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mardi 3 décembre 2013

Première tournée de Joseph Kabila dans l'Est de la RDC depuis la défaite du M23: traduction, résumé et commentaire de son allocution à l'étape de Goma

Allocution de JOSEPH KABILA à Goma. Résumé et traduction.

Par Jean-Mobert N.Senga

Le président Joseph Kabila (au second plan) à l'un des endroits où son convoi s'était embourbé, sur la route nationale n°4 (Kisangani-Bunia) le 22 novembre 2013.

1.       Contexte
Dimanche 1er décembre 2013 - Devant plus ou moins 1500 invités (autorités locales, représentants de communautés ethniques,…sauf quasiment tous les membres des coordinations de la société civile du Nord-Kivu) réunis dans la salle de l’hôtel New Riviera (appartenant à son ministre du travail, Bahati Lukwebo), le président Joseph Kabila s’est exprimé en Swahili pendant près d’une heure. Les quelque 3 mille autres invités qui n’ont pas pu trouver une place ont dû retourner chez eux, après avoir attendu sur des files indiennes, pendant plus de deux heures, à l’extérieur de l’hôtel.

2.       Résumé de l’allocution  
L’allocution de Joseph Kabila peut se résumer en ces quelques phrases :
-          Un président sur la défensive :
Joseph Kabila a affirmé que la guerre qui a éclaté en 2012 l’a surpris, au moment où il pensait que le temps d’entreprendre des actions de développement était arrivé, après une longue période de rébellions). Il a reconnu n’avoir pas réalisé ses promesses électorales (au passage il a fait allusion aux messages des jeunes de la LUCHA qui, lors de son arrivée à Goma, tenaient des pancartes lui rappelant ses promesses non tenues : eau, routes, électricité). Mais à sa défense, il a estimé que la première de ses promesses était la paix ; que la paix était enfin là ; et qu’il allait pouvoir dorénavant se mettre à en réaliser les autres. Il a indiqué que l’effort de guerre avait nécessité la suspension de tous les projets de développements, non seulement au Nord-Kivu, mais partout dans le pays. Enfin, il a expliqué qu’il lui a fallu plus d’une année et demie pour lancer une offensive contre le M23 parce que « la guerre n’est pas un jeu » et qu’il lui fallait : préparer l’armée (la moderniser), changer le commandement des FARDC, mener les fronts politique et diplomatique (pour, a-t-il dit, faire éclater la vérité sur les raisons de ces guerres répétitives aux yeux du monde, et construire la cohésion nationale), et « trouver une stratégie militaire » efficace pour vaincre ladite guerre.
-          Avertissement envers les voisins de la RDC (spécialement le Rwanda et l’Ouganda, sans les nommer) :
« Le Congo a respecte tous ses voisins », a lancé Joseph Kabila. Avant d’ajouter : « J’ai dit que les pays voisins doivent aussi commencer à respecter le Congo et son peuple… Nous n’avons pas l’intention déstabiliser un seul pays voisin ; nous n’avons aucune raison de le faire. Mais nous ne voulons pas que quelque pays voisin que ce soit continue ou s’imagine pouvoir continuer de déstabiliser le Congo. Je sais que vos voisins ici tout près vont réagir. Quand ils réagiront, vous me direz ». Il a affirmé que toutes les guerres qui se mènent au Congo n’ont pas pour but que le pillage des ressources naturelles, mais « visent la balkanisation du Congo ». A ce sujet, il a même dit faire une révélation au sujet d’une délégation occidentale qu’il aurait reçue à Kinshasa en 2002, et qui lui aurait proposé à l’époque une « gestion séparée » des trois parties jadis occupées respectivement par son gouvernement, le RCD et le MLC. « Je leur ai dit : vous pouvez prendre votre proposition et la jeter dans les toilettes », a-t-il scandé, dans un torrent d’applaudissements.

-          Annonce de quelques mesures : 
Joseph Kabila a en outre annoncé qu’avant la fin de l’année en cours, il va changer plusieurs « responsables sur l’ensemble du Nord-Kivu…et dans les autres provinces de l’Est », comme une réponse aux allégations de tracasserie et de corruption dont la population lui a fait part. « Il y en a qui, à force de rester trop longtemps, ont transformé leurs entités en de petites républiques », a-t-il dénoncé en substance. Enfin, il a promis que « la modernisation de l’armée » allait se poursuivre, et que les élections locales et provinciales allaient se avoir lieu « bientôt », exhortant « tout le monde » à se préparer déjà.

-          Reconnaissance envers la population de Goma et du Nord-Kivu
A la fin de son allocution, Joseph Kabila a remercié et félicité la population de Goma et du Nord-Kivu pour avoir « résisté et refusé de se soumettre au joug des autres ». « Bien qu’étant loin à Kinshasa – vous pouvez me croire ou ne pas me croire – mon esprit était à Goma », a-t-il dit. Et d’ajouter : « votre résistance et votre courage nous ont permis de vaincre cette guerre ».

3.       Bref commentaire   
-          C’est un Joseph Kabila étonnamment détendu qui s’est adressé à l’audience du New Riviera, malgré dix jours de voyage sur un millier de kilomètres d’une route en très mauvais état et traversant des milieux à haut risque sécuritaire, de multiples réunions, ... A Goma, il a fait quelque trois kilomètres de marche à pieds.
-          Joseph Kabila a littéralement évité des meetings populaires et les points de presse. A l’exception notable de Rutshuru, où il s’est adressé à la population au stade Mwami Ndeze, il a préféré des réunions en salles closes avec « des représentants de toutes les couches de la population » invités par les soins des autorités locales (le gouverneur et les maires en l’occurrence). Etait-ce faute de temps ou par crainte de s’offrir en proie à des masses dont il n’est pas certain d’avoir reconquis l’âme ? Difficile de savoir. Le fait est qu’à Goma, son arrivée n’a pas suscité beaucoup d’engouement de la part des habitants, à part les quelques centaines de gens mobilisés par les états-majors des partis de la majorité présidentielle (ou « proches ») et d’autres curieux.
-          Le convoi parti de Kisangani, composé d’une centaine de véhicules et de pas moins de 200 personnes (dont les militaires de la garde présidentielle), était aussi impressionnant que coûteux. Ajouté les délégations officielles qui attendaient à Goma. Il aurait certainement été possible de faire cette tournée nécessaire avec plus de parcimonie.
-          Le gouvernement qui a tenu un conseil extraordinaire expédie les affaires courantes. Cela aurait eu plus de sens, à mon avis, si Joseph Kabila s’était déplacé avec le nouveau gouvernement attendu.
-          Aucune grande mesure n’a été annoncée de façon concrète, que ce soit par le président de la République dans ses allocutions que par le Conseil des ministres : les questions essentielles éludées, pas d’échéances, …

4.       Principaux extraits

« La guerre qui a éclaté début 2012 a été une grande surprise pour moi. Parce qu’après tout ce que nous avons accompli depuis 2003, nous pensions que la guerre était terminée, et que nous allions nous focaliser sur le développement, mais une nouvelle guerre a éclaté... »
« La population se demandait pourquoi cette nouvelle guerre, et pourquoi cela prenait beaucoup de temps pour y mettre fin. Le Kivu, c’est une région où règne beaucoup de rumeur, de mensonges et d’intoxication, ce qui produit une situation explosive. Je veux vous dire pourquoi il nous a fallu deux ans pour terminer cette guerre et ce que nous faisons pour qu’elle ne recommence pas… Cela ne dépend pas de nous. Si tout dépendait de nous, nous ne voudrions pas que la guerre survienne un seul jour. Mais nous vivons avec des voisins dont l’intention est peut-être de voir le Congo demeurer dans la guerre, et pour qui le Nord et le Sud-Kivu sont les portes d’entrée dans notre pays. Nous avons mis beaucoup de temps à terminer cette guerre parce que nous nous sommes dits : « cette fois, il faut que nous la menions vaillamment ».  
« J’ai dit nous allions mener la guerre sur trois fronts.
Le front diplomatique : les gens disaient qu’il y a la guerre au Congo à cause du tribalisme, parce qu’une certaine communauté serait victime d’exclusion, ou encore parce qu’il y aurait des problèmes de nationalité. Dans la guerre diplomatique, nous voulions que le monde entier sache la vérité sur qui fait cette guerre, pourquoi il la fait, qui le soutient, … Nous l’avons fait et je pense qu’aujourd’hui la voix du Congo a commencé à être entendue.
Le deuxième front c’est le front politique, que j’appelle le front de la cohésion interne, parce que nous voulions que la guerre qui se menait au Nord-Kivu ne soit pas seulement celle des enfants de Goma, de Rutshuru, mais celle du Congo tout entier, et pour que cela soit possible, il était nécessaire de mettre tous les Congolais ensemble, les amener à regarder dans la même direction et à avoir une même vision. C’était un front important et très difficile, parce que le Congo a de nombreux partis politiques, opposition comme majorité. Certains nous ont accepté de nous soutenir, d’autres ont choisi de ne pas nous soutenir. Mais nous ne nous soucions pas de savoir qui nous a soutenus ou pas. Nous regardons l’objectif que nous voulons atteindre, qui est de galvaniser l’ensemble de la population congolaise en vue de combattre pour la paix au Congo et dans la province du Nord-Kivu.
Je suis heureux de vous dire aujourd’hui que ce front [politique] nous a permis d’amener toute l’opinion nationale ou presque à se ranger derrière nos FARDC, derrière l’objectif que nous poursuivons : ramener la paix, le développement au Nord-Kivu. La deuxième raison qui nous a poussé à mener ce front politique, c’est que lorsque le M23 a été créé par les gens X, des députés – pas tous, mais certains – des députés ont rejoint le M23… Je me suis dit que si un député élu par le peuple peut se réveiller un matin et décider que sa place n’est plus à l’assemblée nationale mais à côté du M23 à Runyoni ou je ne sais où, c’est qu’il y a un problème très sérieux de vision, de patriotisme. C’est cela qui nous a poussé à galvaniser l’opinion…et c’est un grand travail qui nous a pris beaucoup de temps.
Le troisième front, qui était le plus important, c’est le front militaire : je sais que la population de Goma ou de tout le Nord-Kivu était très en leste, mais la guerre n’est pas une blague. Tu ne peux pas juste te réveiller un matin et te dire « je vais faire la guerre ». La guerre se planifie. Et moi je n’ai pas voulu que nous puissions tomber dans les mêmes erreurs que nous avons commises en 2009… J’ai dit « nous allons faire la guerre, mais nous la ferons de manière professionnelle ».  Ca signifie qu’il nous a fallu faire des changements au niveau du commandement de notre armée ; il nous a fallu nous procurer l’équipement militaire ; et il nous a fallu trouver une stratégie militaire pour mener cette guerre…
C’est là qu’il y a souvent une contradiction entre vous, population du Nord-Kivu, et moi-même… La contradiction que nous avons c’est laquelle ? Vous vous imaginez que s’il y a une telle stratégie militaire quelconque, je viendrai vous trouver et vous dire voilà demain nous attaquerons telle personne ! La guerre ne se fait pas comme cela. C’est de cette façon que la guerre se conduisait par le passé, et c’est ce qui nous conduisait aux échecs que nous avons connus. Nous avons mis un temps long, une année et demi, pour pouvoir préparer notre armée – et nous continuons de la préparer.
Parce que, bien que je vous ai dit tout à l’heure que la guerre est finie, ce n’est qu’une étape. Lorsqu’une guerre se termine dans la région des Grands-Lacs, tu commences à te préparer à la guerre suivante parce qu’elle viendra nécessairement. Elle viendra. Quelqu’un dit : « au nom de Jésus !» Ne nous y trompons pas, car il est dit aide-toi et le Ciel t’aidera. Notre façon de nous aider nous-mêmes, c’est continuer à nous préparer nuit et jour. Et c’est pour cela que je demande à la population du Nord-Kivu d’être très vigilante, pour que nous ne soyons pas surpris par une autre guerre. Et je veux que lorsque cette autre guerre va commencer nous soyons prêts, nous soyons debout ; que nous ayons la capacité d’y résister et de la vaincre.
« La guerre nous a pris beaucoup de temps, qu’est-ce qui suit ?
Hier quand je passais j’ai vu des gens qui me rappelaient que j’avais fait des promesses : des routes, tu as dit l’eau, tu as dit l’électricité… Au fond de mon cœur j’ai dit ils oublient la plus grande promesse que j’ai faite au Nord-Kivu. La plus grande et la première promesse que j’ai faite au Nord-Kivu c’était la paix. Et j’ai dit, fin 2011, avant que la paix n’éclate en 2012, que sans la paix nous ne réussirons pas à faire toute autre chose. Et c’est l’exemple que j’ai donné à la population de Butembo comme le gouverneur vient de le rappeler : si une personne a cinq mille francs ; qu’elle se sent malade, et qu’elle sent qu’elle en même temps besoin de chaussures ; elle a le choix entre se procurer les chaussures ou utiliser cet argent pour se procurer le médicament et se soigner. C’est ce dernier choix que moi j’ai fait. C’est-à-dire, nous avons la guerre – ce sont ces maux de tête – ; nous avons des routes à construire, de l’eau à amener – ce sont ces pieds sans chaussure – et nous avons l’argent pour acheter soit un char de combat, soit une niveleuse pour faire les routes à Goma.
J’ai dit à la population de Butembo que jusque là moi je ne regrette rien du choix que j’ai fait, et j’assume. J’assume ce choix qui était de nous procurer l’équipement, de faire la modernisation de l’armée pour que nous puissions vaincre la guerre, ce qui devait nous permettre par la suite de réaliser toutes les promesses que nous avons faites. Moi je tiens toujours mes promesses. Aujourd’hui, prenez bien note, c’est le 1er décembre, et je répète mes promesses : en 2003 j’avais promis la réunification et nous l’avons réalisée, en dépit de toutes les complications....
Je voudrais vous dire, population de Goma, que la réunification n’était pas un jeu. Parce que toute guerre qui se mène au Congo, son objectif n’est pas simplement le pillage et partir ; l’objectif de la guerre c’est toujours la balkanisation de ce pays… En 2003 ou 2002, je recevais une délégation à Kinshasa. Dix ans ont passé, et lorsque tu as gardé un secret pendant dix ans tu es permis de le livrer. Alors – et je l’ai déjà dit à des gens de la société civile qui étaient venus me voir – en 2002, je reçois une délégation venue de l’Europe. Ils arrivent à Kinshasa et ils me disent « Président, tu vois, le gouvernement contrôle la plus grande partie du pays pour le moment ; le pays est divisé en trois parties avec le RCD à l’Est, le MLC au nord ; nous nous venons avec notre proposition que voici, et nous avons déjà pris langue avec les autres qui sont à Goma et à Gbadolité : pourquoi n’accepterais-tu pas qu’il soit établi une gestion séparée de ces parties sur une période de cinq ans, et par la suite vous pouvez vous asseoir et voir comment vous allez faire…» Je leur ai dit : vous pouvez jeter votre proposition dans les toilettes. Alors, l’objectif de la guerre dans le pays, il faut le savoir, ce toujours la balkanisation. Mais aujourd’hui toute la population congolaise s’est levée, et c’est depuis longtemps, et elle refuse la balkanisation de son pays.
La troisième chose, comme je l’ai dit à la population de Rutshuru, après la guerre, nous ne devons pas nous enivrer de victoire. S’enivrer de victoire c’est s’imaginer que la guerre est finie, qu’on est les premiers, … J’ai dit abandonnons l’exclusion ; abandonnons le tribalisme s’il existe. Tous ceux qui sont dans les groupes armés : Mayi-Mayi tel, Mayi-Mayi La Fontaine, Mayi-Mayi Cheka…disons-leur que ce jeu est terminé. Je veux que tous les leaders d’opinions, tous les notables, les députés au niveau national et provincial, fassent de la démobilisation de tous les miliciens leur affaire. Parce que notre population veut la paix, et eux ne peuvent pas triompher de l’Etat… Nous avons pris la décision, cette fois-ci, s’ils ne veulent pas déposer les armes, nous allons les poursuivre partout et nous allons les désarmer […]. Les autres groupes : FDLR, ADF/NALU, à eux le message c’est le même : quitter la forêt, déposer les armes, nous les remettons à la MONUSCO et elle les ramène chez eux. Dans le cas contraire, nous allons les traquer et en finir avec eux.
Voilà le message que je donne à la population. A Rutshuru, j’ai aussi adressé un message à nos voisins. Et c’est vous qui êtes avec eux tous les jours, vous allez leur faire parvenir ce message : j’ai dit que le Congo respecte tous les pays qui l’entourent. Le Congo n’a jamais entrepris de faire une agression dans un autre pays. Parce que nous n’avons ni l’intention, ni le motif, ni l’envie de le faire. Nous voulons vivre dans la paix, et nous avons tout ce dont nous avons besoin chez nous. J’ai dit : nous voulons qu’eux aussi aient ce même respect pour le Congo et son peuple. Parce que la tendance depuis dix ans maintenant c’est un jeu consistant à fabriquer des rébellions. Nous n’avons pas l’intention déstabiliser un seul pays voisin ; nous n’avons aucune raison de le faire. Mais nous ne voulons pas que quelque pays voisin que ce soit continue ou s’imagine pouvoir continuer de déstabiliser le Congo. Je sais que vos voisins ici tout près vont réagir. Quand ils réagiront, vous me transmettrez leur réaction...
« La cinquième chose, ce sont les problèmes qui sont dans la province. La guerre était une bataille, l’autre bataille c’est celle de la lutte contre la pauvreté et le sous-développement… Quand je passais dans le grand-Nord, la population me disait : président notre grand problème ce sont les tracasseries, surtout pour les personnes qui font des déplacements. L’autre problème c’est la corruption ; nous avons un problème avec notre justice. Et moi je leur ai dit la solution que j’ai à très court, peut-être moyen terme, à très court terme je leur ai dit : la plupart des problèmes de tracasserie c’est dû – et cela c’est notre faute – c’est dû au fait que nous avons laissé certains responsables très longtemps en place, à presque tous les niveaux, et ils sont devenus des chefs coutumiers.
« D’autres ont transformé leurs ressorts en de républiques, leurs petites républiques. Pour cela, la solution à très court terme avant la fin de cette année – c’est déjà le mois de décembre – mais avant la fin de cette année nous allons effectuer des changements. Ces changements seront effectués avec objectivité et vont concerner les responsables à tous dans l’ensemble de la province. Et ce n’est pas seulement au Nord-Kivu, c’est un problème que nous avons en Province orientale, au Sud-Kivu...presque toutes les provinces de l’Est de notre pays. Cela nous allons le faire…
« Nous tenons un Conseil de ministres ici…qu’est-ce que nous allons décider ? Nous déciderons deux ou trois choses. La première c’est la consolidation de la paix dans cette province, qui passe elle-même par plusieurs étapes, dont celle de la poursuite de la modernisation de l’armée pour que nous soyons toujours prêts ; celle de la dotation de moyens à l’administration, à la justice pour que les services de l’Etat soient assurés ; celle aussi de trouver les moyens nécessaires pour poursuivre tous les projets que nous avions suspendus. J’ai dit que nous avions suspendu tous les projets pas seulement au Nord-Kivu, mais dans tout le pays – j’insiste pour que nous puissions nous entendre – parce que nous nous disions, notre premier ennemi il faut que nous puissions le vaincre, et si nous y arrivons nous poursuivons avec les projets. C’est chose faite, maintenant nous allons débloquer les moyens et nous allons poursuivre avec tous les projets qui étaient gelés.
« Je sais que c’est devenu un fond de commerce pour beaucoup de gens, surtout les politiciens qui disent voyez ils ont dit qu’ils construiraient ceci, qu’ils feraient cela… Moi quand je promets je réalise. Et si je n’arrive pas à réaliser, je dois venir et dire voilà je n’ai pas pu réaliser telle promesse pour telle raison et telle autre. Et c’est ce que je viens de faire ici. J’avais promis de réaliser un certain nombre de choses, nous avons échoué de le faire, et je vous en ai donné les raisons. Pour cela, je vous prie d’avoir la patience… Bien que comme on dit « Saint Thomas croit seulement ce qu’il voit », je veux que vous puissiez me croire.
« Le dernier point, c’est celui de la démocratie. Après 2003, nous avons pris l’option de la démocratie, pour que la population se choisisse ses dirigeants. Nous avons déjà fait des élections à deux reprises. Certains disent qu’en 2006 elles se sont bien déroulées, en 2011 elles se sont mal déroulées ; pour ma part je pense qu’elles se sont toutes bien déroulées. La démocratie c’est un long processus, et d’autres élections – locales et provinciales – viennent bientôt, que tout le monde se prépare déjà… Le maire sera élu, les bourgmestres seront élus… ainsi après ces élections lorsque je reviendrai ne venez pas me demander pourquoi il n’y a pas tel boulevard : la première personne à qui il faudra vous adresser c’est le maire de la ville, le gouverneur de province.
« Je terminerai par où j’ai commencé : vous présenter ma compassion. Bien que j’étais loin à Kinshasa – vous pouvez me croire ou ne pas me croire – mon cœur battait à Goma. Désolé pour tout ce qui est arrivé ! Je félicite la population du Nord-Kivu, parce que c’est une population qui a résisté ; qui a refusé de se placer sous le joug des…autres. Certains ont prétendu qu’ils sont de Goma, du Nord-Kivu, mais la population n’est pas dupe. Elle a dit : « toi tu es un enfant de Bukavu, de Goma, mais qui est derrière toi ? » Félicitation parce que vous nous avez donné la force de vaincre cette guerre ».

N.B. : L’enregistrement audio original (en Swahili) de l’allocution est disponible sur ce lien : https://docs.google.com/file/d/0B1UXlTEYMzbhT25RR1l0RVlrVVU/edit (première partie) et https://docs.google.com/file/d/0B1UXlTEYMzbhQTVGamJjbGFhUnM/edit (suite et fin).       

samedi 26 octobre 2013

RD Congo - Rwanda : la guerre ouverte est-elle déclarée ?

"Les troupes rwandaises sont prêtes à riposter à l'intérieur de la République démocratique du Congo , si jamais il y a de nouveaux bombardements transfrontaliers sur le sol du Rwanda, a déclaré vendredi à New York l'ambassadeur Richard Gasana, chef de la mission permanente du Rwanda auprès de l'ONU, au sortir d'une audience de briefing avec les autres membres du Conseil de sécurité.

Une véritable déclaration de guerre à la RD Congo, qui accuse pourtant le Rwanda d'être le principal instigateur de la rébellion du M23 à laquelle les Forces armées congolaises sont confrontées depuis avril 2012, et qui occupe un territoire relativement étendu, le long de la frontière commune avec le Rwanda, dans la province du Nord-Kivu. Les allégations du gouvernement de la RDC s'appuient sur le rapport du Groupe d'experts de l'ONU rendu public l'année dernière, ainsi que sur plusieurs autres rapports de l'ONU et des ONG, et ont été expressément confirmées par plusieurs Etats puissants dont les Etats-Unis d'Amérique qui ont d'ailleurs pris des sanctions contre le Rwanda.

Le Rwanda a accusé l'armée congolaise d'avoir tiré trois obus sur son territoire au cours d'une nouvelle flambée de combats avec les rebelles près de la frontière, autour de la localité de Kibumba, à une trentaine de kilomètres au nord de la ville de Goma. «S'ils ne sont pas prêts à arrêter cela, nous agirons immédiatement et ça va faire mal", a dit déclaré à l'Agence France Presse le diplomate rwandais à l'ONU. «Nous le ferons avec la précision du laser , car nous savons d'où les tirs proviennent », a-t-il renchéri.

Le Rwanda est actuellement un membre non permanent du Conseil de sécurité et Gasana a dit qu'il a donné un message clair de son gouvernement aux 14 autres Membres. Le conseil a demandé une enquête sur l'origine des tirs, ont indiqué diplomatiques. Il existe dans la région un "mécanisme conjoint de vérification", mis en place par la Conférence internationale sur la région des Grands-Lacs (CIRGL), et dont fait désormais partie la MONUSCO, qui est chargé de faire des vérifications sur de telles allégations. Sauf que son fonctionnement est sujette à caution...

L'ambassadeur rwandais a conclu : "Nous leur demandons de s'entendre ... et d'amener leurs combats loin de notre frontière. Nous avons déjà prévenu le gouvernement de Kinshasa ". Gasana a déclaré que le Conseil de sécurité avait été «très sympathique » à son message.

Les pourparlers de Kampala entre les rebelles du M23 et le gouvernement de la RDC butent à un nouveau blocage, après leur reprise la semaine dernière. Ils pourraient se poursuivre à partir de dimanche prochain. L'enjeu des combats qui ont resurgi au nord de Goma semble être davantage une pression sur ces pourparlers plutôt que de révéler une quelconque volonté des deux belligérants de régler la crise par les armes.

Article réalisé avec des extraits d'une dépêche de l'AFP. 

RD Congo. FARDC - M23 : ultime guerre ou ultimes enchères ?

Vingt-quatre heures seulement après l’intervention controversée du président Congolais Joseph Kabila devant les deux Chambres du parlement, et alors que les pourparlers de sont de nouveau dans l’impasse, de violents combats ont repris vendredi 25 octobre entre l’armée congolaise et les rebelles du M23.
Carte de la zone autour de Goma & Kibumba.
La ligne en grand trait blanc indique la frontière RDC-Rwanda.
Photo GoogleMap.
(Cliquer dans l'image pour agrandir si besoin)
Les habitants de Kibumba – une bourgade située à une trentaine de kilomètres au nord de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu – ont été réveillés dans la nuit de jeudi à vendredi par les bruits des balles, et ont dû fuir par milliers, les uns vers le Rwanda voisin, les autres vers Kanyaruchinya plus au sud. Les deux parties – Forces armées de la RD Congo (FARDC) et rebelles du M23 – se sont accusés mutuellement d’avoir provoqué la reprise de ces combats qui se sont poursuivis toute la journée de vendredi. Dans la soirée, l’armée congolaise affirmait avoir pris le contrôle de la bourgade de Kibumba et d’autres villages environnants tels que Buhumba et Butebo, ce que démentait la rébellion, qui affirme avoir pu maintenir ses positions initiales.

La brigade d’intervention de l’ONU à l’écart

La brigade d’intervention de l’ONU – la fameuse force de quelque trois mille soldats Tanzaniens, Sud-Africains et Malawites déployée à Goma depuis le milieu de l’année et ayant pour mandat de « neutraliser les groupes armés de l’est de la RDC », dont le M23, n’a pas pris part active aux combats de vendredi. Contrairement au mois d’août dernier où les soldats Tanzaniens de la brigade onusienne avaient épaulé l’armée gouvernementale et contribué à repousser les rebelles d’une dizaine de kilomètres de leurs positions initiales – en y laissant deux morts dont un officier et plusieurs blessés –  la MONUSCO s’est contentée d’un soutien logistique au FARDC ainsi que d’une surveillance aérienne de la zone des combats.

Des obus ont atterri au Rwanda…Kigali hausse le ton

Comme en juillet et août derniers, le Rwanda a accusé l’armée congolaise d’avoir « délibérément » tirés au moins trois obus et plusieurs balles ordinaires sur son sol, sans faire de dégâts, en dehors d’une femme congolaise de 58 ans fuyant les combats côté rwandais qui aurait été blessée par une balle. Sur son compte Twitter (@RwandaMoD), le ministère rwandais de la défense s’est alarmé : « #FARDC targeted innocent civilians in Rwanda, and fleeing Congolese Refugees.58 year old Catheline Gahombo from DRC was injured...(3) ». Ce qui peut se traduire par : « les FARDC ont visé des civils au Rwanda, ainsi que des Congolais fuyant les combats. Catherine Gahombo âgée de 58 ans et originaire de RDC a été blessée ».

Mais le Rwanda n’allait pas en rester là.  Lors d’un briefing au Conseil de sécurité à New-York sur la résurgence des combats près de Goma vendredi, l’ambassadeur du Rwanda Eugène-Richard Gasana a littéralement menacé : « Si un le moindre tir atteint de nouveau notre territoire [le Rwanda, ndlr], nous allons agir immédiatement et ça va faire très mal. Nous le ferons avec précision ; nous savons d’où les tirs proviennent ». Au moment où nous rédigeons ce papier, il n’y a pas encore de réaction côté Congolais.

Ultimes enchères pour forcer un accord à Kampala ?

La question que tout le monde se pose est celle du véritable enjeu de cette résurgence des combats : les FARDC ont-elles (enfin) reçu l’ordre de lancer une offensive de grande envergue contre le M23 pour libérer tout le territoire qu’il occupe ? S’agit-il au contraire d’une provocation orchestrée par les rebelles et visant à accroître la pression sur le gouvernement congolais afin de faire des concessions sur les questions à l’origine de l’échec des pourparlers de Kampala, suspendu le weekend dernier après d’intenses et longues tractations ? C’est la seconde hypothèse qui l’emporte !

En effet, un accord était annoncé à la fin de la semaine dernière entre le M23 et le gouvernement congolais, après la relance des pourparlers à coup de pressions diplomatiques (les quatre Envoyés spéciaux pour la région et la RDC – ONU, Etats-Unis, Union Africaine et Union Européenne) étaient tous à l’œuvre à Kampala. Mais à la dernière minute, les deux parties n’avaient pas réussi à s’entendre, achoppant notamment sur les questions d’amnistie et de réintégration, le gouvernement Congolais refusant d’accorder l’amnistie et de réintégrer les « rebelles récidivistes », les personnes sous le coup de sanctions de l’ONU ainsi que les auteurs présumés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les pourparlers avaient donc été suspendus sine die et l’essentiel de la délégation gouvernementale tout comme les Envoyés spéciaux avaient quitté Kampala.  

Or, il est devenu habituel qu’à chaque fois que les pourparlers sont au point mort les rebelles cherchent un moyen de mettre de la pression sur le gouvernement afin qu’il retourne sur la table et fasse des concessions. Cela s’est passé successivement en janvier, avril, juillet et août de cette année. Plus loin, l’on se souvient que le gouvernement Congolais avait accepté de s’asseoir autour d’une même table avec les rebelles pour négocier à la suite de la pression créée par la chute aux mains du M23 des villes stratégiques de Goma et Sake (novembre 2012).

Par ailleurs, il n’est pas excessif de dire que la proximité du Rwanda facilite bien des choses aux rebelles. En août dernier, les FARDC et la brigade d’intervention avaient dû arrêter leur offensive après que des obus soient tombés dans la ville rwandaise de Gisenyi et à Goma – deux zones intensément peuplées – provoquant une sérieuse escalade entre le Rwanda et la RDC, et un l’embarras de la « Communauté internationale ». Les allégations que des obus auraient été lancés « délibérément » et « par les FARDC » au Rwanda et les menaces qui se sont ensuivies ne sont donc pas fortuites… 

Des sources à la zone de Kibumba frontalière avec le Rwanda n'ont-elles pas indiqué vendredi que les rebelles du M23 ont placé leur artillerie lourde sur les collines de Kabuhanga et Kabuye, sur la frontière avec le Rwanda, et qu’ils s’en servaient pour pilonner les positions de l’armée gouvernementale situées plus à l’ouest. Pratiquement, toute riposte par les FARDC risquait de dépasser sa cible et d’atterrir au Rwanda, ce qui s’est probablement passé. En fin de compte la posture complique l’option militaire pour le gouvernement Congolais, qui n’aurait d’autre choix que de poursuivre les négociations – en position de faiblesse, hélas, la voie militaire étant de facto exclue pour lui au risque d’entrer en guerre ouverte avec le Rwanda (un risque que l’on voit mal Kabila assumer).

La population inquiète plus du manque d’une perspective de guerre que de la guerre elle-même

Un paradoxe est particulièrement frappant dans la situation actuelle au Nord-Kivu : alors que l’on pouvait s’attendre à ce que la population répugne la guerre à cause de ses effets néfastes, c’est tout le contraire qui se constate. A Goma, Nyiragongo, Rutshuru et ailleurs, la plupart des Congolais sont convaincus qu’avec des ordres clairs et des moyens conséquents – avec ou sans l’appui de la brigade de l’ONU – leur armée, FARDC, est capable de défaire militairement le M23 et mettre fin une fois pour toutes à la guerre. Ils ne le croient pas seulement ; c’est le désir. Non pas qu’ils se réjouissent tant que ça de la guerre, mais à cause des mauvaises expériences du passé, où des accords signés avec les rebellions n’ont jamais permis de rétablir durablement la paix et la stabilité, et qu’ils croient que cette fois encore Kampala est un « marché de dupes ». Alors le sentiment général est que ces escarmouches régulières devaient laisser place à une vraie guerre, pourvu qu’elle se fasse une fois pour toutes, définitivement.

Y a-t-il la moindre chance que le gouvernement Congolais soit de cet avis ? Rien n’est moins certain. Le président Joseph Kabila a eu beau déclarer mercredi devant le Congrès que groupes armés devaient déposer les armes et se rendre sous peine d’y être contraints par la force, les Congolais attendent qu’il traduise cela en actes…désespérément.

Par Jean-Mobert N.Senga

samedi 19 octobre 2013

La prière quotidienne d'un "Gomatracien"...

Seigneur,
Merci pour cette autre journée qui s'achève enfin. Tu m'as épargné de la folie des motards et des mayibobo, aussi bien que d'une hospitalisation malgré cette poussière toxique qui est devenue notre lot quotidien. Tu m'as surtout béni de ces quelques fretins et de cette mesure de foufou dont moi-même et ma famille venons de nous rassasier. Je te rends grâce Seigneur d'avoir fait que mon bailleur soit retenu par la coupure de la route à Masisi et ne vienne pas m'importuner. Je t'exalte parce que Kambale n'a pas été chassé de l'école aujourd'hui; Chirimwami a vendu assez de cannes à sucre pour notre repas de demain; et Mahoro n'est s'est pas noyée dans le lac en allant puiser de l'eau.  

Oh! Seigneur, pour cette nuit, protège-nous contre les voleurs à mains armées qui ne manqueront pas de visiter notre quartier. Veille sur notre papa qui est encore en route afin qu'il ne croise ni les policiers ni les commandos en patrouille qui pourraient le dépouiller de tout, voire lui ôter la vie. Éloignes de nous, Seigneur, le démon de l'incendie de maison en planches, au Nom puissant de Jésus. Fais en sorte que la guerre n'éclate pas de nouveau cette nuit. Souviens-toi, Dieu de bonté, de ma grand-mère souffrante et sans abris au camp de Mugunga, et aussi de mon oncle enlevé hier par les miliciens au village, ainsi que de ma tante qui se remet péniblement d'un viol collectif.

Seigneur, là où nos dirigeants ont échoué à ramener la paix, tu restes notre seul espoir; là où les hommes les plus puissants sont incapables d'instaurer la justice, tu es notre dernier rempart. Apporte dans notre province et dans notre pays la paix et la justice, et donne-les-nous en partage, pour ta plus grande gloire. Amen !  

vendredi 1 février 2013

Goma : Julien Paluku en passe d’être emporté par…la poussière ?


Goma : le principal axe routier de la ville (route de Sake), en pleine journée. Le million de Gomatraciens respirent et avalent cette poussière volcanique depuis deux ans. A cela s'ajoute de milliers de trous creusés sur la piste par les eaux de pluie. Un vrai calvaire. Photo : 2013 - Jean-Mobert N.N. 
La tension est montée d’un cran à Goma la semaine dernière, suite à l’enlisement des travaux de réfection des routes de cette ville jadis qualifiée de capitale touristique du Congo. La responsabilité (ou mieux l'irresponsabilité) du gouverneur du Nord-Kivu Julien Paluku, en poste depuis plus de six ans, est donnée pour être à la base de cet état des choses, mais la quarantaine de députés provinciaux ne sont pas non plus épargnés. Tout le monde fustige le fait qu’ils gardent silence et ne semblent guère se préoccuper de ce problème qui a trop duré et qui a des conséquences sanitaires, économiques et écologiques incalculables. De plus en plus de gens estiment que le gouverneur devrait démissionner et être poursuivi pour sa gestion de cette affaire, entre autres "calamités" de cette ville et de cette province.

A la maison, au bureau, dans les débits de boisson et dans les rues, les débats tournent autour de la poussière qui enveloppe la ville depuis si longtemps (deux ans), alors qu’on parle de millions de dollars déversés tantôt par le gouvernement central, tantôt par le Fonds national d’Entretien routier (FONER), tantôt encore par l’exécutif provincial. L’entreprise minière (oui, minière !) TRAMINCO, à laquelle les travaux ont été confiés semble ne pas disposer de la technicité et des moyens nécessaires, car elle est « à l’œuvre » depuis deux ans maintenant, pour des travaux qui ne portent que sur 10,5km de route ! En novembre 2011, à la faveur de la campagne électorale, quelque deux kilomètres avaient été asphaltés en toute hâte pour faire la « visibilité » des fictifs Cinq Chantiers de Joseph Kabila. Une fois l’élection passée (et Kabila humilié à Goma), les machines et les agents ont disparu du « chantier ».

Plusieurs fois, la population s’est soulevée pour exiger la poursuite et le parachèvement rapide des travaux, mais à chaque fois elle a été réprimée violemment par les soi-disant autorités urbaines et provinciales, qui se servent de la police comme un voyou se servirait d’un chien pour terroriser les passants. Evidemment, la population étant ce qu’elle est (laxiste, résignée et docile), il n’y a jamais eu de véritable mouvement de masse dans ce sens. Ce sont tantôt des étudiants, tantôt des conducteurs de taxis motos, tantôt encore des jeunes révoltés du mouvement Lutte pour le Changement, qui ont osé hausser du ton. Pas assez fort face à des autorités dont les oreilles n’entendent que les armes ou le bruissement des billets de banque, et qui ont chacun son 4x4 pour ne pas aspirer la poussière et pour amorcer les secousses des nids-de-poule. Julien Paluku a même trouvé mieux : faire en canot rapide sur le lac le trajet de cinq kilomètres entre sa résidence et son bureau, tous les deux situés au bord du lac. Quel génie, ce gouverneur ! Il ne lui reste plus qu’à se payer un hydravion pour ne pas avoir à faire des allers-retours ennuyeux entre la ville et le pitoyable aéroport de Goma lors de ses multiples déplacements de Kinshasa.

Dimanche 27 janvier 2013, lors d’une émission radiodiffusée au sujet de l’état des routes sur la radio Kivu 1 (une radio locale très suivie), une demi-dizaine d’invités ont sévèrement pris à parti le gouverneur de province, les députés provinciaux et l’entreprise TRAMINCO, épinglant leur responsabilité respective dans cette affaire. Les services du gouvernement ont dépêché un de ces « fou-du-roi » pour venir « limiter les dégâts. Mais rien n’y a fait. Ses tentatives de dépeindre le « bilan » de son roi de gouverneur ont achoppé aux arguments forts et unanimes de ses contradicteurs, parmi lesquels des représentants de partis de la « majorité présidentielle » chère à Julien Paluku. Donc des gens de son propre camp. L’écho s’est ressenti dans toute la ville. Le lendemain (lundi), des engins ont été déployés sur la route Goma-Sake qui a été barricadée, sous prétexte que les travaux allaient avoir un court d’accélérateur. 

Un mensonge de plus pour distraire la population et éviter une explosion massive de colère, car de l’avis même des responsables de la société TRAMINCO, l’usine d’asphalte n’est pas encore achevée (on parle de son montage depuis plus d’une année), et elle ne sera pas prête avant plusieurs semaines. A présent, la route de Sake est bloquée à la circulation, or elle est l'unique voie qui relie tant bien que mal les deux bouts de la ville. Les automobilistes n'ont pas d'autre choix que d'emprunter des déviations non assainies (des pistes jonchées de pierres, voire de roches volcaniques), avec tout le danger que cela comporte pour les enfants dans les quartiers. Circuler dans la ville de Goma était déjà problématique, maintenant c'est pire. "Ils se moquent de nous. C'est la quantième fois qu'ils bloquent les routes, alors qu'ils ne font rien", se plaint un motard, très remonté. 

Selon plusieurs spécialistes, la poussière et les secousses que le million d'habitants de Goma sont obligés de supporter depuis si longtemps a déjà des conséquences graves sur le plan sanitaire, et d'autres encore vont inévitablement se manifester dans les prochaines années. On note une augmentation inquiétante des cas des hémorroïdes, d'asthme, d'interruptions involontaires de grossesses, de diarrhée (surtout pour les enfants de 0 à 5 ans), de grippe chronique, etc. Des cas de cancer et d'autres pathologies graves, respiratoires notamment, sont "inévitables" dans les trois ou cinq prochaines années. Les milliers de conducteurs de taxis motos et de taxis bus ainsi que les petits commerçants qui passent la journée entière dans cette poussière le long des routes sont les plus exposés, mais "personne n'est à l'abri, y compris ces autorités", s'alarme un médecin spécialiste en pneumologie qui préfère rester anonyme. 

D'après des spécialistes de la santé publique, la situation est d'autant plus grave que la poussière inhalée à Goma est une poussière volcanique, d'une grande teneur en souffre et en d'autres métaux lourds. Qui plus est, la majorité de la population ne dispose pas d'eau potable. Elle consomme l'eau du lac à l'état brut, souvent sans le moindre ajout de chlore. Des aliments sont vendus le long des routes, à ras-le-sol. Lorsqu'ils ne sont pas consommés en l'état, ils ne sont pas lavés de façon appropriée, faute d'eau potable. La promiscuité est la règle. 

Ces dernières années, le gouverneur Julien Paluku a réussi à se rendre très impopulaire à Goma et partout dans la province, y compris dans sa propre communauté et sa famille politique, en raison à la fois de sa gestion calamiteuse de la province, de son enrichissement scandaleux, de ses prises de position et de la crudité (et la vanité) de ses discours. Tombé en disgrâce avec le leader du RCD/KML, le puissant Mbusa Nyamwisi, alors qu'il ne devait son élection qu'à ce dernier, il s'est rapproché de Joseph Kabila, a créé un nouveau parti, le Bloc Uni pour la Reconstruction et l'Emergeance du Congo (BUREC), et a intégré la "Majorité présidentielle". Une position qui ne l'aide guère, tant la population du Nord-Kivu déteste désormais Joseph Kabila et tous ses vassaux, tel que Julien Paluku. Déjà depuis le retrait du M23 de la ville de Goma, un groupe d'opposants ont initié contre lui une pétition pour exiger sa démission. A ce jour, la pétition aurait déjà récolté des dizaines de milliers de signatures à Goma, mais aussi dans le "grand-nord", son ex-fief. Alors, l'affaire des routes de Goma va-t-elle achever celui que tous les Gomatraciens considèrent comme l'un des principaux problèmes de cette province ? Ce n'est pas sûr, mais comme ce serait souhaitable ! 



vendredi 25 janvier 2013

Crise à l'est de la R.D.Congo : quelle issue ? Première partie : Introduction, contexte du moment, et analyse de causes.



Introduction

L’on peut situer vers l’année 1996 le début de la crise sécuritaire que connaît l’est de la République Démocratique du Congo (région allant de l’Ituri en province orientale jusqu’au nord du Katanga, en passant par les deux Kivu). Cela fait donc plus de seize ans que cette région aussi vaste que toute l’Allemagne, très riche en ressources naturelles (coltan, pétrole, gaz, or, diamand, bois, …), et l’une des plus peuplées de la RDC, est devenu le théâtre de guerres et de violences de touts genres, qui ont causé la mort de plusieurs millions de civils, d’horribles viols de femmes et d’enfants, l’exile massif de millions de personnes, et des dégâts sociaux, économiques et environnementaux incommensurables.

Les violences continues dans cette partie de la République ont donné lieu à des efforts tous azimuts aux niveaux régional et international, avec l’objectif sincère ou feint d’y mettre un terme : la première opération militaire de l’Union européenne (l’opération Artémis, en 2003), la plus importante, la plus couteuse et probablement la plus longue mission de maintien de la paix des Nations-Unies qu’il y ait jamais eu (MONUC, devenue MONUSCO, présente au Congo depuis 2002), des missions européennes de formation et d’assistance à l’armée et à la police nationale congolaises (EUSEC et EUPOL), etc. La crise à l’Est de la RDC est sans doute parmi les questions qui sont le plus revenues sur la table du Conseil de Sécurité des Nations Unies au cours des deux dernières décennies, donnant lieu à un nombre incroyable de résolutions et de déclarations.

Ces conflits ont donné à la Cour pénale internationale ses tout premiers prévenus de crimes internationaux, et en 2012, son premier condamné en la personne de Thomas Lubanga. A ce jour, deux autres chefs de guerre sont sous le coup de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale pour des faits commis dans cette même région : le Congolais Bosco Ntaganda du CNDP et le Rwandais Sylvestre Mudacumura des Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda.  

L’Union africaine et des organisations sous-régionales se sont également penchées à leur manière sur la question de l’instabilité de l’Est du Congo. Sous leur égide, avec les autres membres de la « communauté internationale », il y a eu le Dialogue inter-congolais qui a abouti à la signature en 2002 de l’historique Accord global et inclusif qui, à un moment, a fait miroiter une fin de la guerre, ce qui n’a même pas attendu la fin de la transition politique de 2003 à 2006 pour se démentir – car il y a eu en 2004 déjà les insurrections de Bukavu, suivies par la naissance d’une nouvelle rébellion (le Congrès National pour la Défense du Peuple, CNDP). L’adoption d’une nouvelle constitution en 2006 et la tenue presque miraculeuse des premières élections nationales et régionales ont aussi suscité des espoirs, qui s’avéreront hélas de courte durée. Un nombre incalculable de conférences se sont tenues dans plusieurs pays, des déclarations et accords ont été signés, des résolutions ont été prises, des mécanismes mis en place (Lusaka, Addis-Abeba, Kampala, Dar-es-Salam, Nairobi, Kigali, Kinshasa, New York, etc.), toujours avec un succès relatif, voire sans succès du tout. Presqu’à chaque fois qu’il y a eu un pas de franchi, il y a eu aussitôt, ou quelque temps après, un nouveau rebondissement de la situation sur terrain : mutation d’un groupe rebelle, apparition de nouveaux acteurs avec ou sans nouvelles revendications, déménagement du conflit, rupture de la confiance (comme entre le Rwanda et la RD Congo actuellement), expiration des trêves explicites ou implicites, etc.

Aujourd’hui, on en est à une situation inédite où prolifèrent dans cette seule région plus d’une centaine de groupes armés, souvent composés de Congolais, mais parfois aussi d’étrangers. Leurs histoires, leurs revendications et leurs méthodes ont plus de ressemblances que de différences, comme nous essayerons de le montrer plus loin. Au Nord-Kivu, un groupe armé substitut du CNDP de Laurent Nkunda, le M23, occupe actuellement une importante portion de deux territoires proches de la capitale Goma. Des affrontements, des attaques et des enlèvements se passent chaque jour dans une partie ou une autre de la région, et l’implosion générale est encore un danger permanent. Des initiatives telles que les pourparlers de Kampala (qui durent vainement depuis le 9 décembre 2012) et le déploiement éventuel d’une « Force internationale neutre » sont sujettes à caution car elles ne comportent aucun élément qui pousserait à penser raisonnablement que la solution définitive est désormais à portée.

La situation est un véritable calvaire pour les quelque vingt millions d’habitants de la région, qui subissent au quotidien les affres des guerres et des violences depuis tant d’années. Ni la présence des Casques Bleus de la MONUSCO censés les protéger, ni l’extraordinaire  présence des agences des Nations-Unies et des organisations humanitaires (et pseudo-humanitaires) internationales et nationales qui dépensent chaque année (pour la population ?) des sommes faramineuses, rien n’a pu jusqu’ici mettre fin ou même soulager véritablement ce calvaire. L’insécurité permanente, les viols, la faim, la soif, la paralysie ou la disparition totale des services sociaux de base (déjà délétères à l’époque du Zaïre de Mobutu), la destruction de l’environnement, de l’habitat et des infrastructures, les injustices, les maladies, l’enrôlement forcé des enfants et des jeunes dans les groupes armés, l’ignorance et le non-accès à l’instruction et à l’information, le chômage, le non-accès à la terre,… sont autant de problèmes auxquels les Congolais de l’Est (plus que les autres) sont confrontés au quotidien. Les tensions ethniques se sont accentuées, les suspicions et la méfiance se sont amplifiées ; les jeunes se nourrissent de fanatisme, d’extrémisme et de xénophobie, non sans la manipulation des politiciens véreux ; et les armes circulent, plus nombreuses – et plus « normales », et plus banales – que les houes ou les stylos.   

Cet état des choses suscite au moins trois questions suivantes :
-          Pourquoi la crise à l’Est de la RD Congo persiste-t-elle ?
-          Comment endiguer définitivement le cycle des guerres et des violences à l’Est de la République Démocratique du Congo ?
-          Si des vraies solutions existent, comment devraient-elles être appliquées, et par qui ?
C’est à ces trois questions que nous tenterons de répondre, de manière brève mais aussi explicite que possible, à travers les lignes qui suivent. C’est une tâche ambitieuse, étant donné le nombre d’  « experts » qui ont déjà eu à se pencher sur le sujet. Mais il ne s’agit pas d’inventer. Il s’agit d’entreprendre une approche différente dans l’analyse, plus rigoureuse et plus pragmatique.  

Les questions sus-énoncées renvoient à quatre problématiques, plus ou moins liées, à savoir :
-          Celle des groupes armés, locaux et étrangers ;
-          Celle de la cohabitation pacifique des communautés ethniques de la région ;
-          Celle des rapports entre le Congo et ses voisins de l’est, en particulier le Rwanda ;  
-          Celle enfin de la gestion politique, administrative, militaire et économique de la région, qui appelle inévitablement celle de la gestion (et de la gouvernance) du pays dans son ensemble, tout simplement.

Dans un premier temps, nous tenterons de poser le diagnostic de la crise qui secoue la région : ses caractéristiques, ses causes, et les raisons de l’échec ou de l’insuffisance des solutions envisagées jusqu’ici (Une crise irrésoluble ?). Ensuite, nous essayerons de proposer des solutions alternatives plus efficaces à nos yeux, avant de tirer une conclusion dans laquelle nous oserons une répartition des rôles entre d’une part les Congolais (qui doivent jouer un rôle de premier plan) et la « communauté internationale » dans son ensemble (qui a aussi ses propres responsabilités). Mais avant cela, situons le sujet dans son contexte actuel.  

I.                    CONTEXTE

La guerre et les violences à l’est de la République Démocratique sont une constante depuis plus de seize ans. Par contre, le contexte lui évolue. Pour caractériser la crise sécuritaire à l’Est du Congo et situer le contexte actuel, l’on peut retenir les éléments essentiels ci-après :

a.       La perte de légitimité des institutions politiques nationales et locales :

Alors que l’adoption d’une nouvelle constitution et la tenue des élections générales en 2006 garantissaient la légitimité des nouvelles institutions, le simulacre d’élections de novembre 2011 ont remis cette légitimité à néant. A cela s’ajoutent le non-renouvellement des institutions provinciales qui sont de plus en plus contestées (en particulier au Nord-Kivu), et la non-tenue depuis 2006 des élections locales, pourtant prévues par la constitution et la loi électorale. Ce problème de légitimité a des répercussions aussi bien sur plan interne (contestation légitime, méfiance, voire mépris vis-à-vis des autorités) que sur le plan international. Il a pour conséquence, entre autres, de fragiliser davantage l’Etat et d’offrir un motif (ou un prétexte) aux velléités de tous ordres.
   
b.      L’inexistence d’une arme nationale professionnelle et républicaine :

Sans être nouveau, cet élément n’en est pas moins pertinent. La RD Congo ne dispose pas d’une véritable armée, ni d’une police, ni de services de renseignement professionnels. L’on peut dater la destruction des forces de sécurité congolaises au moins à l’époque de la guerre dite de libération contre Mobutu. La défaite des FAZ (les forces armées zaïroises) s’est accompagnée de l’arrivée de jeunes soldats sans formation académique et avec une formation militaire lapidaire, ainsi qu’aux premières infiltrations d’éléments étrangers (rwandais notamment). Depuis, les rébellions se sont succédées, et aucun effort réel n’a été fourni par les autorités congolaises pour mettre en place des forces de sécurité dignes de ce nom et à la hauteur des défis sécuritaires de cet immense pays qu’est le Congo. Faute de pouvoir remporter la moindre victoire militaire, mais peut-être aussi pour des motifs délibérés mais inavouables, le gouvernement congolais a plusieurs fois « intégré » des miliciens, des rebelles et des chefs de guerre : brassage, mixage, intégration,… le génie des mots des Congolais a été particulièrement fertile dans ce domaine.

A ce jour, celles qu’on appelle les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) ne sont pas plus qu’un conglomérat de plus d’une centaine de milliers d’hommes et de femmes – dont personne ne connaît le nombre exact – issus de plusieurs factions (ex-FAZ, ex-AFDL, MLC, RCD, CNDP, différents groupes Maï-Maï, etc.), non rémunérés (sinon insuffisamment et irrégulièrement), sans formation militaire classique pour la plupart, sans casernes, … Un pléthore d’officiers, dont certains ne savent ni lire ni écrire, des fonctions distribuées au gré des affinités politiques ou de la loyauté dans les affaires ; un contrôle de fait assuré par des politiciens, des groupes tribaux, des groupes d’intérêt sur les militaires de leur obédience ; l’existence de sortes d’armées privées au sein l’armée, au service de telle autorité  politique ou de tel officier militaire ; les détournements impunis des soldes des militaires, voire des armes et des munitions, … Voilà autant de tares qui caractérisent cette armée (et les autres composantes des forces de sécurité), et l’énumération n’est pas exhaustive.

c.       La multiplication des groupes armés

Entre 2011 et 2012, une vingtaine de « nouveaux » groupes armés ont vu le jour dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Pourtant, après la tenue en 2008 de la Conférence de Goma et la signature des Actes d’engagement et, une année plus tard, l’avènement de l’accord de paix entre le gouvernement et les rebelles du CNDP, le phénomène avait plutôt tendance à s’estomper. Les groupes armés de l’Est du Congo sont très variés : on en trouve qui comptent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’éléments (M23, Raïa Mutomboki, Nyatura), et d’autres qui n’en comptent que quelques unités ou quelques dizaines. On en trouve qui ont un agenda politique plus ou moins élaboré ou justifiable (défense d’un territoire ou d’un peuple, renversement du pouvoir, …), d’autres qui n’en ont pas du tout, et qui s’adonnent simplement à des exactions contre les civils ou à l’exploitation des ressources naturelles. On en trouve qui sont dans des alliances, et d’autres qui évoluent en solo. On en trouve qui sont très violents et offensifs, et d’autres qui sont plutôt défensifs et que la population soutient ou tolère. Etc. Hélas, certains analystes et acteurs ont une malheureuse tendance à les diviser trop simplement entre les « nationaux » et les étrangers ; entre les « pro-gouvernementaux » et les « anti-gouvernementaux », ce qui évidemment ne permet pas de concevoir des solutions adaptées. 
           
d.      L’attitude de la « communauté internationale » vis-à-vis du Rwanda

Alors que de manière générale, le monde a par le passé considéré le Rwanda avec beaucoup d’empathie, lui apportant un soutien inconditionnel et s’abstenant, parfois contre des évidences, de le contrarier ou de le condamner, aujourd’hui certains pays puissants commencent timidement à changer d’attitude. En témoignent les nombreuses interventions de diplomates occidentaux critiquant (ou dénonçant) de plus en plus ouvertement le Rwanda pour son rôle dans les conflits au Congo, ainsi que les quelques mesures de rétorsion prises à son encontre. Cependant, ce début de changement d’attitude à l’égard du Rwanda n’a pas jusqu’ici servi à infléchir sensiblement sa position. Parfois même, Kigali donne l’impression de se radicaliser davantage et de mettre en place des mécanismes pour absorber le choc des sanctions actuelles, ou éventuelles dans le futur. L’évolution est aussi tempérée par les progrès que ce pays continue d’enregistrer sur le plan économique et social, et son importance accrue sur le plan politique et militaire aux niveaux régional et international.  

e.      L’impatience de la population et de la « communauté internationale »

La répétition des guerres et des violences est entrain d’épuiser la population, qui n’en peut plus d’assister aux tergiversations des politiciens et de la « communauté internationale » par rapport à la résolution de la crise. De plus en plus de Congolais, en particulier les intellectuels et les jeunes, ont le sentiment qu’ils ne peuvent plus laisser perdurer cette situation. Cependant, la majorité des Congolais demeurent résignés, et rêvent encore d’un messie pour les délivrer. La « communauté internationale », pour sa part, montre des signes de lassitude. Après avoir presque tout essayé, en vain, elle voudrait bien trouver la « formule magique »  pour tourner définitivement la page de la crise à l’est du Congo, sinon se désengager progressivement, sous couvert de laisser le champ à l’union africaine et aux organisations sous-régionales. Le dilemme, c’est que le Congo est trop important, à la fois économiquement et stratégiquement, pour être abandonné de telle manière. Les solutions radicales offrent le compromis nécessaire, pourvu que l’on prenne le bon extrême !

f.        Le poids du passé récent et de ses erreurs

Si la situation créée par le M23 était celle d’il y a dix ans, point de doute que l’on ne réfléchirait pas par deux fois, au gouvernement et ses partenaires, avant de proposer un accord politique expéditif et l’intégration de ses troupes au sein de l’armée. Mais l’expérience du passé permet davantage de prudence. Et ce n’est pas forcément que cela arrange le gouvernement congolais, mais il n’a pas beaucoup de choix. Commettre à nouveau les erreurs du passé lui serait fatal, trêve de la légendaire indolence des Congolais. Par ailleurs, les rebelles (le M23 en particulier et ses sponsors) sont conscients de cet état des choses. Ils agissent donc avec plus de prudence. Le revers de la médaille étant la radicalité des positions, dont les conséquences sont insoupçonnables, surtout au regard du rapport des forces militaires en présence.

On peut situer ici le problème de l’impunité et de la gratification dont bénéficient les chefs rebelles et les miliciens. L’on entend tous les jours que tel groupe a rejoint les FARDC ; que tel chef rebelle a été approché par les autorités qui lui ont proposé ceci ou cela, etc. Ainsi, on trouve des miliciens qui font la navette entre les groupes armés et l’armée nationale au gré des circonstances, pour tel ou tel motif de mécontentement,... Ainsi, des chefs rebelles sont devenus officiers dans l’armée, ministres et députés, hauts fonctionnaires de l’Etat. Le cordon ombilical avec leur « base » restent intacts, et au moindre souci (éviction, mise en garde pour un comportement incorrect, imminence de poursuites pour corruption ou autre fait, …), ils sont prêts à reprendre le chemin du maquis, à exercer du chantage et toutes sortes de manœuvres. Au lieu de dissuader, on encourage de fait le phénomène insurrectionnel.      

II.                  UNE CRISE IRRESOLUBLE, OU DES SOLUTIONS INADMISSIBLES ?

Il n’y a pas de crise irrésoluble, pas de guerre sans fin, cela est évident. En l’espèce, il y a plutôt probable : a) Que le problème soit mal interprété, mal compris, ou analysé de manière superficielle par ceux qui sont censés le résoudre ou y contribuer. b) Que le problème soit bien connu et compris, mais que la solution soit éludée, volontairement, par naïveté, ou tout simplement par maladresse. Parce qu’elle est trop « amère », parce qu’elle n’arrange pas les uns ou les autres, ou parce qu’elle est plus difficile à appliquer que les raccourcis et les solutions « prêt-à-porter » habituels.
A notre sens, il y a un peu des deux explications de la persistance de la crise dans l’est de la République Démocratique du Congo. Commençons par analyser le problème avant d’envisager la solution conséquente.

1.       LES CAUSES DE LA PERSISTANCE DE LA CRISE SECURITAIRE A L’EST DE LA RD CONGO
Nous pouvons les classer en deux catégories : les causes endogènes, qui tiennent des Congolais eux-mêmes (l’organisation et le fonctionnement de l’Etat et de ses structures, les comportements, les attitudes, les cultures et les croyances) ; les causes exogènes, qui elles relèvent d’événements et d’acteurs étrangers à la RDC (Etats limitrophes de la RDC, « communauté internationale, sociétés et groupes d’intérêt internationaux, etc.). Si ces causes sont réelles et toutes déterminantes, elles ne s’équivalent pas pour autant. Il nous est d’avis que les principales sont les causes endogènes, car adressées, elles influeraient nécessairement sur l’attitude des étrangers vis-à-vis du Congo.

a.       Les causes endogènes
-          La déficience de l’Etat :
L’Etat, c’est certes un territoire délimité et une population, mais c’est surtout un pouvoir supérieur qui s’y exerce de façon effective, qui en assure la maîtrise, fixe les règles à l’application desquelles il veille, etc. Si au XIXième siècle, un Congo sans voies de communications ne valait rien, que peut-il bien valoir en ce XXIième siècle, non seulement sans infrastructures, mais sans une armée professionnelle et sans un gouvernement effectif, alors que ses richesses sont désormais connues de tous, et qu’il est comme un pays-lingot sans politique et sans défense au beau milieu d’une Afrique et d’un monde infiniment plus gourmands, plus ambitieux, et plus organisés ? Le premier problème de la RD Congo, et de loin le plus important, c’est son existence même en tant qu’Etat réunissant possédant tous les attributs d’un Etat réellement souverain et indépendant, et effectivement gouverné.

-          Le déficit de gouvernement (des pouvoirs publics, plus largement)
Sur papier, la RDC est un Etat indépendant et souverain. Dans la pratique, cette affirmation est une belle légende. Il ne peut y avoir d’Etat sans gouvernement effectif. Et un gouvernement effectif, ce n’est pas un bon monsieur qu’on nomme Président de la République, des hommes et des femmes qu’on appelle des ministres, d’autres portant pompeusement le titre de gouverneurs, etc. Un gouvernement effectif, c’est d’abord la maîtrise de l’intégrité et de la souveraineté de l’Etat ; c’est l’administration effective et totale du territoire, la maîtrise de la population, des migrations, etc. ; c’est l’existence et la mise en œuvre effective de politiques au moins dans les domaines dits régaliens tels que la défense, la sécurité, la diplomatie, l’économie, la santé publique et l’enseignement. Au Congo, cela n’existe pas.   

Les autres causes endogènes de l’instabilité du Congo sont directement liées aux deux précédentes. Citons :

-          L’inexistence forces de sécurité nationales et professionnelles :
Leur création et leur maintien sont l’apanage des pouvoirs publics. Or, ceux-ci ne s’en préoccupent pas ou prou. Alors, l’intégrité et la souveraineté d’un Etat soi-disant indépendant peuvent-elles être laissées entre les mains incertaines d’une force étrangère, onusienne serait-elle ? La paix et la sécurité du Congo doivent-elles dépendre du bon-vouloir de ses voisins, ou des caprices des groupes armés qui écument son territoire ? C’est pourtant le cas actuellement. D’ailleurs, le Congo serait un Etat gouverné et défendu effectivement que les armées et les milices (locales ou étrangères) ne s’y aventureraient pas, ou que leurs aventures tourneraient rapidement court. Et le pseudo-gouvernement actuel ne peut pas se dédouaner en prétextant, par exemple, que les FDLR sont venues au Congo à une certaine époque et dans un certain contexte qui lui échappent. La raison d’être d’un gouvernement, n’est-ce pas de résoudre les problèmes de l’Etat et des citoyens, peu importe le moment où ils sont nés ou leur ampleur ? La vocation d’un vrai homme ou d’une vraie femme politique, n’est-ce pas de relever de tels défis ?    

-          La mauvaise gestion des ressources naturelles et du trésor public :
Le Congo est un pays au sol et au sous-sol immensément riches. Mais depuis toujours, ses ressources ne profitent pas à la très grande majorité de sa population. A une époque assez lointaine, elles profitaient à la Colonie et à des multinationales. Aujourd’hui, la Colonie a changé de nom et de visage. Elle est Congolaise et elle est Noire. Elle s’appelle « président », « gouvernement », « ministres », « députés », « officiers », etc. Les richesses du Congo sont exploitées par des sociétés étrangères, de la manière la plus sauvage et la plus opaque qui soit, par le biais de contrats scandaleux ou contre des pots-de-vin et autres pratiques immondes. Le reste est « ramassé » par les pillards de toutes sortes (chefs rebelles, groupes armés étrangers, militaires et politiciens véreux, …), chacun à proportion de sa force ou de sa capacité de violence, sans plus. Le peu d’argent qui arrive dans les caisses du Trésor, souvent par la sueur sans nom des Congolais moyens, est dilapidé par les mêmes filous d’ « autorités ». Conséquence, ceux qui sont censés construire les chemins de fer et les routes se paient de robustes 4x4, prennent des avions ou circulent dans des canots et des jets privés, pour ne pas avoir à se casser le dos sur des pistes impossibles. Les services publics sont à l’abandon total, … Bref, quelques hommes sont très riches, mais l’Etat et sa majorité de citoyens sont misérables. Et les armes, qui au départ sont brandies comme un moyen de libération d’un tel système (il n’y a qu’à voir les prétentieuses dénominations des rébellions et des groupes armés), deviennent rapidement des instruments pour se procurer les richesses, pour obtenir le « droit au chapitre », ou pour dominer les plus faibles que soi.    

-          L’impunité et la gratification des criminels :
Faute de vaincre les criminels et de les éradiquer, il est devenu commode, au Congo (et à l’Est en particulier), de promouvoir les « meilleurs » criminels et de les gratifier de postes au gouvernement, au parlement ou dans l’administration, ou de grades et de fonctions dans l’armée nationale. Laurent Nkunda et Bosco Ntaganda sont les plus fameux, mais sûrement pas les seuls. Au nom d’une paix qui ne vient pourtant jamais, on tolère, on amnistie, on ferme les yeux. Quoi de plus étonnant que les criminels récidivent, ou que d’autres Congolais les imitent ? Quoi de plus étonnant que certains groupes cherchent à se faire justice, à se venger, ou à s’auto-protéger ?

-          Une histoire et des identités mal assumées :
Il s’agit de l’histoire entière de la République Démocratique du Congo, depuis le tracé de ses frontières au début du siècle dernier jusqu’au génocide rwandais et à l’arrivée massive de réfugiés Hutu, parfois armés, dans les régions de l’est. Avant 1994, des conflits identitaires et de nationalité existaient déjà. On se souvient des événements sanglants de Masisi dans les années 80 et 90, de la situation des Banyamulenge, etc. La question des réfugiés rwandais n’a fait qu’exacerber une situation déjà grave, et là encore la défaillance de l’Etat et de l’autorité est notoire, depuis Mobutu jusqu’à Kabila junior. Entretemps, il y a eu les massacres de réfugiés Hutu dans les camps et les forêts congolaises par l’armée rwandaise lors de la première invasion du Congo, massacres encore impunis à ce jour, malgré leur large documentation (cf. Rapport Mapping sorti en 2010, entre autres).
La haine tribale est allée crescendo au fur des guerres et des rébellions, et la situation des Congolais d’expression Kinyarwanda – en particulier celle des Tutsi – laisse à désirer, les responsabilités étant partagées entre les pouvoirs publics congolais, les soi-disant leaders de cette communauté, et les immixtions alambiquées du Rwanda. D’une part, certains Congolais considèrent que ces populations ne sont pas Congolaises ou ne le sont pas suffisamment, d’autre part les Tutsi se comportent eux-mêmes souvent en marge des considérations d’ordre national et, en s’accoudant trop au régime rwandais qui les utilise à ses fins, ils finissent par conforter la position de ceux qui voudraient les exclure. 

-          Absence de politique ou mauvaise gestion des terres et de la démographie, ignorance et pauvreté :
Le Kivu est une région très peuplée, comparée au reste du vaste Congo qui est quasiment inhabité (la densité de la population y est deux fois plus élevée que la moyenne nationale). Ce n’est pas seulement à cause de son climat et de la fertilité de son sol, c’est aussi à cause des mutations démographiques que nous évoquions plus haut. Or, la terre a une importance telle pour chaque communauté, chaque famille, voire chaque individu, qu’elle est souvent la source de conflits terribles. La terre est non seulement source de survie et de revenus pour la majeure partie de la population (qui vit de l’agriculture et de la pêche), mais elle a aussi une valeur symbolique et culturelle sans pareil, qui en fait un bien sacré et inaliénable.  

Les lois foncières héritées de l’époque coloniale ont montré leur limite pour garantir une utilisation, une répartition et une transmission adéquates de la terre. Les ajustements opérés dans les années 80 par le pouvoir de Mobutu n’ont pas réussi à combler les lacunes du système colonial inspiré d’un Occident aux réalités sociologiques et culturelles totalement différentes. Le Congo conserve en effet dans ce domaine un système hybride basé à la fois sur la tradition (avec des pouvoirs reconnus aux autorités coutumières) et sur le droit écrit. A bien des égards, ce tandem s’est avéré inconciliable, et en tout cas inefficace.

L’accès à la terre est donc rapidement devenu une question de rapports de forces, où les plus forts soumettent les plus faibles et s’octroient la part belle. Ceci est une réalité particulièrement vivante dans les régions agropastorales comme le Masisi.
Mais ici encore, la carence d’une autorité suprême et d’une politique adaptée de gestion de la terre est manifeste. Le Nord-Kivu, pour ne prendre que cet exemple, dispose encore de vastes étendues de terre et de forêt non exploitées, notamment dans le territoire de Walikale. Mais soit ces terres là sont inaccessibles, faute de voies de communication, soit elles sont écumées par des groupes armés qui sèment la terreur, soit il y a combinaison des deux éléments.

-          La pauvreté, l’ignorance et le chômage :
Ce sont d’autres facteurs non négligeables de l’instabilité de l’est du Congo. La jeunesse, qui constitue plus de 60% de la population, se retrouve sans instruction ; lorsqu’elle parvient tant bien que mal à se faire instruire, elle est sans emploi. Quoi de plus normal qu’elle devienne un champ fertile de toutes les haines et de toutes les manipulations ! Abandonnée, ignorante et pauvre, elle ne se voit offrit qu’une seule alternative : la violence. Il faut et il suffit de désigner un « responsable » de ses malheurs, et c’est presque toujours l’Autre, c’est-à-dire celui qui ne parle pas la même langue que soi ; celui qui vient d’ailleurs, d’un autre village ; celui qui est plus prospère, dont les enfants parviennent à étudier, etc.  

b.      Les causes exogènes

-          Les pays voisins, en particulier le Rwanda :
Les événements survenus au Rwanda à l’époque coloniale (famines, conflits interethniques) ont déjà eu des répercussions irréversibles sur le Congo. Mais ceux survenus en 1994 (génocide, arrivée de millions de réfugiés et changement de régime) vont affecter encore plus significativement et plus longuement le pays. Le Congo n’a pas généré ces événements, certes, mais le Congo a mal géré leurs conséquences dans son ressort, et aujourd’hui encore les autorités sont à la traîne. Fréquemment, on les entend dans des jérémiades entrain d’accuser la « communauté internationale » (et la France) d’être à la base de la présence au Congo des ex-FAR et Interahamwe. Elles peuvent bien avoir raison, mais il une attitude responsable consisterait plutôt à concevoir une solution, quitte à demander l’aide de cette « communauté internationale » pour qu’elle contribue à son application.

Mais le rôle que joue les pays voisins du Congo, et le Rwanda spécifiquement, n’est pas que passif, bien au contraire. Leur participation directe dans la déstabilisation du Congo est une réalité indéniable et répétitive. En soutenant la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, le Rwanda ne s’est pas contenté de soutenir la révolté contre un régime dictatorial, ses troupes ont massacré des centaines de milliers de personnes sur leur passage, commis des pillages, etc. Pire, le Rwanda a manifestement développé des ambitions vis-à-vis du Congo depuis cette époque là. Déjà que son armée ne voulait plus partir du Congo. Après avoir eu des déconvenues avec les Banyamulenge, le Rwanda s’est tourné vers les autres Tusti congolais du Kivu qu’il a soutenu lors des rébellions du Rassemblement congolais pour la démocratie (1998-2003), du Congrès national pour la défense du peuple (2004 - ?), et aujourd’hui il soutient, voire téléguide le M23. Le Rwanda s’est impliqué dans le conflit meurtrier de l’Ituri, et selon le Groupe d’experts des Nations Unies, il soutient encore aujourd’hui de nombreux autres groupes armés qui commettent des atrocités dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et dans le district de l’Ituri. Par ailleurs, le Rwanda n’en fait pas assez pour finir une fois pour toutes avec l’activisme au Congo des ex-FAR et Interahamwe. Alors que les Nations-Unies et, dans une certaine mesure, les autorités congolaises ont multiplié des efforts pour éradiquer les Forces démocratiques pour la Libération du Rwanda, ce dernier garde sont espace politique hermétiquement fermé à toute opposition et à toute voix discordante. Quasiment tous ceux qui ont eu à s’opposer au régime dictatorial du Front patriotique rwandais se sont retrouvés en exile, ont été exécutés, ou ont été mis sous les verrous (y compris des personnalités rentrées volontairement d’exile). Les massacres commis par le Front patriotique rwandais n’ont jamais été jugés, que ce soit à Arusha (par le Tribunal pénal international pour le Rwanda), au Rwanda même ou à l’étranger. Comment convaincre dans ces conditions les réfugiés rwandais de retourner chez eux ? Certes il y a parmi ces réfugiés des personnes soupçonnées de crimes contre l’humanité et de génocide, qui mériteraient d’être jugées.

Mais la plupart sont des réfugiés tout court, qui ont fui la guerre au Rwanda, qui ont assisté impuissamment au massacre et au rapatriement forcé des leurs, et qui ont besoin d’être rassurées que le retour au Rwanda ne signifiera pas pour eux persécution, procès iniques, musèlement et expropriation. Pire, le Rwanda aurait recruté d’anciens combattants Hutu rapatriés chez eux pour les renvoyer dans des opérations militaires au Congo. Après tout cela, on peut se demander si le Rwanda veut réellement en finir avec la présence et l’activisme au Congo des milices composées de ses ressortissants, ou si c’est une situation qu’il entretient à dessein en vue de continuer à justifier sa propre politique et ses agissements vis-à-vis de la « communauté internationale ». En clair, le Rwanda devant choisir entre la démocratisation et la justice pour tous d’une part, et la déstabilisation d’autre part, préfère tenir ses problèmes à l’écart, au Congo.

Mais ce n’est pas tout. Les analyses selon lesquelles le Rwanda chercherait à assurer un contrôle politico-militaire et économique sur l’est de la RDC ne sont pas dénuées de fondement, si l’on regarde de près les faits (infiltrations massives de citoyens rwandais dans les forces de sécurité congolaises, notamment). Et de toute évidence, le Rwanda connaît des problèmes sérieux de démographie et de ressources, et le Congo, un Etat chaotique, riche, vaste, et où vivent des populations culturellement et historiquement proches des Rwandais, est naturellement son terrain de prédilection. 

Du côté ougandais et burundais, la situation est différente, mais elle présente tout de même des similitudes. Les rebelles ougandais de l’ADF/NALU font du trafic entre le Congo et l’Ouganda, et ont d’imports réseaux d’influence au sein du gouvernement, de l’armée, des services de sécurité ougandais. Au Burundi, c’est le cafouillage délibéré du processus démocratique par le régime en place qui a fait resurgir les Forces nationales de Libération.              

-          Les limites et les contradictions de la « communauté internationale » :     
Par « communauté internationale » j’entends ici les organisations internationales (telles l’ONU et l’Union européenne), les principaux bailleurs de fonds unilatéraux ou multilatéraux de la RDC (Etats-Unis d’Amérique, Royaume-Uni, France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Canada, …), y compris la Banque mondiale et le FMI, ainsi que les organisations non gouvernementales. Cette « communauté internationale » fait mine de s’impliquer « résolument » dans la résolution des problèmes de l’est du Congo depuis plus d’une décennie. Elle a dans ce sens déployé d’importants moyens et dépensé des sommes faramineuses d’argent dans les opérations dites de maintien de la paix, dans le « processus de démocratisation », dans la démobilisation et le rapatriement des groupes armés étrangers, dans des « projets de développement », dans la « restauration de la justice », etc. Quel est le résultat au cours, par exemple, des dix dernières années ? La région n’a retrouvé ni paix, ni stabilité, ni prospérité ; l’Etat est toujours aussi déficient, si ce n’est pire ; la violence a atteint des proportions inédites ; les infrastructures sociales et économiques sont toujours dans un état déplorable, … Bref, pas d’amélioration, pas de progrès démocratique, pas d’Etat de droit : rien de rien.

L’on pourrait même dire, sans exagération aucune, qu’au lieu d’être salutaire, l’action de la « communauté internationale » s’est souvent avérée désastreuse. Car plutôt que de responsabiliser les Congolais, de les aider à bâtir par eux-mêmes un Etat et une Nation, à atteindre leur résilience et leur autonomie aussi bien politique qu’économique, l’intervention de la « communauté internationale » a eu pour effet (et pour stratégie ?) de consolider une culture de dépendance, de résignation, d’attente, de paresse physique et intellectuelle, voire de sujétion. Dans le chef des gouvernants et des structures qui ne sont institutions que de nom, mais aussi dans celui des simples citoyens, des paysans analphabètes aux pseudo-cadres et intellectuels. Ainsi, des agences onusiennes et des ONG se sont systématiquement réparties des tâches qui incombent normalement à l’Etat, mais elles ne peuvent assurer ni leur pérennité, ni leur uniformité. Des projets comme REJUSCO (Restauration de la Justice au Congo) ont englouti des millions de dollars, avec des résultats pour le moins ridicules sur terrain. Actuellement, le programme STAREC (Stabilisation et Reconstruction de l’Est du Congo) se trouve sur la même voie. La MONUSCO, avec ses dix-sept mille hommes et un budget qui atteint cette année près d’un milliard et demi de dollars (à peu-près quatre millions de dollars par jour) est incapable d’assurer la protection effective des civils ou d’empêcher des viols massifs de femmes. La seule province du Nord-Kivu compte près d’une centaine d’ONG internationale et d’agences des Nations-Unies. Comparé au système de prédation, d’opacité et de corruption en vigueur dans le pays, leur fonctionnement n’est pas plus exemplaire, loin s’en faut. L’immense majorité de leur budget est dépensée en logistique et paie des personnels souvent expatriés, parfois incompétents et ignorants tout de leur contexte de travail.

Par ailleurs, il est souvent arrivé que les intérêts et les calculs stratégiques de cette « communauté internationale » soient en contradiction avec les exigences de la paix et de la stabilité de cette région. Pour ne citer que quelques exemples, le pétrole de la partie congolaise du Rift-Valley (lac Albert, parc des Virunga) ; l’exploitation du coltan et d’autres métaux dans le Kivu et l’Ituri, l’exploitation de l’or et du bois dans le nord-est du Congo, etc. En ce qui concerne les minerais, les mesures arrêtées par le gouvernement américain ont servi à quoi ? A paralyser la modeste économie des petits mineurs artisanaux à qui on dit que leurs pierres ne valent plus rien, que personne n’en veut plus, alors que des commerçants véreux continuent de les vendre à les « blanchir » dans les pays voisins avant de les exporter tout bonnement sur le marché international.

Il y a aussi les guerres d’influence linguistique et politique, « propres et silencieuses » en Occident, mais combien bruyantes et sanglantes dans cette région. Enfin, épinglons le commerce des armes et la valeur des décisions prises par les Nations-Unies. Le Congo ne fabrique pas la moindre kalachnikov, pas plus que ses pays limitrophes. Pourtant des milliers d’armes et des tonnent de munitions circulent à l’est du Congo, entre les mains de groupes armés. Sans nier la responsabilité première de l’Etat congolais et du gouvernement (pour peu que la notion de responsabilité se conçoive pour des institutions à peine existantes), l’on ne peut pas dire objectivement que la « communauté internationale » soit innocente dans cette situation. Les quelques décisions prises pour arrêter le commerce des armes en provenance de pays étrangers vers les groupes armés actifs à l’est du Congo n’ont jamais été suivies de véritables mesures d’application et de sanctions. Il en est de même des actions tendant à décourager les actes de violence contre les populations civiles et, plus généralement, la commission des crimes. Quelques individus remis à la Cour pénale internationale, et la justice congolaise peut s’endormir tranquillement ; des mandats d’arrêts lancés contre des criminels notoires, mais personne n’en fait assez pour qu’ils soient arrêtés et jugés ; et puis des gels des avoirs (des avoirs « éventuels »), de ridicules interdictions de voyage, et c’est tout.

En définitive, l’implication de la « communauté internationale » dans à l’Est et ailleurs au Congo n’est ni dissuasive, ni constructive, ni même stimulante. Et pourquoi s’étonne-t-on que la crise persiste ? Personne au sein de la « communauté internationale » ne veut se remettre en cause. D’une part, elle donne l’impression de s’investir dans la résolution de la crise (et les Congolais, par naïveté ou par stupidité, ne se font pas prier pour lui délaisser leur responsabilité), mais elle ne le fait vraiment. A la limite, elle agit très maladroitement.   


(...) La partie traitant des solutions préconisées sera mise en ligne très prochainement.