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mercredi 5 décembre 2012

Le Rwanda menace d'entrer ouvertement en RDC

Noires fureurs...
La ministre rwandaise des affaires étrangères a, au cours d'un point de presse tenu hier (mardi 4 décembre 2012) à Kigali, laissé entendre que le Rwanda pourrait entrer de nouveau en RDC "pour y pourchasser les FDLR", si "leurs attaques" venaient à constituer une menace "sérieuse" pour la sécurité du Rwanda, en termes de fréquence ou d'intensité.

Madame Louise Mushikiwabo a déclaré : "Nous suivons la situation de très près. Nous ne voulons pas être forcés d'entrer en RDC à la poursuite de ces milices génocidaires. Si ces attaques persistent [...] nous allons y répondre sérieusement".

La veille, le chef d'Etat major des forces de défense du Rwanda (RDF), le général Charles Kayonga, avait tenu des propos similaires à Gisenyi, devant la population rwandaise établie le long de la frontière avec la RDC. "Nous allons les attraper ou les combattre s'ils s'ils essaient encore de destabiliser le pays", avait-il menacé.

Ces menaces à peine voilées de "retourner" en RDC si besoin était font suite aux allégations des autorités rwandaises au sujet d'incursions des FDLR "en provenance de la RDC et soutenues par le gouvernement et l'armée congolais" sur le territoire rwandais, le 27 novembre et le 2 décembre derniers. Allégations invraisemblables qui n'ont pas manqué d'intriguer les experts de la région et de stupéfier le autorités congolaises, étant donné le contexte dans lequel elles interviennent.

En effet, le Rwanda est constamment accusé par différents rapports de l'ONU, de la Monusco et d'ONG, de soutenir la rébellion du M23 qui s'emploie à déstabiliser la RDC depuis le premier trimestre de cette année. Le tout dernier rapport des experts des Nations-Unies va jusqu'à affirmer que le Rwanda a créé, entraîné, équipé, et directement commandé les rebelles, et a pris part active à leur récent assaut contre l'importante ville de Goma. Ces accusations jugées de ridicules par le Rwanda lui ont pourtant vallu de plus en plus de critiques, voire des sanctions économiques.

Le Rwanda fait tout pour déplacer le débât en instrumentalisant une milice qui n'a plus de capacités de nuisance contre sa sécurité que dans son imagination. En agitant le jocker "atteinte à la sécurité du Rwanda par des milices Hutu génocidaires soutenues par la RDC", il espère, soit se donner un motif plausible pour entrer ouvertement en RDC, soit revêtir sa parrure de victime déchirée par d'accablantes accusations d'auteur de guerre et d'agresseur. "Nous ne sommes pas là bas, mais nous y entrerons si ces attaques ne cessent pas, et personne ne pourra nous arrêter. Car lorsque ces gens massacraient un million de Tusti au Rwanda, vous n'êtes pas venus les arrêter, et nous avons fait le travail tous seuls". L'argument n'est pas nouveau, et il faisait taire certaines bouches il y a quelques années seulement. Peut-il opérer cette fois encore ? En tout cas, le Rwanda mise dessus... Etrange ressemblance avec ce qui se passe au moyen-orient entre Israel et ses voisins (Iran, Palestine, Liban...) ! Et le monde est souvent anéanti, réduit à observer, lorsqu'il approuve pas les actions de la partie "historiquement victime" carrément.

Le Rwanda maintient par la même occasion une pression permanente sur le gouvernement congolais, qui va entamer cette semaine des pourparlers avec le M23. Son message semble être tout simple : "faites pas le malin, car nous n'entendons pas lâcher la partie tout de suite ; nous pouvons intervenir n'importe quand, sous un autre motif - officiel - cette fois". Qui va l'emporter ? Wait and see ! 


mardi 4 décembre 2012

Crise à l'Est de la RDC : le M23 retarde le début des pourparlers

Les pourparlers directs avec le gouvernement congolais exigés par le M23 devaient commencer ce mercredi 5 décembre à Munyonyo, douze kilomètres au sud de Kampala. Ces pourparlers (ou négociations, ou dialogue, chacun choisira le terme qui lui conviendra) constituent une exigence constante du M23. Le gouvernement congolais les avaient toujours rejetés, jusqu'à ce que la pression s'accroisse sur elle avec les événements de ces dernières semaines et la chute entre les mains des rebelles de la ville de Goma, le 20 novembre. Le M23 a accepté de se retirer de ses nouvelles positions, à la demande de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (en réalité, il semble que ce soit sur injonction de l'Ouganda et surtout de Kigali), et en contrepartie il a été enjoint au gouvernement congolais d'écouter et d'adresser les "doléances légitimes" du M23. En quittant Goma, samedi dernier, le colonel Sultani Makenga, commandant officiel du M23, a pris le soin d'indiquer que si des négociations directes n'étaient pas entreprises dans les quarante-huit heures son mouvement allait "terminer le travail" qu'il avait commencé, laissant croire qu'ils reprendraient Goma.

Mais, alors que la délégation officielle congolaise a commencé à arriver à Munyonyo (Kampala) depuis ce lundi, et qu'elle était fin prête pour commencer le dialongue mercredi matin (une feuille de route serait même déjà élaborée à cette fin), le M23 vient d'annoncer qu'il ne pourra arriver sur place que jeudi. Ce qui signifie que les réunions officielles ne pourront débuter que jeudi soir, voire vendredi. Comment expliquer ce manque soudain d'empressement de la part du M23, pour un rendez-vous qui a pourtant constitué son credo depuis sa création en mars-avril 2012 ?

A mon avis, le M23 est confronté à des difficultés d'ordre à la fois formel et matériel. Il se pose la question de savoir qui va valablement représenter le M23 à ces pourparlers, ce qui ne manque pas de lien avec cette autre question, substentielle, elle : sur quels points précis vont porter les pourparlers; quels sont les points sur lesquels le M23 peut faire des concessions, et dans quelle mesure ? Les réponses ne sont pas aussi évidentes qu'il y paraît, surtout qu'elles ne dépendent pas des seuls acteurs "apparents" du M23. Son spéctaculaire retrait des importantes entités de Goma et Sake, à la fin de la semaine dernière cache mal un changement de donne dans la crise : les maîtres ougandais et surtout rwandais étant plus que jamais sur la scellette, la "position" du M23 sur la table des négociations risque de ne pas être aussi forte que les concepteurs et réalisateurs du plan d'occupation de Goma l'avaient espérée.

Avant de tenter de répondre à ces deux questions, il n'est pas inutile de rappeler que le M23 fait référence à un accord de paix signé le 23mars 2009 entre le gouvernement congolais et le CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple) de Laurent Nkunda, qui est devenu un parti politique depuis, et qui s'engageait entre autres, à ne plus jamais recourir aux armes pour obtenir des réponses à ses préoccupations. Le jeu est donc compliqué à l'avance : le M23, qui dit être un  nouveau mouvement, différent du CNDP, est-il habilité à demander l'application des accords auxquels il n'était pas partie, aux lieu et place de leurs protagonistes ? La question n'est pas pertinente, en politique, puisqu'il est certain que le M23 n'est que le CNDP camoufflé, à bien des égards en tout cas. Par contre, l'on peut se demander si un Jean-Marie Runiga (président "apparent" du M23) maîtrise le contenu, le contexte et les contours de cet accord pour en négocier l'application. C'est peut-êetre même pour toutes ces raisons que le M23 a, au fur et à mesure qu'il gagnait de l'importance sur le plan politique et militaire, tenté d'élargir l'assiètte de ses revendications à des questions d'ordre plus général comme la démocratie (la vérité des urnes...), la bonne gouvernance et le développement. Il doit regretter aujourd'hui d'avoir été si mal inspiré de se nommer "M23" !

Le gouvernement n'entend pas tout concéder aux rebelles...
 
Ces éléments font dire à certains officiels congolais, présents à Kampala, que "l'abcès va enfin être crevé", et que les vrais meneurs du M23 vont devoir se montrer, parce qu'ils sont seuls à savoir ce qu'ils veulent réellement. Je n'en suis pas si sûr... Et ça, ce n'est encore que la forme. Sur le fond, le M23 étant une réalité incontestable (il n'est qu'aux portes de Goma, et occupe depuis plusieurs mois une importante partie du territoire de Rutshuru), on va devoir l'écouter, quelles ques soient ses revendications ou les hommes qui vont les porter.

Néanmoins, il y a des points sur lesquels le gouvernement assure qu'il ne peut transiger, quelles qu'en soient les conséquences. C'est notamment l'éventualité d'une re-intégration d'un Sultani Makenga et d'un certain nombre d'autres officiers du M23 au sein de l'armée nationale. "Makenga en est à sa cinquième insurrection, il a suffisamment prouvé son inaptitude à être loyal à la République ; avec un peu de chance il peut aller faire autre chose, il n'est pas question de le re-intégrer au sein des FARDC", m'a assuré un membre important de la délégation officielle congolaise. Et d'ajouter : "de toutes façons, il est inutile de se montrer large envers des gens comme ce Monsieur. Vous avez beau lui tendre la main, vous ne savez pas quand il va la poignarder". Mais dans ce cas, que vont devenir ces officiers ? Vont-ils se retirer au Rwanda comme leurs prédécesseurs Nkunda, Mutebusti, Ntaganda et les autres ? Sont-ils prêts à accepter cela ? 

Quant aux autres questions, comme celles liées à la démocratie, à la bonne gouvernance et aux droits de l'homme, il n'est pas non plus certain que le M23 fasse un grand succès. Le Congo voudra se limiter à l'évaluation du contenu de l'accord du 23 mars, sans plus, et poser des actes dans le sens d'accomplir ceux de ses engagements qui n'avaient pas été tenus : rapatriement des réfugiés Tutsi du Rwanda, peut-être reconnaîssance des grades, ... Il pourrait aussi étendre l'amnistie de 2009 à certains faits de guerre qui remontent à cette année, ajourner l'arrestation de Bosco Ntaganda (encore qu'il ne l'a plus à sa disposition), assurer l'impunité de Sultani Makenga et ses compagnons, tolérer que les militaires Tutsi restent encore déployés au Kivu exclusivement, etc. A mon avis, le gouvernent congolais a raison de ne pas se montrer trop affaibli par les événements; de ne pas marcher à genou à Kampala. Mais il ne devrait pas non plus perdre de vue que si les pressions exercées sur le Rwanda peuvent bien le pousser à lâcher du leste et à cesser ou diminuer son soutien au M23, ce dernier a gagné dans ses dernières conquêtes des moyens financiers et surtout matériels assez importants qui pourraient le pousser à l'orgueil de poursuivre la lutte armée sans le Rwanda, au cas où on tentait de trop lui refuser. La meilleure issue sera de faire des concessions raisonnables. S'il était si malin que cela, le gouvernement aurait dû déjà trouver un autre endroit que l'Ouganda, et d'autres médiateurs que Kagame et Museveni, dont il est clair qu'ils jouent un double jeu dans cette crise...

On ne peut pas être incapable de gagner une guerre, et se montrer en même temp sintransigeant, sinon on vous y force. Faire quelques concessions donc, pourvu qu'une fois que les armes se seront bien tues et que l'intégrité du pays aura été recouvrée, engager des actions et des réformes tous azimuts susceptibles de couper définitivement les racines de la conflictualité dans le Kivu, de restaurer l'Etat (ses services de sécurité, son administration, la justice, ...), et d'induire la bonne gouvernance et le développement du pays. Cela devrait passer, à mon avis, par une Conférence Souveraine II de toutes les forces vives de la nation, pour se remettre en question et repenser l'Etat.








lundi 3 décembre 2012

Regard sur les curieuses "nouvelles incursions" des FDLR au Rwanda


Gén. Joseph Nzabamwita, porte-parole de la RDF
Mardi 27 novembre dernier, un jour seulement après la réunion des Chefs d'Etats de la CIRGL à Kampala demandant aux rebelles du M23 de se retirer de la ville de Goma, les médias rwandais et toutes la plupart des agences internationales de presse annonçaient une "incursion des rebelles Hutu rwandais" dans le district de Rubavu, depuis leur maquis congolais. Bilan donné alors par les autorités rwandaises : six tués et deux capturés parmi les rebelles; un mort et trois civils blessés coté rwandais. Le lendemain, après plusieurs contradictions, on entendra sur les radios internationales un homme (De Forges Fils Bazeyi) se présentant comme le porte-parole des FDLR revendiquer cette "attaque", arguant la légitime défense. Les médias rwandais sont allés plus loin en interrogeant les deux "captifs" qui expliquaient leur plan d'attaque, leur provenance, etc. Ils avaient pris le soin de renseigner qu'ils recevaient de l'aide en armes et minutions de l'armée congolaise, confirmant ainsi les allégations des officiels rwandais (régulièrement reprises par le M23 et ses prédecesseurs de mouvements) qui ont toujours accusé les FARDC et le gouvernement congolais d'armer et de travailler en connivence avec ce groupe "terroriste et génocidaire".

Ce dimanche encore (2 décembre 2012), au lendemain du retrait officiel du M23 de la ville de Goma conformément aux recommandations de la CIRGL, le gouvernement rwandais a annoncé qu'une nouvelle incursion des FDLR a eu lieu en district de Musanze, dans le parc des volcans (prolongement du parc des Virunga en RDC), faisant cette fois un mort (un garde-parc rwandais) et un blessé. Comme précédemment, l'information a été largement relayée par les médias rwandais et occidentaux. Peut-être entendra-t-on ce soir, comme précédemment, un porte-parole des FDLR revendiquer l'attaque !

Tout ceci n'est pas sans susciter des questionnements pour quiconque suit attentivement la situation dans cette région trouble des grands-lacs, et en particulier ce qui se passe à l'est de la République Démocratique du Congo et les rapports pour le moins complexes qu'entretient ce vaste pays avec son miniscule voisin.

FDLR, inventer une sacrée aubaine pour inverser le sens du tourbillon régional ? 

En effet, selon tous les experts et tous les connaisseurs de la région, les FDLR ont été considérablement affaiblies durant les dernières années : sur le plan humain, leur nombre est passé d'une dizaine de milliers à seulement deux ou trois mille. Tandis que sur le plan matériel et politique, ils ne bénéficient plus ou prou du soutien du gouvernement congolais; leurs leaders en Europe ont été emprisonnés - et un autre est sous le coup d'un mandat d'arrêt de la CPI - ; la population congolaise s'est globalement dissolidarisée d'elles à cause de leurs exactions et de leurs liens supposés avec l' "agresseur" rwandais; leurs circuits d'exploitation et de commerce illicites de minerais ont été fortement restreints, etc.). Outre le processus de démobilisation et rapatriement de la Monusco qui en a rapatrié plusieurs milliers ces dix dernières années, plusieurs opérations militaires ont été menées contre elles, y compris d'ailleurs avec la participation active du Rwanda, avec pour effet (au moins) de réduire leur capacité d'organisation et d'opération> (Jusqu'il y a trois mois, des soldats rwandais censés "traquer" les FDLR étaient en opération dans le Rutshuru). Les rébellions de Laurent Nkunda et l'actuel M23 ainsi que l'activisme des milices congolaises anti-rwandaises ou anti-FDLR sont aussi passées par là...

Le contexte : l'autre sujet d'interrogation, c'est le moment pour le moins improbable où ces attaques ressurgissent. Il faut dire qu'aucune incursion armée des FDLR n'avait été rapportée depuis 2006, hormis (curieux, cela aussi) les quelques attaques à la grenade qui ont eu lieu dans certaines villes du Rwanda entre 2010 et 2011, et que le gouvernement rwandais a attribué tour à tour à ses officiers dissidents, à des opposants et aux FDLR. Les prétendus agresseurs du Rwanda auraient traversé la zone controle du M23, groupe rebelle créé (ou en tout cas soutenu) par le Rwanda, pour pénétrer sur le territoire du Rwanda. comment, d'un coup, un groupe rebelle que tout le monde dit moribond, renaît soudainement, au moment le moins propice qui soit pour lui, pour lancer des attaques contre une armée aussi redoutée dans la région que l'armée rwandaise ? Quel pourrait être le but d'une telle démarche sinon le suicide ? Si elles sont soutenues par les FARDC, comment les FDLR ont-elles attendu la défaite de leurs "sponsors" et leur éloignement de la frontière pour lancer leur incursion, sachant qu'elles n'auraient pas de base-arrière, et qu'elles seraient encerclées par deux armées alliées, en l'occurence le M23 et la Rwanda Defense Force ? Peuvent-elles être aussi insensées, ces FDLR ?

Attaques, ou simulacres d'attaques ? 

Une seule réponse me paraît évidente : ce sont des simulacres d'attaques mises en scène par le Rwanda, et qui ont des motivations politiques et diplomatiques plus ou moins faciles à dénicher. Le Rwanda est actuellement accusé de toutes parts de soutenir la rébellion du M23 qui est entrain de remettre à plat tous les efforts de stabilisation de la RDC. Il a beau démentir, son discours ne coule plus de soi, et même ses soutiens traditionnels et presque inconditionnels commencent à marquer leur agacement et leur désaccord des méthodes de Kagame et de son armée. Alors, pourquoi ne pas se remettre en position de victime ? Les FDLR, qualifiées de groupe terroriste et génocidaire par Kigali ont toujours été montrées comme constituant une menace sérieuse à la sécurité du Rwanda, ce qui a d'ailleurs servi à justifier ses nombreuses interventions armées (officielles ou non) en RDC.

En réussissant à démontrer que contrairement aux prétentions des experts, les FDLR continuent de constituer encore aujourd'hui une menace sérieuse pour sa sécurité, il ferait d'une pierre plusieurs coups : il préparerait les esprits sur son éventuelle nouvelle intervention en RDC au nom du "droit de suite"; contribuerait à donner raison aux rebelles du M23 qui prétendent que le retour des réfugiés Tusti congolais n'est pas possible puisque les FDLR qui les pourchassent sont encore présents et actifs; offrirait une autre actualité, nettement plus avantageuse, aux médias qui n'évoquent plus le Rwanda que pour parler de différents rapports le mettant en cause dans la destabilisation de la RDC; embarrasserait le gouvernement congolais constamment accusé de soutenir ou de travailler avec ces miliciens, etc. Bref, un coup politique, diplomatique et médiatique considérable. "On accuse de soutenir le M23, pourtant c'est la RDC qui soutient des génocidaires (le mot est lourd) qui lan cent des attaquent contre notre pays", clame en filigrane le Rwanda.

Et De Forge Bazeyi : a-t-il mordu à l'hameçon de Kigali ? 

Pourtant le porte-parole des FDLR a lui-même revendiqué l' "attaque" de dimnanche dernier ? C'est mal connaître le régime rwandais que de perdre son temps sur ce genre d' "évidences". Loin de moi la volonté d'imaginer la seule hypothèse d'un montage fait par Kigali pour les raisons dont je viens d'évoquer les plus probables. Non. Il y a les faits et leur analyse contextuelle, mais il y a surtout l'histoire récente, différents rapports qui ont fini par rendre notoire le mnodus operandi du régime rwandais et ses moyens de propagande politique, etc. Il est de notoriété publique qu'à différentes périodes de l'histoire récente, le Rwanda a manipulé les groupes rebelles opérant à l'Est de la RDC (y compris les FDLR) pour mener à bien ses différents projets : création de groupes armés, dédoublement d'autres, redéploiement de Hutu démobilisés sur le sol congolais, ... Les derniers rapports du panel des experts sur la RDC y reviennent abondamment; ceux de la Monusco et des organisations non-gouvernementales publiés au début de l'actuelle crise étaient allés dans le même sens, ... Plusieurs témoignages de rwandais ayant participé ou ayant été intéressés à ces fins abondent.

Gén. Paul Rwarakabije, ancien patron des FDLR devenu officier de l'armée rwandaise.
Qui ignore que d'anciens officiers et simples soldats FDLR ont été intégrés dans l'armée rwandaise, après plusieurs années d'activisme au Congo, sans jamais faire l'objet de poursuites pour les crimes qu'ils auraient commis au Congo ou au Rwanda après 1994 ? S'il y a un art que Kagame et son système maîtrisent bien, c'est la manipulation et la propagande. Dès lors, est-il impossible que le porte-parole des FDLR ait été acheté, ou à tout le moins utilisé par le Rwanda, pour accréditer les allégations officielles du gouvernement et de l'armée rwandais ? Je ne le pense pas... Car le Rwanda a tout à gagner à ce que, invraisemblables et improbables qu'elles sont, ces "attaques" soient prises pour vraies par la communauté internationale, l'opinion publique, et surtout les médias. Et Dieu sait qu'il serait prêt à sacrifier la vie de ses propres citoyens si cela était nécessaire ! Entre la raison d'Etat, et la vie d'un, voire plusieurs simples individus, Kagame n'est pas homme à faire de longs calculs...


Défaire les manoeuvres rwandaises, ou oublier la stabilité et la paix à l'Est de la RDC

En un mot, à la lumière des faits, du contexte et de l'histoire récente, il faut être dupe pour croire ce genre d'allégations de la part du Rwanda. Heureusement que personne ne semble plus l'être vraiment, bien que nombreux sont (parmi les occidentaux) ceux qui hésitent encore à blâmer aussi fort qu'il le faut le Rwanda. Il faut dire que si la carte de la menace FDLR ne fait pas le jeu, il n'en sera pas immédiatement de même des nombreux autres jockers dont disposent le Rwanda : génocide de 1994 et son lot de remords dans le chef de la communauté internationale, usage efficient de l'aide internationale, lutte contre la corruption, développement "exemplaire", mais surtout une armée disciplinée dont les Nations-Unies et les grandes puissances peuvent difficilement se passer désormais, au Darfour, au Sud-Soudan, en Somalie et ailleurs.

Le retrait du M23 de la ville de Goma et d'autres localités que ce mouvement rebelle avait occupés il y a moins de deux semaines (avec, semble-t-il, la participation directe et substentielle de l'armée rwandaise, selon un nouveau rapport qui sera vité discrédité comme ceux qui l'ont précédé) ne devrait pas mettre les gens en euphorie. A mon avis, le Rwanda et l'Ouganda, via la CIRGL, avaient intérêt à faire appliquer une "résolution" prise au niveau régional afin de marquer des points : faire créditer la thèse selon laquelle ils soutiennent sincèrement le retour de la paix en RDC, car sinon ils ne seraient pas aussi "exigeants" envers le M23, et, d'autre part, obtenir que la CIRGL et ces deux pays continuent d'être regardés comme sérieux et incontournables dans cette crise. Pompiers-pyromanes, c'est cela le terme ?

Les attaques lancées le soir même du retrait du M23 contre le camp des déplacés de Mugunga; ces allégations répétées d'incursions des FDLR sur le territoire rwandais et de leur soutien supposé par l'armée gouvernementale congolaise; les déclarations de Sultani Makenga sur son intention de terminer, si nécessaire, le travail qu'il a commencé; etc., voilà autant d'éléments qui attestent de la volatilité et l'imprévisibilité de la situation. Le Rwanda, me semble-t-il, n'a pas encore dit son dernier mot !

Le voeu des congolais et de tous ceux qui ont un souci réel pour la paix et la stabilité de cette région, c'est que les occidentaux ne tombent pas à nouveau dans le filet de la très probable manipulation rwandaise; qu'ils accroissent par contre leur pression sur ce bout de pays qui, trêve d'arrogances, ne peut survivre sans leur aide, et qu'ils posent en même temps des actions concrètes et fortes pour qu'adviennent et émergent, en RDC, un véritable Etat (avec un véritable gouvernement et une véritable armée). Ce sont des actions qui doivent être simultanées.





 

dimanche 2 décembre 2012

M23 : un replis véritablement stratégique !

Il a mis plus de temps qu’il ne lui était donné; il a pris tout ce qu’il pouvait prendre, mais il a fini par se retirer. Le M23 a officiellement remis les positions qu’il occupait entre les mains de la Monusco et de l’Equipe conjointe de Vérification de la CIRGL. Samedi 1er décembre, sous le regard presque indifferent des habitants de Goma amassés le long des routes, les troupes rebelles ont quitté processuellement la ville qu’ils avaient conquise par les armes moins de deux semaines auparavant. 



Dans son escarcelle, le M23 emporte certes d’importantes armes et minutions, des véhicules, de l’argent et autres biens pris à l’Etat ou à des particuliers, mais il emporte surtout un important lot de petites ou grandes victories sur les plans tant militaire, politique, diplomatique que médiatique. 

-          Sur le plan militaire : l’humiliante défaite infligée aux FARDC – ou plutot au gouvernement congolais – avec la prise de la ville de Goma et de plusieurs localiés dans le territoire de Masisi. Avec leurs saisies d’armes et de munitions, les rebelles du M23 sont plus forts que jamais depuis le début de l’insurrection. Leur arrêt aux portes de Minova (localité du sud-Kivu où s’étaient retranchées les pauvres FARDC après la chute de Goma et Sake) était davantage dû aux pressions internationales exercées sur eux ainsi qu’au probleme – interne celui-là – des effectifs pour assurer le contrôle du vaste territoire qu’il venait de conquérir en aussi peu de temps, qu’à une quelconque capacité de résistance des FARDC. 

-          Sur les plans politique et diplomatique, le M23 a marquee tous les points, contrairement à ce que veut faire croire le soi-disant “gouvernement”  à Kinshasa. La déclaration de Kampala du 26 novembre dernier qui avait donné au M23 un délai de 48 heures pour “quitter la ville de Goma et les autres positions d’une importance stratégique” a aussi demandé au gouvernement congolais de “prendre en compte les doléances légitimes du M23. Ceci est énorme pour ce movement lorsqu’on sait que depuis le début de la crise en avril 2012 le gouvernement n’a jamais voulu reconnaître une quelconque légitimité au M23, et encore moins à ses revendications. Depuis un certain temps, d’ailleurs, le credo du gouvernement est que le M23 est une “fiction”, et que le véritable maître de la guerre est Kigali. En consacrant que le M23 avait des revendications légitimes auxauelles le gouvernement congolais devrait répondre, la CIRGL (et le président Joseph Kabila) a écarté l’hypothèse d’une agression, ou l’a en tout cas minimisée. Pour la première fois, une rencontre a eu lieu entre le président Kabila et le leader du M23 Sultani Makenga. Jusqu’ici, le gouvernement refusait toute négociation directe avec le M23, et suggérait même que si pourparlers il devrait y avoir, ce devait être entre lui et le gouvernement rwandais. Enfin, le M23 a profité de sa position de supériorité militaire évidente pour élargir encore plus son assiète de revendications, allant jusqu’à exiger la fin de l’impunité pour les victimes de la secte Bundu Dia Kongo, le militant des droits de l’homme Floribert Chebeya ainsi que le docteur Denis Mukwege (quelle ironie, lorsq’on sait que le M23 a germé dans une histoire d’impunité ! Pouvait-il évoquer le cas de Bosco Ntaganda et de ses autres officiers soupçonnés de graves crimes internationaux ? Bien sûr que non...). 

-          Sur le plan médiatique : le M23 a fait parler de lui pratiquement dans tous les médias du monde, comme un groupe rebelle qui a pu défaire non pas une armée, mais des armées : les FARDC, de loin supérieurs en nombre et en équipements, la MONUSCO, la lamentable force de “maintien de la paix” des Nations unies, ainsi que de nombreuses milices alliées à l’armée gouvernementale. Durant quinze jours d’affilée, la situation à l’Est de la RDC étaient à la une des médias nationaux et internationaux, et bien sûr les maîtres de la situation, en l’occurence Makenga, Kazarama, Runiga, etc. Je me souviens qu’avant ces événements de Goma, rares sont les juornalistes qui connaissaient le nom de Jean-Marie Runiga Lugerero, ou qui pouvaient le prononcer correctement... Les soldats du M23 ont été présentés, parfois à tort d’ailleurs, comme des militaires “aguerris et disciplinés” comparativement aux pauvres FARDC humiliées par leurs propres autorités (civiles et militaires) irresponsables et inciviques. On peut aussi inscrire sur le registre des succès médiatiques le retrait presque triomphal du M23 des villes de Sake et de Goma : devant les caméras du monde entier, les faux braves soldats étaient amenés vers le nord de Goma, après avoir pris tout leur temps, sans se préoccuper outre mesure des vociférations des dirigeants de la région et du monde. Voilà une rebellion qui accepte gentiment de se plier aux recommandations des dirigeants de la région, et qui, en dépit de sa supériorité militaire évidente, se retire sans contrainte des positions qu’elle a conquise au canon. La symbolique est grande, à mon avis. C’est comme si le M23 disait au monde : “nous pouvons continuer la guerre, nous en avons les moyens et les capacités, mais nous ne la ferons qu’en dernier recours, si l’on refuse de nous entendre et de répondre à nos desiderata”. Le message de Sultani Makenga avant son départ de Goma n’était-il pas que si le gouvernement n’a pas proposé le calendrier des négociations directes endéans 48 heures, ils allaient (le M23) “terminer le travail” qu’ils avaient commencé ! 

Quoiqu’il soit, tout n’a pas été rose non plus pour le M23. Il s’en va (trève unilatérale encore !) avec un nouveau lot d’accusations de pillages, d’extorsions et ‘exactions de toutes sortes, qui ne sont guère du genre à améliorer son image originairement ternie. Mais ce n’est pas la morale qui fait la guerre... Ils seront là, dans les hauteurs de Goma, prêts à redescendre au moindre malentendu, prêts à tout pour maintenir le niveau des enchères. Ceci est d’autant plus à craindre qu’on a en face un gouvernement qui refuse d’accepter la réalité (ou fait semblant dêtre tenace) au lieu de prendre les choses un peu plus au sérieux et d'essayer de sauver ce qui peut encore l'être. Car le M23, lui, ne risque pas de se reposer. Au contraire, il pourrait prendre quelque temps de plus pour réorganiser ses forces, peaufiner ses stratégies, et, qui sait, préparer l'assaut ultime qui pourrait s'arrêter plus loin encore que Goma ou Sake...

La trève est donc là, mais la menace de l'extension de la guerre au-delà du petit carré de Rusthuru n'est pas exclue. Le gouvernement faible sur tous les plans a sur la table des revendications auxquelles elle doit répondre, et sa marge de manoeuvre est quasiment nulle. Or, il y a des choses que les congolais ne sont plus prêts à accepter, comme par exemple la réintégration d'un Sultani Makenga ou un Baudoin Kaina au sein des FARDC. Y a-t-il moyen d'échapper à ce schéma ? Rien n'est moins sûr. 

La CIRGL et la "communauté internationale" continuent pour leur part à perdre le temps dans des dispositions qui sont loin d'aboutir à la solution de la crise. Pour la première (CIRGL), tout le monde - y compris un certain Matata Pomyo - sait qu'elle ne peut pas et ne va pas trouver une solution à cette crise; en tout cas pas une solution de nature à avantager la RDC. Tenez, par exemple, cette histoire de force neutre, d'unités "composites" qui seraient déployées à l'aéropoprt de Goma, etc. Comment veut-on faire vivre ensemble quatre forces aux intérêts et aux mandats opposés sur un même espace d'à peine quelque centaines de mètres carrés ? Est-ce sécurisant pour les usagers de cet aéroport(officiels ou pas) ? Comment veut-on assurer la sécurité d'une ville d'un million d'habitants avec seulement un bataillon de l'armée et de quelques unités de policiers ? (Je fais exprès de ne pas compter la Monusco, car, au-delà des déclarations gratuites de ses responsables au sujet de la "sécurisation des civils", rien n'a changé depuis deux semaines et la chute de la ville sous leur nez, de la mort d'une cinquantaine de civils et des blessures d'une centaine d'autres, en dépit de déclarations similaires).

Quant à la "communauté internationale", il est incompréhensible qu'en plus de son incapacité à engager des moyens humains et militaires susceptibles de mettre un terme au calvaire de millions de Kivutiens (je parle par exemple de revoir le mandat et même la composition de la Monusco, de prendre des sanctions contre l'Ouganda, et surtout contre le Rwanda), elle se limite à faire des recommandations et à prendre des "sanctions" complètement ridicules contre des officiers du M23 : gel des avoirs éventuels, interdiction de voyager contre des personnes pour qui voyager à l'étranger n'est sûrement pas le souci majeur pour le moment, etc. 

Le M23 peut valablement parler, lui, d'un replis stratégique. Pas les FARDC, qui ne sétaient pas retirées, mais s'étaient sauvées ! J'ai envie de demander à Joseph Kabila et son gouvernement : et vous, messieurs, c'est quoi à présent votre stratégie ?