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mardi 12 novembre 2013

Est de la RD Congo: Ces guerres..."au nom des Tutsis !"

Minova: Des enfants dans un camp spontané pour déplacés internes ayant fui les violences dans le territoire de Masisi. Photo: JMobert.

Par Jean-Mobert N.Senga

1996 : la guerre qui allait emporter le régime trentenaire de Mobutu éclate, quelque part au Sud-Kivu, dans l'est de la République Démocratique du Congo. En première ligne se trouvent les Banyamulenge – ces Tutsis Congolais vivant principalement dans les plateaux de Mulenge au Sud-Kivu et dont la citoyenneté zaïroise était déniée par les caciques du Mouvement populaire de la Révolution, parti-Etat. Ils ont pour principaux alliés, si pas meneurs, d’autres Tutsis – étrangers, ceux-là – les militaires de l’Armée Patriotique Rwandaise venus de l’autre côté de la rivière Ruzizi, chez le minuscule voisin de la RDC, le Rwanda, où ils venaient fraîchement de renverser le régime du Hutu et ami personnel de Mobutu, le général Juvénal Habyarimana.

Deux ans plus tard, presque jour pour jour, alors que la rébellion de l’AFDL dans laquelle les Banyamulenge et d’autres Tutsis Congolais s’étaient tant investis dirige désormais le pays, avec à sa tête Laurent-Désiré Kabila, une autre rébellion éclate : le Rassemblement Congolais pour la Démocratie. Elle fait suite à l’endurcissement de ton – appelons - le comme cela – par Laurent-Désiré Kabila à l’égard de ses parrains Tutsis (Congolais et Rwandais). Soutenu également par le Rwanda, le RCD occupera jusqu’à la moitié du territoire national et durera jusqu’à la transition politique de 2003. Entretemps, le « traître » Laurent-Désiré Kabila – « traître » aux yeux des Tutsis et du Rwanda ayant substantiellement contribué à le faire installer au pouvoir – aura été assassiné dans des circonstances encore troubles à ce jour. Victime de la revanche des Tutsis qui lui en voulaient de les avoir trahis ? C’est l’une des hypothèses plausibles...

En 2003, à la suite d'âpres négociations entre Kinshasa et ses rébellions, un Tutsi (Munyamulenge) occupera le poste de vice-président pour la première fois dans l'histoire du Congo, en la personne d’Azarias Ruberwa Manywa, tandis que de nombreux autres seront déversés dans l’armée, la police, les services des renseignements et l’administration publique. Pour la première fois aussi, en 2006, un Tutsi – le même Azarias Ruberwa – sera candidat à l’élection présidentielle. Pourtant, à peine le « nouveau président » Joseph Kabila élu, d’autres Tutsis tentent une rébellion : Jules Mutebusi et Laurent Nkunda. Ayant échoué au Sud-Kivu, ce dernier émigre au Nord-Kivu où il crée, quelques mois plus tard, le « Congrès National pour la Défense du Peuple » (CNDP). En réalité, c’est un « Congrès pour la défense des Tutsis » qu’il estime marginalisés, forcés à l’exile au Rwanda et dans d’autres pays, et menacés par les rebelles Hutu rwandais installés au Congo depuis 1994. Au fur et à mesure des péripéties, on ira jusqu’à la création, début 2012, de l'actuel « Mouvement du 23 Mars » (M23) qui occupait encore il y a quelques jours une partie importante du Nord-Kivu.

De Azarias Ruberwa, Bizima Karaha, à Bosco Ntaganda, Sultani Makenga, en passant par Laurent Nkunda, les chefs de guerre Tutsis qui mènent les rébellions en République Démocratique du Congo prétendent lutter pour les droits de leurs frères Tutsis : droit à la nationalité, droit à être considérés dans la vie nationale, droit à retourner au pays pour les exilés, etc. Mais la main du régime Tutsi du Rwanda n’est jamais loin de toutes ces intrigues guerrières, si bien que les Tutsis sont de plus en plus indexés – collectivement, hélas ! – comme étant en grande partie à la base des souffrances endurées par les populations congolaises. L’idée qu’il y aurait un plan d’instaurer un empire Tutsi-Hima dans la région, ou encore d’opérer la partition de l’Est de la RDC à leur faveur a fait long feu. Le président Joseph Kabila, accusé à tort ou à raison d’incompétence est lui-même taxé de Tutsi ou de Rwandais. Mais bien sûr l’exacerbation, parmi les autres Congolais, du ressentiment envers les Tutsis n’est pas l’unique conséquence de ces rébellions menées en leur nom. D’une part, outre les millions de morts depuis 1996, des millions de gens ont dû fuir leurs maisons et leurs villages pour s’installer en lieux relativement plus sûrs au pays ou à l’étranger. La perte des biens, l’abandon de l’école pour des millions d’enfants, le viol massif des femmes, …sont autant d’autres conséquences. D’autre part, la situation des Tutsis Congolais ne s’est guère améliorée; bien au contraire. Des milliers d’entre eux vivent en exile depuis des décennies, et les guerres que l’on mène en leur nom sont loin de leur permettre un retour serein, voir un retour tout court.

Bref, comme le résumait si bien dans une interview Enock Ruberangabo, le lucide président de la communauté Banyamulenge de la RDC, les Tutsis Congolais sont « doublement victimes » des guerres chroniques que connaît la République Démocratique du Congo : comme d’autres Congolais, tout d’abord, ils vivent au quotidien les violences, l’exile et la misère ; et comme Tutsis, ils sont désignés comme étant les coupables, marginalisés, exclus, haïs, honnis par les autres communautés. Or, bien peu parmi les Tutsis ordinaires sont ceux qui trouvent leur compte dans cette folie, dont seuls quelques officiers militaires, hommes d’affaires et politiciens connaissent les tenants et les aboutissants. On en dirait autant, d’ailleurs, pour les autres groupes armés soi-disant communautaires (Hunde, Hutu, Lega, Nyanga, Tembo, Shi, etc.), dont seule une poignée de manipulateurs sont toujours bénéficiaires, et qui n’en embrasent pas moins les communautés tribales et ethniques, en les opposant les unes aux autres.

Alors, ces guerres et ces violences valent-elles vraiment la peine ? A qui profite-t-elles réellement ? Rarement à ceux dont elles portent abusivement le nom, qu’ils s’appellent Tutsi, Hunde, Lega, Hutu, Nyanga, Nande ou Tembo. Le jour où la population aura intériorisé cette réalité, personne ne pourra plus se servir de l’instrumentalisation ethnique pour justifier ou essayer de légitimer les violences. Et heureusement que ce jour est entrain de poindre à l’horizon, puisque de plus en plus de gens réalisent combien on est tous perdants dans la guerre ; combien les guerres qui opposent les uns aux autres ont toujours leur manipulateur, au pays ou à l’étranger, qui en tire parti et qui a intérêt à ce qu’elles perdurent.

Article publié initialement sur le site de Christoph Vogel (le 12 novembre 2013) dans le cadre des essais "Amani Itakuya", sur ce lien : http://christophvogel.net/2013/11/12/amani-itakuya-14-est-de-la-rdc-ces-guerresau-nom-des-tutsis/

mardi 12 février 2013

Masisi, Nord-Kivu : Pacte pour la paix, ou alliance contre les Tutsi ?

"Masisi, le sang et les larmes, cela ne te ressemble pas !".
Un troupeau de vaches paissent sur une colline, près de Rubaya (Masisi).
Photo : octobre 2012 - J.Mobert.


Un pacte de non-agression mutuelle a été signé, mardi 5 février 2013, entre plusieurs groupes armés opérant dans le territoire de Masisi, dans la région du Nord-Kivu. Ce pacte vise à mettre un terme aux affrontements meurtriers et aux rivalités récurrentes entre les principaux groupes tribaux de Masisi, notamment les Hutu, les Hunde, les Nyanga et les Tembo (à l’exception notable des Tutsi). Le territoire de Masisi est l’une des parties les plus affectées par les conflits ethniques et identitaires dans l’Est de la République Démocratique du Congo, et cela depuis les années 1990, bien avant l’embrasement généralisé de la région. Que ce soient les leaders des groupes armés concernés, les autorités provinciales et les notables locaux, ou encore les différentes organisations impliquées dans la recherche de la paix dans ce territoire, tout le monde a salué la signature de cet accord sans précedent. 

Le général Janvier Kalairi, chef de l’Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS, d’obédience Hunde) a déclaré à l’Agence France Presse : "Nous demandons à la population d'oublier les erreurs du passé. Il n'y a plus de Nyatura ou d'APCLS, ni de Hutus et de Hundes. Pour l'instant, nous sommes tous membres d'une même famille". Avec le même enthousiasme, le chef du groupe Nyatura (d’obédience Hutu), a affirmé à la même Agence que ce jour "marquait la fin du tribalisme dans le Masisi", avant d’agrémenter : "Nous devons apporter la paix à la région et nous aimer comme des frères et sœurs". Y a-t-il des raisons d’espérer que ce pacte inaugure véritablement l’ère d’une paix durable dans cette magnifique et riche contrée, ensanglantée par des décennies de conflits et de violences ? Mais curieusement, ces groupes ont crée un nouveau groupe qu’ils ont dénommé Alliance des Patriotes contre la balkanisation du Congo (APCBCO), dont on ne connaît pas encore les contours réels.

Hunde, Hutu Tembo, Nyanga, à l’unisson

L’histoire entre les communautés tribales du Masisi est très tumultueuse : entre les Hunde et les Hutu, entre ces derniers et les Tutsi, les Nyanga ou les Tembo, entre les Banyarwanda (Hutu et Tutsi) et tous les autres, etc. Les causes sont aussi nombreuses : conflits fonciers entre les « autochtones » et les « immigrés », les propriétaires coutumiers et les cessionnaires, entre les agriculteurs et les éleveurs, entre les propriétaires, etc. ; conflits identitaires ; luttes de pouvoir ou d’influence ; … Ensuite il y a eu des événements qui n’ont pas arrangé les choses, bien au contraire : La « guerre de libération du Rwanda » au début des années 1990 et l’effort de guerre (financier, mais surtout humain) consenti par les Tutsi du Masisi à leurs frères ; l’arrivée massive dans ce territoire des réfugiés Hutu rwandais à partir de 1994 ; les expéditions meurtrières de l’armée rwandaise entre 1996 et 2003 ; et enfin les rébellions Tutsi du CNDP (2004-2009) et, actuellement, du M23. A cela s’ajoute le boom du Coltan ces dernières années ; un minerai dont regorgent en abondance les collines verdoyantes de cette « Suisse d’Afrique », et dont les luttes souvent déloyales pour l’exploitation n’ont pas manqué d’ajouter de la poudre au feu.   

De nombreuses tentatives de concilier les communautés tribales du Masisi ont échoué par le passé. Soit parce que la méfiance était trop importante entre elles, soit parce que les pouvoirs publics ne s’y étaient pas suffisamment impliqués, soit encore à cause des interférences pour des fins politiciennes ou économiques. A cet égard, l’accord qui vient d’être signé est historique. En effet, outre qu’il donne désormais un semblant d’entente entre les principaux groupes armés, correspondant aux principaux groupes tribaux de Masisi (APCLS, FDDH/Nyatura, Rahiyaa-Mutomboki, FDC-Guides, et une faction de déserteurs des FARDC), il arrive à un moment où les autorités congolaises ont plus que jamais besoin de cohésion des forces pour faire face à aux forces étrangères ou réputées telles, en l’occurrence les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR) et surtout le M23. Déjà, dans ce but précis, les autorités congolaises essayaient depuis plusieurs mois de convaincre Janvier Karairi et ses hommes ainsi que les combattants Nyatura de rejoindre les Forces armées de la RD Congo. Selon plusieurs informations, les combattants de ces deux groupes avaient pris part aux combats ayant opposé les FARDC au M23 au mois de novembre 2012 à Goma et ses environs. Peu avant l’offensive du M23 sur Goma et Sake dans cette période, ce sont des milliers de combattants de ces deux groupes armés qui avaient été rassemblés à Ngungu et Mushaki en prévision d’une intégration formelle au sein de l’armée congolaise. L’offensive du M23 avait eu pour effet de les disperser de nouveau, chaque combattant rejoignant ainsi son groupe ou son fief, mais, de toute vraisemblance, cela n’avait en rien entamé leur rapprochement avec les FARDC. Cet accord est ainsi d’autant plus significatif pour les autorités congolaises qu’elles ont tout intérêt à réduire autant que faire se peut le nombre de brasiers dans l’Est.

 Historique comme fragile !

S’il peut être qualifié avec raison d’historique, cet accord demeure hélas très fragile à bien des égards.
-          La communauté Tusti à l’écart : ils constituent l’une des communautés tribales de Masisi, et leur rôle (positif ou négatif) sur les plans militaire et politique, aussi bien que leur importance démographique ne sauraient être ignorés. Il faut encore savoir si cette communauté a été mise à l’écart par les négociateurs de cet accord, ou si c’est elle-même qui n’a pas voulu être de la partie. Quoiqu’il en soit, le fait qu’elle ne figure pas parmi les signataires n’est pas rassurant du tout. L’on se rappellera que la guerre actuelle du M23 est officiellement justifiée, entre autres, par la prétendue marginalisation des Tutsi, les menaces que feraient peser sur eux leur communauté la présence des Hutu rwandais dans l’Est de la RDC et la situation des dizaines de milliers deTutsi congolais réfugiés au Rwanda. Certes le M23 n’est pas jusqu’ici parvenu à s’installer dans le Masisi, mais il y a des groupes qui lui sont inféodés et qui servent ses intérêts politiques, stratégiques, voire militaires. Les Rahiya-Mutomboki et les FDC-Guides sont de ceux-là, selon les rapports du Groupe des Experts de l’ONU. Et pour couronner le tout, il y a ce mouvement continu de femmes et d’enfants Tutsi quittant en masse le territoire de Masisi pour se réfugier au Rwanda depuis le début du mois de décembre 2012. Leur raison officielle : fuir les exactions et les attaques ciblées commises contre eux par les FDLR et par les autres miliciens congolais (Hutu, Hunde, Nyanga, …). Ce dont on peut déduire aisément que tous les groupes ethniques de Masisi se seraient ligués ensemble contre les seuls Tutsi. Il est même à craindre que les Tutsi ne voient dans cet accord une alliance hostile à leur égard entre le gouvernement congolais et des groupes « anti-Tutsi ». Encore que les Nyatura sont souvent assimilés de façon systématique aux FDLR, donc aux « génocidaires » par certains, confortant ou corroborant ainsi la propagande officielle rwandaise. Il est donc superflu de penser mener un processus de paix durable dans le Masisi sans eux. A moins que cet accord ne soit qu’un premier pas, et que d’autres pas suivent…

-          L’incertitude d’une unité de leadership, de vues et d’intérêts à l’intérieur des groupes engagés :     Ceci constitue un autre problème sérieux. En effet, on sait qu’au sein d’un groupe comme Rahoya Mutomboki ou les Guides, il y a des factions qui obéissent à des intérêts et des commandements différents, et dont les obédiences ont un caractère variable. Dès lors, l’on peut douter que l’engagement d’un Bwira pour le compte des Rahiya Mutomboki fasse l’unanimité au sein de ce groupe. Pareil pour les Nyatura et les Guides. Quant à l’APCLS, l’optimisme est permis, pour autant que sa communauté ne trouve pas dans cette alliance une trahison…

-          L’incertitude d’une volonté politique et de mesures sérieuses d’accompagnement : l’autre problème est celui de la politique des autorités civiles et militaires aux niveaux national et provincial. Sont-elles à mesure de capitaliser cette opportunité de mettre ensemble les principaux groupes armés de Masisi, afin qu’ils cessent réellement de se faire la guerre ? On peut en douter. D’un côté il y a le laxisme habituel de ces autorités, leur manque de stratégie et de cohérence. De l’autre, il y a les jeux politiciens et les calculs affairistes qui accompagnent toujours les conflits et les violences communautaires dans les Kivu.

En somme, la signature de ce pacte est un pas important que les autorités et les autres acteurs devraient chercher à capitaliser et à orienter pour que l’Alliance qui s’est créée ne devienne pas une alliance du genre « tous contre les Tutsi », et pour que ce semblant de cohésion retrouvée autour d’un intérêt commun ne vole pas trop vite en éclats. Par ailleurs, il est important de trouver des mesures d’encadrement des miliciens issus de ces groupes (l’on ne sait pas encore si ceux-ci vont rentrer dans l’APCBCO), mesures qui ne doivent surtout pas consister en une intégration systématique au sein des FARDC. Enfin, l’armée et la police doivent être effectivement déployées dans cette contrée, en vue d’y assurer la sécurité. Encore faut-il que ces dernières se comportent et soient traitées différemment que d’habitude…

On verra, au cours de semaines et des mois à venir, les retombées de ce pacte. En attendant, prudence et méfiance !





dimanche 30 décembre 2012

Nord-Kivu : le territoire de Masisi se vide de ses...Tutsis

Des personnes fuyant des combats à l'Est de la RDC
"Notre voisine est arrivée chez nous ce matin et elle nous a dit : "Maman Kabibi, adieu, nous partons pour le Rwanda". Je lui ai demandé pourquoi ils partaient, mais elle n'a rien voulu me répondre. Elle nous a embrassé, et elle est partie. Quelques instants plus tard, nous les avons vus, sa famille et elle, monter sur des moto en direction de Goma, avec tout ce qu'ils pouvaient emporter".

C'est en ces termes que Mariya, la cinquantaine révolue, me parlait avec beaucoup d'anxiété dans la voix, de la situation qui s'observe dans son village situé près de Rushebere, dans le territoire de Masisi. Depuis quelque trois semaines en effet, des mouvements assez importants de civils de l'ethnie Tutsi qui quittent leurs villages dans ce territoire pour aller se réfugier au Rwanda inquiètent les membres d'autres communautés, et les spéculations vont bon train sur les raisons de cet exode mono ethnique. 

Préparation du "pire" ? 

Corroborant le témoignage de Mariya, Célestin, un habitant de Mushaki m'a confié : "Ce sont surtout les femmes, les vieillards et les enfants qui partent. Les jeunes et les hommes restent. C'est notamment eux qui continuent de garder leurs nombreuses vaches. Tout le monde se demande pourquoi. Nous craignons qu'ils ne soient entrain de mettre leurs femmes et leurs enfants à l'abri en préparation de quelque chose d'horrible. Comme cela, ils pourront tuer tout celui qu'ils trouveront sans réfléchir deux fois". En tout cas, à Masisi, tout le monde y va de son analyse. Ce qui est certain, c'est que tout le monde parmi les Hunde et les Hutu est inquiet par cette situation. D'autant plus que d'après les mêmes témoignages, les raisons selon lesquelles les Tutsis fuiraient la persécution dont ils seraient victimes de la part des miliciens FDLR, Ntatura et autres Maï-Maï sont infondées. "Il n'y a pas eu la moindre attaque des milices contre notre village depuis des mois, pourtant la majorité des Tustis en sont partis ces derniers jours", a attesté Gahungu, un jeune étudiant originaire de Rubaya. Et de renchérir : "la sécurité n'est pas totale, certes, mais il est erroné de dire que les Tustis seraient spécialement visés ou pourchassés". 

Les médias rwandais proches du pouvoir de Kigali ont relayé la nouvelle de cette arrivée massive de nouveaux réfugiés congolais sur leur territoire, arguant qu'ils fuiraient des persécutions dont ils seraient l'objet de la part des militaires FARDC et de "leurs complices FDLR et Maï-Maï" qui les accuseraient d'être de connivence avec le M23. Certains seraient pourchassés du fait simplement de leur tribu et de leur langue. Quelque 500 à 1000 familles auraient ainsi atteint le Rwanda depuis le début du mois de décembre. Un campement a été installé à un pas de la frontière rwandaise de Gisenyi (la Corniche, dite aussi Grande Barrière) pour recevoir ces réfugiés. Par la suite, des camions du HCR font plusieurs rotations par jour pour les acheminer vers le camp de transit de Nkamira, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière, sur la route de Kigali. 

Côté congolais, ces réfugiés sont enregistrés par deux agents avant de pouvoir passer la barrière. Chaque jour, ce sont plusieurs dizaines de réfugiés qui arrivent, par moto ou par véhicule, avec matelas, valises, ustensiles de cuisine et autres biens sur le dos.

Silence radio côté congolais 

La situation a beau être préoccupante, personne n'en a encore rien dit côté congolais, que ce soit les autorités politico-administratives ou les acteurs de la société civile. On fait comme si de rien n'était. Pourtant les inquiétudes des autres habitants de Masisi sont à mon sens fondées. De fait, le départ de leurs voisins Tutsis n'est pas une bonne chose, surtout si réellement les raisons avancées pour justifier ces départs sont fausses. Quiconque connaît les horreurs qui ont déjà eu lieu dans ce territoire et qui ont toujours eu un caractère ethnique ne peut pas juger excessive la crainte que ces départs aient pour conséquence de permettre dans les prochains jours des attaques indiscriminées contre les populations civiles restantes. 

L'on se rappellera qu'au mois de février 2012, lors de la défection du général Bosco Ntaganda et ses fidèles et de leur retrait dans les hauteurs de Mushaki, alors que la plupart des membres d'autres communautés qui fuyaient les combats s'étaient contentés de s'installer à Mugunga, près de Goma, la communauté Tutsie avait elle choisi de se réfugier directement au Rwanda, prétextant que leur sécurité dans le camp de Goma ne serait pas assurée. De manière presque systématique, des véhicules allaient les chercher à Sake et les acheminer tout droit vers la grande barrière. Ils sont par la suite allés gonfler le chiffre des réfugiés congolais qui se trouvent dans le camp de Kihembe au sud du Rwanda depuis plusieurs années. 

Exile, retour ou déportation ? 

Les autorités congolaises regardent cette situation avec insouciance. Pourtant elle est extrêmement dangereuse et devait être gérée avec beaucoup d'attention. En effet, ils ne sont pas rares les Congolais de Goma qui s'amusent à lancer à ces personnes : "partez, vous ne faites que retourner chez vous !". Pour ces extrémistes (ou ces ignorants, c'est presque pareil), l'explication de ce départ "facile" vers le Rwanda est simple : ils se sentent rwandais, ils sont libres d'y retourner, l'on devrait s'en féliciter, pourvu qu'ils ne reviennent pas plus tard...

D'autres analystes voient dans ce phénomène une machination du Rwanda. Thèse plus crédible à mes yeux. Si des populations rwandophones (Tutsies, plus précisément) fuient en masse le Congo pour se réfugier au Rwanda, cela prouve plusieurs choses à la fois : 
1. Qu'ils sont plus en insécurité que d'autres. La propagande qui accompagne ce mouvement s'efforce de créditer l'argument selon lequel les autorités civiles et militaires congolaises encouragent ou procèdent à la persécution des Tutsi congolais, de sorte qu'ils n'ont d'autre choix que de s'exiler. Politique discriminatoire, tentative de leur nier leur nationalité, etc. En conséquence, la lutte des mouvements d'autodéfense (comme le CNDP, le M23) est légitime et fondée. 
2. Que les milliers de réfugiés congolais (Tutsis) établis au Rwanda est impossible : ceux qui ont osé rester ou retourner au Kivu reviennent au Rwanda, donc les autres ne peuvent pas y retourner. Leur sécurité n'est pas garantie. 
3. Les FDLR sont toujours actifs : non seulement nuisibles - ils visent les Tutsis congolais et poursuivent leur oeuvre génocidaire entamée en 1994 au Rwanda - mais aussi ils ont le soutien (ou la tolérance) des autorités congolaises. 

Tous ces éléments renforcent les calculs du Rwanda et affaiblissent le gouvernement congolais, qui pourtant peine à s'en rendre compte. 

D'une part, les revendications des mouvements qui proclament l'autodéfense des Tutsis ou des populations rwandophones du Kivu sont légitimées aux yeux de la communauté internationale. Mais d'autre part, le Rwanda se maintient dans le jeu, comme l'hôte généreux de tous les persécutés avec qui il entretient des liens  culturels évidents. Et si l'on y ajoute l'élément "génocide", tout pays a le devoir d'intervenir pour l'empêcher. Tout pays, y compris le Rwanda, qui en a en plus fait la douloureuse expérience.

Par ailleurs, le départ massif de personnes appartenant à une certaine communauté, sans motif valable comme les témoignages laissent penser, complique à coup sûr l'équation du retour de la paix dans le territoire de Masisi. Si certains peuvent penser que les Tustis, en allant au Rwanda, ne font que retourner chez eux, l'on peut comprendre les difficultés qu'ils éprouvent à retourner ensuite. Parfois leurs champs sont vites repris par d'autres personnes et leurs vaches égorgées. 

D'autres personnes soupçonnent le Rwanda de faire partir ces gens pour pouvoir insérer massivement ses propres citoyens dans les rangs des réfugiés lorsqu'ils devront retourner. Ainsi il pourrait assurer le peuplement du Kivu par des rwandais dont le pays serait de plus en plus débordé avec l'accroissement de sa population. La méfiance à l'égard des Tutsi augmente de manière exponentielle. Et sur ce point-ci, ceux qui pourraient être entrain de faire un certain calcul avec ces déplacement manipulés de populations font erreur, car à long terme les choses pourraient se retourner contre eux et, malheureusement, contre des innocents qui ne savent pas vraiment en quoi on les entraîne.

Contrairement à ceux qui ne voient dans ce phénomène une manipulation rwandaise, je pense que les Tutsis du Masisi ont, comme d'autres habitants de ce territoire, de vrais problèmes sur lesquels les autorités devraient se pencher sérieusement. L'activisme des milices est une chose réelle. Les violences contre les femmes et les enfants, les pillages des biens, les conflits fonciers, ..., ce n'est pas de la fiction. Sauf que chaque communauté en est victime, et qu'un départ systématique vers le Rwanda n'est pas forcément la meilleure chose à faire. Encore que personne n'a encore été attaquée à Mugunga ou ailleurs du fait qu'elle était de telle ou telle ethnie. 

Le manque de réaction des autorités congolaises prouve encore combien la RDC est un pays sans gouvernement, sans politique, sans stratégie. Le Kivu n'a pas fini de faire les frais de cette carence !