativement et plus longuement le pays. Le Congo n’a pas généré ces événements, certes, mais le Congo a mal géré leurs conséquences dans son ressort, et aujourd’hui encore les autorités sont à la traîne. Fréquemment, on les entend dans des jérémiades entrain d’accuser la « communauté internationale » (et la France) d’être à la base de la présence au Congo des ex-FAR et Interahamwe. Elles peuvent bien avoir raison, mais il une attitude responsable consisterait plutôt à concevoir une solution, quitte à demander l’aide de cette « communauté internationale » pour qu’elle contribue à son application.

Mais le rôle que joue les pays voisins du Congo, et le Rwanda spécifiquement, n’est pas que passif, bien au contraire. Leur participation directe dans la déstabilisation du Congo est une réalité indéniable et répétitive. En soutenant la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, le Rwanda ne s’est pas contenté de soutenir la révolté contre un régime dictatorial, ses troupes ont massacré des centaines de milliers de personnes sur leur passage, commis des pillages, etc. Pire, le Rwanda a manifestement développé des ambitions vis-à-vis du Congo depuis cette époque là. Déjà que son armée ne voulait plus partir du Congo. Après avoir eu des déconvenues avec les Banyamulenge, le Rwanda s’est tourné vers les autres Tusti congolais du Kivu qu’il a soutenu lors des rébellions du Rassemblement congolais pour la démocratie (1998-2003), du Congrès national pour la défense du peuple (2004 - ?), et aujourd’hui il soutient, voire téléguide le M23. Le Rwanda s’est impliqué dans le conflit meurtrier de l’Ituri, et selon le Groupe d’experts des Nations Unies, il soutient encore aujourd’hui de nombreux autres groupes armés qui commettent des atrocités dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et dans le district de l’Ituri. Par ailleurs, le Rwanda n’en fait pas assez pour finir une fois pour toutes avec l’activisme au Congo des ex-FAR et Interahamwe. Alors que les Nations-Unies et, dans une certaine mesure, les autorités congolaises ont multiplié des efforts pour éradiquer les Forces démocratiques pour la Libération du Rwanda, ce dernier garde sont espace politique hermétiquement fermé à toute opposition et à toute voix discordante. Quasiment tous ceux qui ont eu à s’opposer au régime dictatorial du Front patriotique rwandais se sont retrouvés en exile, ont été exécutés, ou ont été mis sous les verrous (y compris des personnalités rentrées volontairement d’exile). Les massacres commis par le Front patriotique rwandais n’ont jamais été jugés, que ce soit à Arusha (par le Tribunal pénal international pour le Rwanda), au Rwanda même ou à l’étranger. Comment convaincre dans ces conditions les réfugiés rwandais de retourner chez eux ? Certes il y a parmi ces réfugiés des personnes soupçonnées de crimes contre l’humanité et de génocide, qui mériteraient d’être jugées.

Mais la plupart sont des réfugiés tout court, qui ont fui la guerre au Rwanda, qui ont assisté impuissamment au massacre et au rapatriement forcé des leurs, et qui ont besoin d’être rassurées que le retour au Rwanda ne signifiera pas pour eux persécution, procès iniques, musèlement et expropriation. Pire, le Rwanda aurait recruté d’anciens combattants Hutu rapatriés chez eux pour les renvoyer dans des opérations militaires au Congo. Après tout cela, on peut se demander si le Rwanda veut réellement en finir avec la présence et l’activisme au Congo des milices composées de ses ressortissants, ou si c’est une situation qu’il entretient à dessein en vue de continuer à justifier sa propre politique et ses agissements vis-à-vis de la « communauté internationale ». En clair, le Rwanda devant choisir entre la démocratisation et la justice pour tous d’une part, et la déstabilisation d’autre part, préfère tenir ses problèmes à l’écart, au Congo.

Mais ce n’est pas tout. Les analyses selon lesquelles le Rwanda chercherait à assurer un contrôle politico-militaire et économique sur l’est de la RDC ne sont pas dénuées de fondement, si l’on regarde de près les faits (infiltrations massives de citoyens rwandais dans les forces de sécurité congolaises, notamment). Et de toute évidence, le Rwanda connaît des problèmes sérieux de démographie et de ressources, et le Congo, un Etat chaotique, riche, vaste, et où vivent des populations culturellement et historiquement proches des Rwandais, est naturellement son terrain de prédilection. 

Du côté ougandais et burundais, la situation est différente, mais elle présente tout de même des similitudes. Les rebelles ougandais de l’ADF/NALU font du trafic entre le Congo et l’Ouganda, et ont d’imports réseaux d’influence au sein du gouvernement, de l’armée, des services de sécurité ougandais. Au Burundi, c’est le cafouillage délibéré du processus démocratique par le régime en place qui a fait resurgir les Forces nationales de Libération.              

-          Les limites et les contradictions de la « communauté internationale » :     
Par « communauté internationale » j’entends ici les organisations internationales (telles l’ONU et l’Union européenne), les principaux bailleurs de fonds unilatéraux ou multilatéraux de la RDC (Etats-Unis d’Amérique, Royaume-Uni, France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Canada, …), y compris la Banque mondiale et le FMI, ainsi que les organisations non gouvernementales. Cette « communauté internationale » fait mine de s’impliquer « résolument » dans la résolution des problèmes de l’est du Congo depuis plus d’une décennie. Elle a dans ce sens déployé d’importants moyens et dépensé des sommes faramineuses d’argent dans les opérations dites de maintien de la paix, dans le « processus de démocratisation », dans la démobilisation et le rapatriement des groupes armés étrangers, dans des « projets de développement », dans la « restauration de la justice », etc. Quel est le résultat au cours, par exemple, des dix dernières années ? La région n’a retrouvé ni paix, ni stabilité, ni prospérité ; l’Etat est toujours aussi déficient, si ce n’est pire ; la violence a atteint des proportions inédites ; les infrastructures sociales et économiques sont toujours dans un état déplorable, … Bref, pas d’amélioration, pas de progrès démocratique, pas d’Etat de droit : rien de rien.

L’on pourrait même dire, sans exagération aucune, qu’au lieu d’être salutaire, l’action de la « communauté internationale » s’est souvent avérée désastreuse. Car plutôt que de responsabiliser les Congolais, de les aider à bâtir par eux-mêmes un Etat et une Nation, à atteindre leur résilience et leur autonomie aussi bien politique qu’économique, l’intervention de la « communauté internationale » a eu pour effet (et pour stratégie ?) de consolider une culture de dépendance, de résignation, d’attente, de paresse physique et intellectuelle, voire de sujétion. Dans le chef des gouvernants et des structures qui ne sont institutions que de nom, mais aussi dans celui des simples citoyens, des paysans analphabètes aux pseudo-cadres et intellectuels. Ainsi, des agences onusiennes et des ONG se sont systématiquement réparties des tâches qui incombent normalement à l’Etat, mais elles ne peuvent assurer ni leur pérennité, ni leur uniformité. Des projets comme REJUSCO (Restauration de la Justice au Congo) ont englouti des millions de dollars, avec des résultats pour le moins ridicules sur terrain. Actuellement, le programme STAREC (Stabilisation et Reconstruction de l’Est du Congo) se trouve sur la même voie. La MONUSCO, avec ses dix-sept mille hommes et un budget qui atteint cette année près d’un milliard et demi de dollars (à peu-près quatre millions de dollars par jour) est incapable d’assurer la protection effective des civils ou d’empêcher des viols massifs de femmes. La seule province du Nord-Kivu compte près d’une centaine d’ONG internationale et d’agences des Nations-Unies. Comparé au système de prédation, d’opacité et de corruption en vigueur dans le pays, leur fonctionnement n’est pas plus exemplaire, loin s’en faut. L’immense majorité de leur budget est dépensée en logistique et paie des personnels souvent expatriés, parfois incompétents et ignorants tout de leur contexte de travail.

Par ailleurs, il est souvent arrivé que les intérêts et les calculs stratégiques de cette « communauté internationale » soient en contradiction avec les exigences de la paix et de la stabilité de cette région. Pour ne citer que quelques exemples, le pétrole de la partie congolaise du Rift-Valley (lac Albert, parc des Virunga) ; l’exploitation du coltan et d’autres métaux dans le Kivu et l’Ituri, l’exploitation de l’or et du bois dans le nord-est du Congo, etc. En ce qui concerne les minerais, les mesures arrêtées par le gouvernement américain ont servi à quoi ? A paralyser la modeste économie des petits mineurs artisanaux à qui on dit que leurs pierres ne valent plus rien, que personne n’en veut plus, alors que des commerçants véreux continuent de les vendre à les « blanchir » dans les pays voisins avant de les exporter tout bonnement sur le marché international.

Il y a aussi les guerres d’influence linguistique et politique, « propres et silencieuses » en Occident, mais combien bruyantes et sanglantes dans cette région. Enfin, épinglons le commerce des armes et la valeur des décisions prises par les Nations-Unies. Le Congo ne fabrique pas la moindre kalachnikov, pas plus que ses pays limitrophes. Pourtant des milliers d’armes et des tonnent de munitions circulent à l’est du Congo, entre les mains de groupes armés. Sans nier la responsabilité première de l’Etat congolais et du gouvernement (pour peu que la notion de responsabilité se conçoive pour des institutions à peine existantes), l’on ne peut pas dire objectivement que la « communauté internationale » soit innocente dans cette situation. Les quelques décisions prises pour arrêter le commerce des armes en provenance de pays étrangers vers les groupes armés actifs à l’est du Congo n’ont jamais été suivies de véritables mesures d’application et de sanctions. Il en est de même des actions tendant à décourager les actes de violence contre les populations civiles et, plus généralement, la commission des crimes. Quelques individus remis à la Cour pénale internationale, et la justice congolaise peut s’endormir tranquillement ; des mandats d’arrêts lancés contre des criminels notoires, mais personne n’en fait assez pour qu’ils soient arrêtés et jugés ; et puis des gels des avoirs (des avoirs « éventuels »), de ridicules interdictions de voyage, et c’est tout.

En définitive, l’implication de la « communauté internationale » dans à l’Est et ailleurs au Congo n’est ni dissuasive, ni constructive, ni même stimulante. Et pourquoi s’étonne-t-on que la crise persiste ? Personne au sein de la « communauté internationale » ne veut se remettre en cause. D’une part, elle donne l’impression de s’investir dans la résolution de la crise (et les Congolais, par naïveté ou par stupidité, ne se font pas prier pour lui délaisser leur responsabilité), mais elle ne le fait vraiment. A la limite, elle agit très maladroitement.   


(...) La partie traitant des solutions préconisées sera mise en ligne très prochainement. 

jeudi 13 décembre 2012

RDC : l'Ouganda "inquiet" au sujet de la "réorganisation" des ADF/NALU"

Gén. Aronda Nyakairima, Chef d'Etat-major de l'UPDF
Selon le quotidien pro-gouvernemental ougandais New Vision, citant des sources militaires ougandaises, les Forces Démocratiques alliées/Armée nationale pour la libération de l'ouganda (ADF/NALU) pourraient "profiter de la confusion qui règne actuellement entre l'armée congolaise et les rebelles du M23 pour attaquer à nouveau l'Ouganda". Dans son article à la une intitulé "Ugandan rebels regroup in Congo" (ce qu'on peut traduire par : "les rebelles ougandais se réorganisent au Congo"), le journal, connu pour être le porte-voix du régime du président Yoweri Kaguta Yussuf Museveni, renseigne que ces rebelles, dont le nombre oscillerait autour de 600, auraient redoublé d'activités ces dernières semaines, dans les localités d'Erengeti et de Kikingi, situées à une centaine de kilomètres de la frontière congolo-ougandaise.

Selon le général Aronda Nyakairima, chef d'Etat-major général de l'UPDF (Uganda's People Defence Force, l'armée nationale ougandaise), les ADF/NALU auraient acquis des armes et des munitions de l'armée congolaise, lors d'attaques lancées contre elles. Toujours selon lui, cette réorganisation constituerait une menace sérieuse pour la sécurité de l'Ouganda, si bien qu'il se serait rendu récemment dans la région ouest de l'Ouganda, proche de la RDC, pour discuter promptement de la situation avec ses officiers, dont le commandant de la Deuxième Division, et des officiers de renseignements militaires.

Citant le Brigadier Patrick Kankiriho, commandant de cette Deuxième division basée à Mbarara, à l'ouest de l'Ouganda, le journal relate que les ADF/NALU recruteraient beaucoup de combattants dans toute la région (ouest de l'Ouganda), et qu'elles s'adonneraient à l'exploitation et au commerce illicites de ressources naturelles de la RDC, une activité qui leur procurerait des revenus importants. Les ADF/NALU seraient dotées d'une bonne structure militaire, semblable à celle d'une armée classique, au sommet de laquelle se trouverait un certain Jamil Mukulu.

Une "une" pour rien ? 

Le titre du New Vision est attirant. On ouvrant le journal, on s'attend à des révélations - sérieuses ou farfelues, peu importe - sur la constitution d'une menace contre la sécurité de l'Ouganda qui serait entrain de se (re)constituer dans les forêts congolaises. Eh bien, presque pas de nouvelle en réalité ! Aucune attaque ou plan d'attaque, ces mots confuses sur une acquisition d'armes et munitions des mains des FARDC, des rappels sur les exactions jadis commises par la rébellion, des spéculations sur leur composition et leur structure, et c'est tout pour une "une" !

Pourtant l'on peut se demander si c'est anodin, un tel exercice médiatique, dans une période aussi trouble à l'Est de la RDC, et au moment où l'Ouganda est accusée de soutenir la rébellion du M23 ? Il faut se rappeler que l'armée ougandaise est entrée plusieurs fois en RDC, officiellement à la poursuite des rebelles qui constituaient une menace contre sa sécurité. Au nombre de ces ennemis d'alors, les ADF/NALU, accusées à l'époque de mener des attaques et de commettre des crimes graves dans plusieurs localités ougandaises proches de la frontière de la RDC, dans les années 1990. Affaiblies (de l'aveu même du chef d'Etat-major de l'armée ougandaise), les ADF/NALU n'ont pas mené d'opération sur le sol ougandais depuis plusieurs années. Cependant, même après les opérations conjointes menées récemment par les armées congolaise et ougandaise, ces rebelles sont demeurées actives dans les territoires de Lubero et de Beni, au nord du Nord-Kivu, commettant plusieurs exactions contre les populations congolaises.

Les ougandais voudraient-ils insinuer, comme les rwandais il y a quelques semaines, que l'accroissement de la "menace" des ADF/NALU contre sa sécurité pourrait justifier une nouvelle intervention ouverte de ses troupes sur le sol congolais ? Aronda Nyakairima aurait assuré au New Vision que l'UPDF n'est pas en RDC et ne prévoit pas d'y intervenir, arguant qu'il faisait confiance aux efforts régionaux déployés pour combattre les groupes armées (dont les ADF/NALU) opérant à l'est de la RDC. "J'espère que les efforts de la région d'endiguer les forces négatives en RDC vont réussir? Nous avons des modèles qui ont réussi et qui peuvent être dupliqués là-bas, dont le Burundi, la Somalie et le Soudan du Sud", aurait-il déclaré, faisant allusion au projet ridicule de la CIRGL de déployer une "force internationale neutre" en RDC pour combattre  les forces négatives qui y opèrent.

Pour tout dire, on a beau chercher les raisons d'un tel coup d'éclat dans le quotidien, on se perd en imaginations. La RDC étant un pays où les intrigues les plus sordides peuvent se faire impunément, il ne serait pas étonnant que l'Ouganda et le Rwanda tentent de surfer sur la présence - et le regain soudain d'activisme - de groupes armés qui leur seraient hostiles, et accuser la RDC de les soutenir, pour tenter de recouvrer leur statut de victimes-irréprochables. Et tant pis si les rapports du panel d'experts des Nations-unies détaillent la façon dont, par exemple, le Rwanda crée, arme et entretient des groupes armés "locaux" ou "étrangers" qui ont le double mérite de compliquer davantage l'équation à l'armée congolaise, et de collaborer à directement à son plan de déstabilisation !

Pour la petite histoire, Aronda Nyakairima n'est pas un officier tombé de la brousse (comme certains au sein des FARDC). En plus d'être un politologue de formation, il a fait des Etudes stratégiques au "centre intellectuel de l'armée" du célèbre Fort Leavenworth, aux Etats-unis d'Amérique. Il est originaire du district de Rukungiri, à l'ouest de l'Ouganda, non loin de la RDC et du Rwanda (comme un certain Yoweri Museveni), et il milite au sein du présidentiel National Resistance Mouvement depuis 1981 (à l'époque il n'était âgé que de 22 ans). Oh, pas la peine de lire entre les lignes : qu'est-ce que tout ceci peut bien signifier... Pas grand chose !