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dimanche 28 avril 2013

Nord-Kivu : quand le gouvernement perçoit l'impôt pour le compte de groupes armés !

Les autorités du groupement Muvunyi-Shanga, en territoire de Masisi ont annoncé mardi le 23 avril dernier qu'elles allaient désormais percevoir un impôt en nature qu'elles distribueront ensuite aux groupes armés APCLS et Nyatura présents dans ce groupement. La nouvelle a été annoncée par radio Okapi dans ses éditions de mercredi 24 avril 2013. Le gruopement Muvunyi-Shanga est situé au sud-est du territoire de Masisi, sur le littoral du lac Kivu, jusqu'à la limite avec la province du Sud-Kivu. Il compte quelques-uns des principaux débouchés des produits agricoles de ce territoire (les marchés de Bweremana et de Shasha, qui alimentent la cité de Sake et la ville de Goma en vivres). Ce groupement abrite aussi le chef-lieu de la chefferie des Bahunde, à la tête de laquelle se trouve actuellement le Mwami Nicolas Kibanja Kalinda (qui réside tranquillement à Goma).

Shasha, un jour de marché. Des paysans travesent à gué une rivière pour atteindre le marché. L'avant-dernier point de perception de l'impôt (celui de la Chafferie des Bahunde) se cache derrière ces arbres. Photo : J.Mobert N.


La nouvelle peut surprendre les uns, paraître dérisoire pour les autres. C'est pourtant quelque chose d'extrêmement grave, impossible à imaginer dans un Etat normal. Certes, même sans cette collaboration des autorités gouvernement, les groupes armés sont omniprésents dans le groupement et rançonnent quotidiennement la population dans les collines surplombant le lac Kivu. Mais que des autorités gouvernementales, au lieu d'arrêter des mesures pour mettre durablement fin à cette situation, décident plutôt de contribuer à l'entretenit "autrement", est pour le moins stupéfiant.

La 8ème Région militaire des FARDC a son quartier général dans le coin

Il est vrai que les autorités au niveau du groupement n'ont ni le pouvoir, ni les moyens de mettre fin à l'activisme des groupes armés qui y opèrent. Mais une telle décision a-t-elle pu être prise sans que les autorités au niveau de la chefferie, du territoire, de la province, et le gouvernement central à Kinshasa ne soient infirmées ? Il n'y a eu en effet aucune réaction ni de la part du Mwami, de l'administration du territoire, du gouvernement de province, ... Pire, le quartier général de la 8ème Région militaire des FARDC (commandement du Nord-Kivu) est établi à deux pas de la base de l'APCLS sur l'axe Shasha-Bweremana. La population et les autorités locales se plaignent même de la surmilitarisation de la contrée. Le général Bauma, commandant Région, y réside depuis qu'il avait fui la ville de Goma - je devais dire depuis qu'il avait opéré un "replis stratégique" -  en novembre 2012. Mais sous le nez des FARDC, ce sont les APCLS qui font la loi. 

On attend la Brigade d'intervention ? Ah oui, c'est la recette-miracle qui va tout régler, y compris traquer des bandits armés de kalachnikov qui rançonnent la population et lui privent de ses modestes moyens de subsistance. Ce que les autorités du groupement n'ont pas dit, c'est la manière dont elles comptent gérer les militaires FARDC, qui ne se comportent pas différemment des miliciens, et qui rançonnent eux aussi les habitants. Va-t-il y avoir un troisième impôt en nature pour eux, ou va-t-on les laisser poursuivre le boulot eux-mêmes ? Entre trois et cinq points de perception sont installés à plus de cinq endroits sur les sentiers qui arpentent les collines de Muvunyi-Shanga,  par exemple pour aller de Karuba au marché de Shasha (8 heures de marche à pied). Les Nyatura ont leur point de perception (et leur mesure d'imposition), l'Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS) ont le leur, les FARDC, la PNC, la Chefferie également). Parfois, des bandits non organisés érigent eux aussi leurs points de perception, et les paysans n'ont pas d'autre choix que d'obtempérer, sous peine d'être maltraités. 

Où sont les "amis" de la RDC ? 

Ils ont voté une résolution et se frottent les mains. Trois mille soldats vont venir (quand ?) "neutraliser" les groupes armés et instaurer la paix, l'autorité de l'Etat, et bla-bla-bla... Bon sang, mais quand est-ce qu'on va se mettre à l'évidence que le problème du Congo c'est avant tout la léthargie et l'irresponsabilité des autorités congolaises, depuis la présidence jusqu'aux ministres, parlementaires, gouverneurs, magistrats et autres ? Ceux qui prétendent être des "amis du Congo" pourraient-ils regarder davantage de ce côté là, plutôt que de nous larguer des résolutions qui en définitive ne sont qu'un rideau pudique sur leur propre irresponsabilité et leur lâcheté. Il faut faire pression sur Kinshasa, au besoin couper toute aide autre qu'humanitaire (et encore ?) au Congo jusqu'à ce que des réformes soient entreprises, et des responsabilités minimales, comme dans ce cas celle de l'armée dans le groupement Muvunyi-Shangi, soient exercées. Sans cet effort, la Brigade d'intervention va échouer autant que la MONUC et la MONUSCO. Responsabiliser les autorités congolaises est plus qu'un besoin, c'est une absolue nécessité. C'est aussi une responsabilité pour des pays comme la France, la Belgique, les Etats-Unis, la Canada, ...bref tous ces tenors de la "communauté internationale", pour autant que leur volonté affichée d'aider la RDC comporte quelque degré de sincérité et de cohérence.  

En attendant, une autre preuve est là, si besoin en était, que les groupes armés sont, non pas combattus, mais entretenus.

mardi 12 février 2013

Masisi, Nord-Kivu : Pacte pour la paix, ou alliance contre les Tutsi ?

"Masisi, le sang et les larmes, cela ne te ressemble pas !".
Un troupeau de vaches paissent sur une colline, près de Rubaya (Masisi).
Photo : octobre 2012 - J.Mobert.


Un pacte de non-agression mutuelle a été signé, mardi 5 février 2013, entre plusieurs groupes armés opérant dans le territoire de Masisi, dans la région du Nord-Kivu. Ce pacte vise à mettre un terme aux affrontements meurtriers et aux rivalités récurrentes entre les principaux groupes tribaux de Masisi, notamment les Hutu, les Hunde, les Nyanga et les Tembo (à l’exception notable des Tutsi). Le territoire de Masisi est l’une des parties les plus affectées par les conflits ethniques et identitaires dans l’Est de la République Démocratique du Congo, et cela depuis les années 1990, bien avant l’embrasement généralisé de la région. Que ce soient les leaders des groupes armés concernés, les autorités provinciales et les notables locaux, ou encore les différentes organisations impliquées dans la recherche de la paix dans ce territoire, tout le monde a salué la signature de cet accord sans précedent. 

Le général Janvier Kalairi, chef de l’Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS, d’obédience Hunde) a déclaré à l’Agence France Presse : "Nous demandons à la population d'oublier les erreurs du passé. Il n'y a plus de Nyatura ou d'APCLS, ni de Hutus et de Hundes. Pour l'instant, nous sommes tous membres d'une même famille". Avec le même enthousiasme, le chef du groupe Nyatura (d’obédience Hutu), a affirmé à la même Agence que ce jour "marquait la fin du tribalisme dans le Masisi", avant d’agrémenter : "Nous devons apporter la paix à la région et nous aimer comme des frères et sœurs". Y a-t-il des raisons d’espérer que ce pacte inaugure véritablement l’ère d’une paix durable dans cette magnifique et riche contrée, ensanglantée par des décennies de conflits et de violences ? Mais curieusement, ces groupes ont crée un nouveau groupe qu’ils ont dénommé Alliance des Patriotes contre la balkanisation du Congo (APCBCO), dont on ne connaît pas encore les contours réels.

Hunde, Hutu Tembo, Nyanga, à l’unisson

L’histoire entre les communautés tribales du Masisi est très tumultueuse : entre les Hunde et les Hutu, entre ces derniers et les Tutsi, les Nyanga ou les Tembo, entre les Banyarwanda (Hutu et Tutsi) et tous les autres, etc. Les causes sont aussi nombreuses : conflits fonciers entre les « autochtones » et les « immigrés », les propriétaires coutumiers et les cessionnaires, entre les agriculteurs et les éleveurs, entre les propriétaires, etc. ; conflits identitaires ; luttes de pouvoir ou d’influence ; … Ensuite il y a eu des événements qui n’ont pas arrangé les choses, bien au contraire : La « guerre de libération du Rwanda » au début des années 1990 et l’effort de guerre (financier, mais surtout humain) consenti par les Tutsi du Masisi à leurs frères ; l’arrivée massive dans ce territoire des réfugiés Hutu rwandais à partir de 1994 ; les expéditions meurtrières de l’armée rwandaise entre 1996 et 2003 ; et enfin les rébellions Tutsi du CNDP (2004-2009) et, actuellement, du M23. A cela s’ajoute le boom du Coltan ces dernières années ; un minerai dont regorgent en abondance les collines verdoyantes de cette « Suisse d’Afrique », et dont les luttes souvent déloyales pour l’exploitation n’ont pas manqué d’ajouter de la poudre au feu.   

De nombreuses tentatives de concilier les communautés tribales du Masisi ont échoué par le passé. Soit parce que la méfiance était trop importante entre elles, soit parce que les pouvoirs publics ne s’y étaient pas suffisamment impliqués, soit encore à cause des interférences pour des fins politiciennes ou économiques. A cet égard, l’accord qui vient d’être signé est historique. En effet, outre qu’il donne désormais un semblant d’entente entre les principaux groupes armés, correspondant aux principaux groupes tribaux de Masisi (APCLS, FDDH/Nyatura, Rahiyaa-Mutomboki, FDC-Guides, et une faction de déserteurs des FARDC), il arrive à un moment où les autorités congolaises ont plus que jamais besoin de cohésion des forces pour faire face à aux forces étrangères ou réputées telles, en l’occurrence les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR) et surtout le M23. Déjà, dans ce but précis, les autorités congolaises essayaient depuis plusieurs mois de convaincre Janvier Karairi et ses hommes ainsi que les combattants Nyatura de rejoindre les Forces armées de la RD Congo. Selon plusieurs informations, les combattants de ces deux groupes avaient pris part aux combats ayant opposé les FARDC au M23 au mois de novembre 2012 à Goma et ses environs. Peu avant l’offensive du M23 sur Goma et Sake dans cette période, ce sont des milliers de combattants de ces deux groupes armés qui avaient été rassemblés à Ngungu et Mushaki en prévision d’une intégration formelle au sein de l’armée congolaise. L’offensive du M23 avait eu pour effet de les disperser de nouveau, chaque combattant rejoignant ainsi son groupe ou son fief, mais, de toute vraisemblance, cela n’avait en rien entamé leur rapprochement avec les FARDC. Cet accord est ainsi d’autant plus significatif pour les autorités congolaises qu’elles ont tout intérêt à réduire autant que faire se peut le nombre de brasiers dans l’Est.

 Historique comme fragile !

S’il peut être qualifié avec raison d’historique, cet accord demeure hélas très fragile à bien des égards.
-          La communauté Tusti à l’écart : ils constituent l’une des communautés tribales de Masisi, et leur rôle (positif ou négatif) sur les plans militaire et politique, aussi bien que leur importance démographique ne sauraient être ignorés. Il faut encore savoir si cette communauté a été mise à l’écart par les négociateurs de cet accord, ou si c’est elle-même qui n’a pas voulu être de la partie. Quoiqu’il en soit, le fait qu’elle ne figure pas parmi les signataires n’est pas rassurant du tout. L’on se rappellera que la guerre actuelle du M23 est officiellement justifiée, entre autres, par la prétendue marginalisation des Tutsi, les menaces que feraient peser sur eux leur communauté la présence des Hutu rwandais dans l’Est de la RDC et la situation des dizaines de milliers deTutsi congolais réfugiés au Rwanda. Certes le M23 n’est pas jusqu’ici parvenu à s’installer dans le Masisi, mais il y a des groupes qui lui sont inféodés et qui servent ses intérêts politiques, stratégiques, voire militaires. Les Rahiya-Mutomboki et les FDC-Guides sont de ceux-là, selon les rapports du Groupe des Experts de l’ONU. Et pour couronner le tout, il y a ce mouvement continu de femmes et d’enfants Tutsi quittant en masse le territoire de Masisi pour se réfugier au Rwanda depuis le début du mois de décembre 2012. Leur raison officielle : fuir les exactions et les attaques ciblées commises contre eux par les FDLR et par les autres miliciens congolais (Hutu, Hunde, Nyanga, …). Ce dont on peut déduire aisément que tous les groupes ethniques de Masisi se seraient ligués ensemble contre les seuls Tutsi. Il est même à craindre que les Tutsi ne voient dans cet accord une alliance hostile à leur égard entre le gouvernement congolais et des groupes « anti-Tutsi ». Encore que les Nyatura sont souvent assimilés de façon systématique aux FDLR, donc aux « génocidaires » par certains, confortant ou corroborant ainsi la propagande officielle rwandaise. Il est donc superflu de penser mener un processus de paix durable dans le Masisi sans eux. A moins que cet accord ne soit qu’un premier pas, et que d’autres pas suivent…

-          L’incertitude d’une unité de leadership, de vues et d’intérêts à l’intérieur des groupes engagés :     Ceci constitue un autre problème sérieux. En effet, on sait qu’au sein d’un groupe comme Rahoya Mutomboki ou les Guides, il y a des factions qui obéissent à des intérêts et des commandements différents, et dont les obédiences ont un caractère variable. Dès lors, l’on peut douter que l’engagement d’un Bwira pour le compte des Rahiya Mutomboki fasse l’unanimité au sein de ce groupe. Pareil pour les Nyatura et les Guides. Quant à l’APCLS, l’optimisme est permis, pour autant que sa communauté ne trouve pas dans cette alliance une trahison…

-          L’incertitude d’une volonté politique et de mesures sérieuses d’accompagnement : l’autre problème est celui de la politique des autorités civiles et militaires aux niveaux national et provincial. Sont-elles à mesure de capitaliser cette opportunité de mettre ensemble les principaux groupes armés de Masisi, afin qu’ils cessent réellement de se faire la guerre ? On peut en douter. D’un côté il y a le laxisme habituel de ces autorités, leur manque de stratégie et de cohérence. De l’autre, il y a les jeux politiciens et les calculs affairistes qui accompagnent toujours les conflits et les violences communautaires dans les Kivu.

En somme, la signature de ce pacte est un pas important que les autorités et les autres acteurs devraient chercher à capitaliser et à orienter pour que l’Alliance qui s’est créée ne devienne pas une alliance du genre « tous contre les Tutsi », et pour que ce semblant de cohésion retrouvée autour d’un intérêt commun ne vole pas trop vite en éclats. Par ailleurs, il est important de trouver des mesures d’encadrement des miliciens issus de ces groupes (l’on ne sait pas encore si ceux-ci vont rentrer dans l’APCBCO), mesures qui ne doivent surtout pas consister en une intégration systématique au sein des FARDC. Enfin, l’armée et la police doivent être effectivement déployées dans cette contrée, en vue d’y assurer la sécurité. Encore faut-il que ces dernières se comportent et soient traitées différemment que d’habitude…

On verra, au cours de semaines et des mois à venir, les retombées de ce pacte. En attendant, prudence et méfiance !





dimanche 30 décembre 2012

Nord-Kivu : le territoire de Masisi se vide de ses...Tutsis

Des personnes fuyant des combats à l'Est de la RDC
"Notre voisine est arrivée chez nous ce matin et elle nous a dit : "Maman Kabibi, adieu, nous partons pour le Rwanda". Je lui ai demandé pourquoi ils partaient, mais elle n'a rien voulu me répondre. Elle nous a embrassé, et elle est partie. Quelques instants plus tard, nous les avons vus, sa famille et elle, monter sur des moto en direction de Goma, avec tout ce qu'ils pouvaient emporter".

C'est en ces termes que Mariya, la cinquantaine révolue, me parlait avec beaucoup d'anxiété dans la voix, de la situation qui s'observe dans son village situé près de Rushebere, dans le territoire de Masisi. Depuis quelque trois semaines en effet, des mouvements assez importants de civils de l'ethnie Tutsi qui quittent leurs villages dans ce territoire pour aller se réfugier au Rwanda inquiètent les membres d'autres communautés, et les spéculations vont bon train sur les raisons de cet exode mono ethnique. 

Préparation du "pire" ? 

Corroborant le témoignage de Mariya, Célestin, un habitant de Mushaki m'a confié : "Ce sont surtout les femmes, les vieillards et les enfants qui partent. Les jeunes et les hommes restent. C'est notamment eux qui continuent de garder leurs nombreuses vaches. Tout le monde se demande pourquoi. Nous craignons qu'ils ne soient entrain de mettre leurs femmes et leurs enfants à l'abri en préparation de quelque chose d'horrible. Comme cela, ils pourront tuer tout celui qu'ils trouveront sans réfléchir deux fois". En tout cas, à Masisi, tout le monde y va de son analyse. Ce qui est certain, c'est que tout le monde parmi les Hunde et les Hutu est inquiet par cette situation. D'autant plus que d'après les mêmes témoignages, les raisons selon lesquelles les Tutsis fuiraient la persécution dont ils seraient victimes de la part des miliciens FDLR, Ntatura et autres Maï-Maï sont infondées. "Il n'y a pas eu la moindre attaque des milices contre notre village depuis des mois, pourtant la majorité des Tustis en sont partis ces derniers jours", a attesté Gahungu, un jeune étudiant originaire de Rubaya. Et de renchérir : "la sécurité n'est pas totale, certes, mais il est erroné de dire que les Tustis seraient spécialement visés ou pourchassés". 

Les médias rwandais proches du pouvoir de Kigali ont relayé la nouvelle de cette arrivée massive de nouveaux réfugiés congolais sur leur territoire, arguant qu'ils fuiraient des persécutions dont ils seraient l'objet de la part des militaires FARDC et de "leurs complices FDLR et Maï-Maï" qui les accuseraient d'être de connivence avec le M23. Certains seraient pourchassés du fait simplement de leur tribu et de leur langue. Quelque 500 à 1000 familles auraient ainsi atteint le Rwanda depuis le début du mois de décembre. Un campement a été installé à un pas de la frontière rwandaise de Gisenyi (la Corniche, dite aussi Grande Barrière) pour recevoir ces réfugiés. Par la suite, des camions du HCR font plusieurs rotations par jour pour les acheminer vers le camp de transit de Nkamira, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière, sur la route de Kigali. 

Côté congolais, ces réfugiés sont enregistrés par deux agents avant de pouvoir passer la barrière. Chaque jour, ce sont plusieurs dizaines de réfugiés qui arrivent, par moto ou par véhicule, avec matelas, valises, ustensiles de cuisine et autres biens sur le dos.

Silence radio côté congolais 

La situation a beau être préoccupante, personne n'en a encore rien dit côté congolais, que ce soit les autorités politico-administratives ou les acteurs de la société civile. On fait comme si de rien n'était. Pourtant les inquiétudes des autres habitants de Masisi sont à mon sens fondées. De fait, le départ de leurs voisins Tutsis n'est pas une bonne chose, surtout si réellement les raisons avancées pour justifier ces départs sont fausses. Quiconque connaît les horreurs qui ont déjà eu lieu dans ce territoire et qui ont toujours eu un caractère ethnique ne peut pas juger excessive la crainte que ces départs aient pour conséquence de permettre dans les prochains jours des attaques indiscriminées contre les populations civiles restantes. 

L'on se rappellera qu'au mois de février 2012, lors de la défection du général Bosco Ntaganda et ses fidèles et de leur retrait dans les hauteurs de Mushaki, alors que la plupart des membres d'autres communautés qui fuyaient les combats s'étaient contentés de s'installer à Mugunga, près de Goma, la communauté Tutsie avait elle choisi de se réfugier directement au Rwanda, prétextant que leur sécurité dans le camp de Goma ne serait pas assurée. De manière presque systématique, des véhicules allaient les chercher à Sake et les acheminer tout droit vers la grande barrière. Ils sont par la suite allés gonfler le chiffre des réfugiés congolais qui se trouvent dans le camp de Kihembe au sud du Rwanda depuis plusieurs années. 

Exile, retour ou déportation ? 

Les autorités congolaises regardent cette situation avec insouciance. Pourtant elle est extrêmement dangereuse et devait être gérée avec beaucoup d'attention. En effet, ils ne sont pas rares les Congolais de Goma qui s'amusent à lancer à ces personnes : "partez, vous ne faites que retourner chez vous !". Pour ces extrémistes (ou ces ignorants, c'est presque pareil), l'explication de ce départ "facile" vers le Rwanda est simple : ils se sentent rwandais, ils sont libres d'y retourner, l'on devrait s'en féliciter, pourvu qu'ils ne reviennent pas plus tard...

D'autres analystes voient dans ce phénomène une machination du Rwanda. Thèse plus crédible à mes yeux. Si des populations rwandophones (Tutsies, plus précisément) fuient en masse le Congo pour se réfugier au Rwanda, cela prouve plusieurs choses à la fois : 
1. Qu'ils sont plus en insécurité que d'autres. La propagande qui accompagne ce mouvement s'efforce de créditer l'argument selon lequel les autorités civiles et militaires congolaises encouragent ou procèdent à la persécution des Tutsi congolais, de sorte qu'ils n'ont d'autre choix que de s'exiler. Politique discriminatoire, tentative de leur nier leur nationalité, etc. En conséquence, la lutte des mouvements d'autodéfense (comme le CNDP, le M23) est légitime et fondée. 
2. Que les milliers de réfugiés congolais (Tutsis) établis au Rwanda est impossible : ceux qui ont osé rester ou retourner au Kivu reviennent au Rwanda, donc les autres ne peuvent pas y retourner. Leur sécurité n'est pas garantie. 
3. Les FDLR sont toujours actifs : non seulement nuisibles - ils visent les Tutsis congolais et poursuivent leur oeuvre génocidaire entamée en 1994 au Rwanda - mais aussi ils ont le soutien (ou la tolérance) des autorités congolaises. 

Tous ces éléments renforcent les calculs du Rwanda et affaiblissent le gouvernement congolais, qui pourtant peine à s'en rendre compte. 

D'une part, les revendications des mouvements qui proclament l'autodéfense des Tutsis ou des populations rwandophones du Kivu sont légitimées aux yeux de la communauté internationale. Mais d'autre part, le Rwanda se maintient dans le jeu, comme l'hôte généreux de tous les persécutés avec qui il entretient des liens  culturels évidents. Et si l'on y ajoute l'élément "génocide", tout pays a le devoir d'intervenir pour l'empêcher. Tout pays, y compris le Rwanda, qui en a en plus fait la douloureuse expérience.

Par ailleurs, le départ massif de personnes appartenant à une certaine communauté, sans motif valable comme les témoignages laissent penser, complique à coup sûr l'équation du retour de la paix dans le territoire de Masisi. Si certains peuvent penser que les Tustis, en allant au Rwanda, ne font que retourner chez eux, l'on peut comprendre les difficultés qu'ils éprouvent à retourner ensuite. Parfois leurs champs sont vites repris par d'autres personnes et leurs vaches égorgées. 

D'autres personnes soupçonnent le Rwanda de faire partir ces gens pour pouvoir insérer massivement ses propres citoyens dans les rangs des réfugiés lorsqu'ils devront retourner. Ainsi il pourrait assurer le peuplement du Kivu par des rwandais dont le pays serait de plus en plus débordé avec l'accroissement de sa population. La méfiance à l'égard des Tutsi augmente de manière exponentielle. Et sur ce point-ci, ceux qui pourraient être entrain de faire un certain calcul avec ces déplacement manipulés de populations font erreur, car à long terme les choses pourraient se retourner contre eux et, malheureusement, contre des innocents qui ne savent pas vraiment en quoi on les entraîne.

Contrairement à ceux qui ne voient dans ce phénomène une manipulation rwandaise, je pense que les Tutsis du Masisi ont, comme d'autres habitants de ce territoire, de vrais problèmes sur lesquels les autorités devraient se pencher sérieusement. L'activisme des milices est une chose réelle. Les violences contre les femmes et les enfants, les pillages des biens, les conflits fonciers, ..., ce n'est pas de la fiction. Sauf que chaque communauté en est victime, et qu'un départ systématique vers le Rwanda n'est pas forcément la meilleure chose à faire. Encore que personne n'a encore été attaquée à Mugunga ou ailleurs du fait qu'elle était de telle ou telle ethnie. 

Le manque de réaction des autorités congolaises prouve encore combien la RDC est un pays sans gouvernement, sans politique, sans stratégie. Le Kivu n'a pas fini de faire les frais de cette carence !








mercredi 9 mai 2012

Mugunga, ou le calvaire des déplacés de Masisi

Carte postale

Mugunga est une petite bourgade située au pied du célèbre volcan Nyiragongo, à vingt minutes de voiture à l’ouest de la ville de Goma, sur la route qui mène vers les territoires de Masisi et Walikale au Nord-Kivu, ou encore le territoire de Kalehe au Sud-Kivu. Il y a quelques années seulement, Mugunga, qui est un pan du parc des Virunga, était pratiquement inhabitée. C’est à peine que l’on pouvait y compter un millier d’autochtones, dont l’activité principale était l’agriculture, le petit élevage, et la chasse. 

En 1994, à la suite de l’afflux massif des réfugiés rwandais, un bon million d’entre eux s’y étaient installés. En seulement quelques mois, l’endroit avait pris les allures d’une véritable ville, à ceci près qu’il n’y avait pas une seule maison en matériaux durables. Mais les avenues étaient tracées et avaient des noms, l’eau courante était disponible à plusieurs points, avec de gigantesques citernes, des marchés étaient organisés …  Cela dura deux ans, car en 1996, la guerre de l’AFDL de feu Laurent Désiré Kabila et ses alliés rwandais conduisit au démantèlement du camp. La plupart des réfugiés rwandais retournèrent bon gré mal gré au Rwanda, tandis que des milliers choisirent de poursuivre la fuite vers le profond Congo, à travers l’immense forêt équatoriale.
Aujourd’hui, Mugunga s’est complètement métamorphosée. Elle est en passe se fondre dans la ville de Goma dont la poussée démographique occasionnée surtout par des années de guerres et de conflits à l’intérieur du pays est impressionnante. C’est le lieu de prédilection de tous ceux qui peuvent encore acquérir une parcelle de terre pour construire, étant donné qu’à Goma, ville atypique mais touchée elle aussi par la spéculation – le capitalisme assaille le monde de toutes parts – les parcelles sont devenues trop chères.
Visite aux nouveaux  déplacés en provenance de Masisi
Trêve des préliminaires…  Je me suis rendu à Mugunga dimanche dernier (le 6 mai 2012), non pas pour y acheter une parcelle, moins encore pour y admirer de plus près l’intimidant volcan Nyiragongo, mais pour me rendre compte de l’arrivée de la nouvelle vague des déplacés de Masisi suite aux affrontements entre les Forces armées de RDC (les FARDC) et les militaires insurgés fidèles au Général Bosco Ntaganda. (Il faut savoir que Mugunga abrite depuis trois ans quelques milliers de déplacés essentiellement originaires des territoires de Masisi et de Rutshuru, qui avaient fui leurs villages à l’époque de la rébellion du Congrès national pour le Défense du Peuple de Laurent Nkunda, et qui n’ont jamais pu ou voulu retourner). 

Des milliers de déplacés qui ont fui les récents affrontements dans le Masisi sont répartis dans plusieurs sites (Mugunga I, II et III), sans compter ceux qui ont eu la grâce de trouver refuge chez les habitants ou dans des églises et des écoles de la place. Je n’ai pu me rendre qu’à deux endroits : le camp de Mugunga III, à 1500 mètres de la route, vers le volcan, et le groupe de l’église CEPAC aux environs de Mubambiro. En tout, ce sont quelque 3 000 personnes qui sont regroupés dans les deux sites. 

Un spectacle désolant  

A Mugunga III, le responsable du camp m’a expliqué qu’ils avaient enregistré 1.912 personnes. Les plus anciens étaient là depuis une semaine, mais d’autres continuaient d’arriver dimanche. Ils viennent des localités de Sake, Mushaki, Rubaya, Kitshanga, Mweso, et autres. 

Ils passent la nuit à la belle étoile, et les plus chanceux ont pu trouver une place dans des pavillons en bâche ou devant les salles de classe d’où ils ont été chassés par les responsables des écoles. Un homme m’a expliqué, les larmes dans les yeux, qu’on l’avait battu la veille parce qu’il avait pris la place d’un autre, plus costaud, sous une maisonnette en planches pour lapins. La maisonnette qui fait à peine 80 centimètres de large sur 6 mètres de longueur, et dont les piliers en madriers s’élèvent à quelque 70 centimètres de hauteur, sert de toit de fortune à une dizaine d’hommes (les plus costauds,  naturellement). 

Dans une paillotte en chaume, j’ai compté une dizaine de familles, avec leurs maigres effets. Pour nombreux d’entre eux, le matelas est déjà un luxe, dans leurs maisons de Masisi. Mais là, ils n’ont même pas de natte, ou une bâche à étaler sur le sol caillouteux de Mugunga. Ils n’ont d’autre choix que de dormir à même le sol, sans couverture pour la plupart, y compris des petits enfants, voire des nourrissons.
Salongo et sa femme Tuyizere sont venus du village de Kibati, avec leurs six enfants âgés entre 10 ans et 9 mois. Ils n’ont pu prendre que leur vieux Kinga (vélo), un sac de vieux linges, et un bidon vide d’une capacité de dix litres. Les six enfants dorment chacun dans sa position, affaiblis autant par les jours et les nuits de marche depuis Masisi que par la faim. Ils n’ont rien mangé depuis deux jours. L’un d’entre eux, une fillette de 7 ans, a les yeux tout exorbités. Son père m’explique dans un demi-souffle que lorsqu’ils ont dû fuir suite aux affrontements, elle était déjà souffrante de malaria, et qu’il a dû l’attacher sur le vélo, au-dessus du sac de linges, pour l’emmener. La mère portait le nourrisson sur le ventre, un enfant sur le dos et un autre sur les épaules. Ils sont arrivés à Mugunga depuis mercredi, et étant restés deux jours durant aux abords de la route, ils ne sont montés à Mugunga III que le dimanche même car on leur disait que là on distribuait de la nourriture. Hélas, ils n’ont rien reçu jusque là.
A mon arrivée, j’ai en effet trouvé une centaine de femmes sur des filles devant un hangar. En me faufilant, j’ai pu entrevoir des agents du camp qui distribuaient quelques vivres (un gobelet d’huile de palme, une mesure de haricots, un peu de sel et de savon). De quoi nourrir un homme pendant – quoi ? – deux jours. C’est une aide d’urgence envoyée par le gouvernement provincial. Dans la foule, des femmes se lamentent. Certaines pleurent. Je m’approche d’elles pour savoir pourquoi. Elles me dévisagent et semblent reprouver le fait que je m’immisce dans leur cercle, comme si elles se doutaient que je sois de ceux qu’elles accusent de profiter de leur infortune. L’une d’elles finit par lâcher : « Nous n’avons pas mangé depuis plusieurs jours. Mais alors que nous pensions que ceci allait nous soulager, voilà que tout est entrain d’être distribué aux gens venus de Goma et aux anciens du camp, qui ne manquent de rien comparés à nous ». 

Une autre enchaîne : « Moi, ils ont refusé de m’enregistrer, au motif que je n’ai pas de carte d’électeur. J’en avais une, mais comment veulent-ils que lorsqu’on court pour sauver sa peau on se souvienne de chercher sa carte. C’est inhumain ce qu’ils sont entrain de nous faire. Je préfère rejoindre les autres qui sont allés au Rwanda. Au moins eux reçoivent à manger et ont un abri ».

Alors elles se mettent à parler en même temps. Comme si exprimer sa peine pouvait en atténuer l’intensité. C’est alors que Maria, 52 ans (mais qui paraît en avoir 80) me tire à côté. Elle me chuchote qu’elle est veuve, qu’elle a fui avec ses 6 enfants (dont le plus petit n’a qu’un an), qu’elle a pu leur préparer des légumes (des feuilles des haricots) qu’elle a cueillies dans les champs, mais que les enfants ne  parviennent pas à les avaler, parce qu’il n’y a pas de sel. Elle me supplie de lui en donner. Pauvre moi ! Où suis-je censé trouver du sel ? Je l’accompagne voir de mes propres yeux ces enfants dans une salle de classe non loin. Seigneur ! Ils sont là, déshydratés. Ils respirent à peine. Je cours chercher du sel. Je finis quand même par en trouver, avec un bonus de quelques beignets. 

Plusieurs autres histoires poignantes me sont racontées par ceux et celles qui les vivent. Je vous en épargne l’horreur.  Je veux voir l’endroit où les malades sont soignés. On m’indique une grande bâche, qu’on croirait suspendue sur les pierres volcaniques : c’est ça le dispensaire. Un seul infirmier s’occupe d’une trentaine de patients. Parmi eux, huit femmes qui ont accouché la veille. Le dispensaire ne dispose que de 7 lits en tout et pour tout. Alors elles sont là, à trois sur un même lit –et quel lit ! Marius (c’est le prénom de l’infirmier) m’explique qu’il a dû leur partager des morceaux de draps qui ornaient les matelas pour qu’elles en couvrent leurs bébés. Il m’explique aussi que depuis que ces nouveaux déplacés ont commencé à arriver, le dispensaire (qui relève de la zone de santé de Karisimbi – et qui est donc un dispensaire public) n’a reçu aucune dotation et aucune assistance en médicaments ou en quelque autre chose. Qu’aucune ONG n’était passée par là, et que ces femmes, en plus de n’avoir pas de vêtements ni de médicaments, n’ont pas à manger ou à boire. Qu’il va malgré tout être obligé de leur demander de libérer les lits pour laisser la place à de nouveaux patients.  
Je me sens si impuissant. La colère enfle sous ma poitrine. J’en veux à mort à ces politiciens véreux qui ne peuvent pas assurer la sécurité d’une population innocente et longtemps meurtrie par des guerres qui n’ont de cesse à recommencer. J’en veux à ces ONG qui sont là, à Goma, et qui noient des millions de dollars sur le dos de cette population, mais qui sont incapables de soulager rapidement sa misère dans de telles situations. J’en veux ces fonctionnaires onusiens et ces soi-disant autorités qui se baladent en ce moment au bord du lac Kivu, ou qui écrasent, avec leur 4x4, les pauvres piétons et les motards sur les routes délabrées de Goma.

Une agréable surprise, tout de même…

Dans mon tourment, j’assiste pourtant à une action qui va me soulager. Alors que je visite les déplacés entassés dans la cour de l’église CEPAC, le long de la route vers Sake, j’aperçois des queues de femmes et d’enfants, et devant eux des personnes entrain de distribuer des vêtements et des vivres. Une dizaine de jeunes  gens de Goma se sont organisés en privé, ont réuni quelques effets et un peu d’argent, et sont venus porter secours à ceux que les fameux humanitaires et le gouvernement semblent avoir oublié. Vianney, l’un de ces jeunes, cadre dans une ONG internationale basée à Goma, me surprend tout particulièrement : il a ôté ses propres sandales pour les offrir à une dame qui a les pieds gonflés et blessés, et qui a du mal à marcher. Comme quoi, il y a dans ce pays des gens qui ont encore un cœur… Mais y en a-t-il assez pour mettre fin à la folie de nos politiciens véreux et de leurs armées de violeurs et d’assassins ? Pas sûr…