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lundi 10 décembre 2012

Et si la guerre du Kivu nuisait aux Tutsis congolais plus qu'elle ne leur profite ! Interview avec Enock Ruberangabo, président national de la communauté Banyamulenge



Depuis 16 ans (même plus), la guerre et la violence ont-elles fait avancer la cause des Tutsis en R.D. Congo ? 

Le M23 est vu par l’immense majorité des congolais et de nombreux observateurs comme le successeur, voire la « réplique », le « déguisement »pur et simple du CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple), qui a toujours eu comme credo la défense de la « minorité Tutsi congolaise », tout comme, avant lui, le RCD (Rassemblement Congolais pour Démocratie) et, dans une certaine mesure, l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre). L’agenda du M23, sa direction et son background ont vite fait d’intégrer dans cette arènepolitico-identitaire la guerre lancée par ce mouvement depuis le début de cette année. Mais les Tutsis congolais trouvent-ils en réalité leur compte dans cette guerre ? L’allégeance aux Tutsis au pouvoir au Rwanda par des politiciens et des officiers Tutsis congolais, le recours aux armes et à la violence au nom de la communauté Tutsi congolaise, servent-ils réellement la cause de cette dernière ? La réponse à ces questions et à beaucoup d’autres qu’elles induisent valent leur pesant d’or pour quiconque voudrait mieux appréhender les vraies dynamiques des guerres répétitives à l’Est de la RDC.

Enock Ruberangabo Sebineza, 54 ans, est le président ad interim de la communauté Banyamulenge (SHIKAMA) de la République Démocratique du Congo. Licencié en géographie de l’Institut Supérieur Pédagogique (ISP/Bukavu), ce notable Tutsi congolais assume depuis plusieurs années déjà d’importantes responsabilités tant dans sa province d’origine du Sud-Kivu qu’au niveau national. Il était notamment l’un des délégués de la société civile du Sud-Kivu au dialogue intercongolais, avant de siéger comme député national au parlement de transition (2003-2006). Il a aussi été Président du Conseil d’administration de la Société Sidérurgique de Maluku, à Kinshasa. Ceux qui le connaissent bien disent de lui que c’est un homme sincère, sage et respectable. Son franc-parler lui a valu parfois des incompréhensions de la part de ses interlocuteurs qui le traitent d'homme dur et opiniâtre. Mais, au sein de l'opinion dans les deux Kivu, il est surtout considéré comme faisant partie des modérés, des réfléchis.

A la veille du début, à Kampala en Ouganda, du « dialogue », entre la rébellion du M23 et le gouvernement congolais – « dialogue » auquel il a été convié en tant que représentant de leader de la communauté Banyamulenge –, nous l’avons approché pour avoir sa lecture de la situation, ainsi que, globalement, la position de la communauté Banyamulenge vis-à-vis de la crise actuelle dans les Kivus.

Jean-Mobert N’senga (J.M.) : Monsieur Enock Ruberangabo, le M23 prétend entre autres choses militer pour les droits des Tutsis congolais, et notamment pour l’éradication des génocidaires Hutu rwandais, en vue de permettre le retour des Tutsis réfugiés du Rwanda, depuis plusieurs années pour certains. Qu’en pensez-vous ?

Enock Ruberangabo (E.R.) : D’emblée, je vous dirais que l’on se sert tout simplement du nom des Tutsis congolais pour justifier des choses autrement injustifiables. Nous, les Banyamulenge, nous nous sommes opposés à cette guerre dès le début, comme nous nous étions opposés à celle du CNDP de Laurent Nkunda. Comment voulez-vous que l’on prétende lutter pour le retour de cinquante mille, disons même de cent mille réfugiés, alors qu’on provoque simultanément le déplacement du double, du triple, peut-être même du quadruple de ce nombre ? Comment peut-on prétendre servir une communauté alors qu’on accentue le ressentiment et le rejet à son égard parmi d’autres populations ? Ces réfugiés Tutsis qu’on voudrait rapatrier ont besoin de vivre avec leurs frères d’autres communautés, de s’entendre avec eux, de se réconcilier. Or, la violence et la guerre ne peuvent qu’exacerber la haine et l’exclusion, susciter le goût de la vengeance, etc.

J.M. : Qui est-ce qui a intérêt à se servir du nom de la communauté Tutsi congolaise, comme vous le dites ? Si l’on s’en tient à la guerre que mène le M23, à qui profite-t-elle en fin de compte ?

E.R.: Ah ! Je ne veux citer personne. Mais ce qui est certain c’est qu’il y a des individus qui prétendent lutter pour la cause des Tutsis alors qu’en réalité ce sont leurs petits intérêts individuels qu’ils défendent. Il y a aussi des pays étrangers, comme le Rwanda qui instrumentalise nos problèmes pour ses propres intérêts. Et tout ça retombe sur le dos de toute la communauté qui ne gagne absolument rien dans ces guerres à répétition.

J.M. : Donc la guerre dans le Kivu n’a jamais été une affaire de la communauté Tutsi congolaise ou des Banyamulenge, en tant que tels ?

E.R. : Je n’ai pas dit cela. Ce que je dis, c’est que la guerre du M23, comme celles qui l’ont précédée ces dernières années, ne sont pas profitables aux Tutsis congolais, et que ceux qui la mènent ont tort de vouloir la présenter comme celle de toute une communauté alors qu’en réalité elle a d’autres causes, d’autres finalités, que les aspirations de ladite communauté. Si vous rentrez un peu dans l’histoire, on a tenté de nous dénier la nationalité, en indiquant le Rwanda comme notre patrie. Mais en ce qui concerne les Banyamulenge, il y a plusieurs générations qui n’ont jamais eu pour autre patrie que le Congo ; qui ne connaissent pas la moindre colline du Rwanda, n’y ont pas le moindre lien de parenté connu. La guerre de l’AFDL de 1996 (dont j'ai participé à la rédaction de ses premiers textes de création) a été qualifiée de « guerre des Banyamulenge ». Ce qui est vrai et faux à la fois. Vrai parce que les Banyamulenge s’y sont réellement investis avec l’espoir qu’avec le renversement du régime de Mobutu qui leur reniait leur citoyenneté, leur problème pourrait trouver une solution. Rappelez-vous que les Banyamulenge venaient à peine d’être officiellement déclarés étrangers le 28 mai 1995, dans une Résolution du HCR-PT (Haut Conseil de la République-Parlement de Transition, ndlr). Faux, parce que les Banyamulenge n’étaient pas les seuls à en vouloir à Mobutu. Tout le monde était fatigué de son régime ; la communauté internationale ne voulait plus de lui, les pays voisins non plus. En particulier le Rwanda, qui voyait se concentrer à sa frontière l’armée défaite de Habyarimana ainsi que les miliciens Interahamwe. Pour le Rwanda, le démentèlement des camps des réfugiés était une priorité absolue, pour sa propre sécurité. Il y avait donc convergence d’intérêts, dont celui des Tutsis congolais n’est qu’une composante. Cependant, à l’aube même de cette guerre, la nuit du  23 au 24 décembre 1996, il va apparaître de sérieuses divergences entre les Banyamulenge et le Rwanda. Ce dernier avait, au cours de cette réunion tenue à Butare au Rwanda, et à laquelle j’avais personnellement été convié, exprimé son intention de faire partir toute notre communauté et de réinstaller nos familles à Kibuye au Rwanda, sous le prétexte de leur éviter les représailles par les autres communautés. Nous nous sommes farouchement opposés à cette déportation/expulsion vers le Rwanda. L’idée nous semblait être du même ordre que celle du régime de Mobutu de nous expulser de notre terre au motif que nous n’étions pas des congolais. A l’époque déjà, notre refus d’obtempérer à ce plan n’avait pas plu aux autorités rwandaises, et je pense qu’elles ne nous l’ont jamais pardonné. Cette histoire tumultueuse entre nous et les rwandais a continué après l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, et même à l’époque du Rassemblement Congolais pour la Démocratie, le Rwanda essayant toujours de se servir de nos enfants et de nos revendications.

J.M. : Quel est, selon vous, l’intérêt qu’a le Rwanda à continuer à créer ou soutenir des conflits en République Démocratique du Congo ?

E.R. : Mais, mon cher ami…, ça c’est une question qu’il faut poser aux rwandais eux-mêmes ! J’ai l’impression que pour les rwandais, une République Démocratique du Congo instable leur est plus avantageuse qu’en paix, réconciliée elle-même, et engagée sur la voie du progrès. Il y a probablement des motivations d’ordre sécuritaire : comme diviser les Tutsis congolais et fidéliser une partie d’entre eux en leur montrant qu’ils n’ont pas meilleur allié, meilleur défenseur de leurs intérêts que le Rwanda, de sorte que ses propres ennemis n’y trouvent un terrain de raffermissement de leurs forces pour déstabiliser le régime au Rwanda.

J.M. : Vous pensez aux officiers rwandais jadis proches de Kagame qui ont fait défection depuis 2010 ?

E.R. : Oui, bien sûr. Sauf qu’en plus des considérations d’ordre sécuritaire, il peut y avoir d’autres d’ordre économique, voire géostratégique. L’Est de la RDC est une région très riche en ressources naturelles dont le Rwanda a besoin pour son développement. Il y a de l’espace, et vous savez que le Rwanda est surpeuplé. Enfin, bref : ce ne sont pas les raisons qui manquent au Rwanda ou à d’autres pays pour déstabiliser le Kivu. Et se servir des revendications des Tutsis congolais, c’est un moyen bien facile…

J.M. : Et la menace FDLR ?

E.R. : Les FDLR, malheureusement, c’est devenu un fond de commerce, voire un faux prétexte pour le Rwanda, une attitude qui frise la banalisation du génocide des Tutsis. Elles ont commis pas mal d’exactions, c’est vrai. Mais contre tous les  congolais.  Je ne pense pas que les FDLR constituent actuellement une menace sérieuse contre la sécurité du Rwanda, surtout que la RDC s'était engagée à la neutralisation conjointe de ces forces négatives mais que le M23 créé par le même Rwanda est venu arrêter ce processus. 

J.M. : Qu’est-ce qui prouve que les Banyamulenge sont contre la guerre et les immixtions du Rwanda ? Vous n’avez jamais fait rien qu’une déclaration publique pour dénoncer la guerre ou prendre des distances avec ceux de vos enfants qui seraient impliqués dans le M23…

E.R. : Je précise que nous sommes parmi les rares communauté du Nord et Sud-Kivu qui n'ont aucun membre dans cette pseudo-rébellion qu'est le M23. Toute la Communauté a rejeté ce projet initié par Kigali, elle  est contre la guerre, et contre l’utilisation de nos revendications, du reste fondées, par le Rwanda. J’ai déjà eu à le dire plusieurs fois, c’est connu. Auparavant, j’avais publiquement dénoncé la guerre de Bukavu par Laurent Nkunda et Jules Mutebutsi, etc. S’il y a, parmi nos frères politiciens, ceux qui gardent silence, cela ne veut pas dire forcément qu’ils cautionnent la guerre du M23. Ceux qui ont un jour ou un autre travaillé avec le Rwanda ont gardé en eux une sorte de peur noire vis-à-vis de ce pays, et cela explique peut-être leur réserve. Mon franc-parler à moi me vaut souvent des incompréhensions, ce qui est aussi parfois normal. Les gens pensent que je suis suicidaire. Rappelez-vous par exemple le plan du M23 de prendre la cité d’Uvira, vers le mois d’avril ou de mai. Eh bien, ce sont les militaires FARDC issus de notre communauté qui, bien sûr avec leurs compagnons d’autres communautés, ont fait capoter le plan du colonel Bernard Byamungu et qui ont fini par l’arrêter. 

J.M. : Les conséquences de la violence permanente dans le Kivu sont incommensurables pour l’ensemble de la population dans son ensemble. Qu’en est-il en particulier pour les Tutsis congolais et les Banyamulenge ?

E.R. : Ecoutez, dans cette guerre les Tutsis sont doublement perdants. D’abord, nous subissons la guerre et la violence comme les membres des autres communautés : tueries et autres violations, déplacements, exile, pauvreté, etc. Ensuite nous subissons l’indexation du reste des 60 millions des congolais, qui nous désignent collectivement comme étant à la base de tous leurs malheurs : des accusations de toutes sortes, la méfiance, le mépris, la haine, et parfois même la violence, sont dirigées contre les Tutsis. Donc la guerre ne fait qu’empirer notre situation et notre condition. Elle entretient cette marginalisation que des gens prétendent combattre. L’allégeance de certains de nos frères (y compris des Hutu congolais, d’ailleurs) avec le Rwanda renforce malheureusement le sentiment parmi les autres communautés que nous ne sommes pas suffisamment des congolais, que nous complotons contre le Congo, etc. Or, il est toujours impossible pour le commun des gens de faire la différence entre les personnes qui sont individuellement à la base de ces choses, et la majorité des Tutsis ordinaires qui souvent n’ont rien à faire avec les intrigues politiciennes et militaires. Comment, dans ces conditions, espérer faire retourner cinquante mille réfugiés Tutsis sur leur terre ? C’est tout simplement satanique. Je ne sais pas si nos frères qui prétendent faussement défendre notre cause réalisent le tort qu’ils causent injustement à toute une communauté, alors même qu’ils savent que depuis la nuit des temps on a déjà diabolisé le Tutsi, et que la violence infligée aux autres communautés est vécue par elles comme une humiliation qui appelle la haine et la vengeance,...

J.M. : Avez-vous le sentiment que les craintes, les conditions, et la position des Banyamulenge sont partagées par les autres Tustis congolais, en particulier ceux du Nord-Kivu ?

E.R. : Malheureusement pas encore, sauf certains d'entre eux. Nos frères du Nord-Kivu sont moins enclins à marquer des distances avec le Rwanda, pour des raisons à la fois historiques et géographiques. Nous, nous sommes établis depuis très longtemps assez loin de ce qui était devenu plus tard la frontière avec le Rwanda, le Burundi, voire la Tanzanie d’où nos ancêtres seraient venus. Nous n’avons pratiquement plus de lien avec ce pays ; nous en sommes presque complètement coupés. Nos enfants qui ont aidé le FPR à prendre le pouvoir sont depuis retournés au Congo par l'AFDL. Tandis que pour le Nord-Kivu, les choses sont différentes. Il y a cette proximité géographique, qui fait que les cordons n’ont jamais été coupés avec le Rwanda. Ce qui est normal, d’ailleurs. Mais en plus, il y a comme une survivance de la féodalité ; une sorte de dépendance séculaire et de docilité de la part des Tutsis congolais du Nord-Kivu à l’égard de ceux du Rwanda, une allégeance. Du coup, nous devons nous faire à la fois à l’incompréhension de la part de nos frères Tutsis du Nord-Kivu, et aux soupçons permanents de la part de nos frères congolais des autres communautés.

J.M. : Monsieur Ruberangabo, vous avez été convié à assister aux pourparlers qui commencent bientôt entre le gouvernement congolais et le M23. Comment voyez-vous l’issue de cette crise ? Croyez-vous que quelque chose de consistant et de durable sortira de ce dialogue ?

E.R. : Je crois que l’évolution des discussions va imposer une issue, même inattendue. Mais de toute manière, la solution passera par ce que Kagame et Kabila conviendront, car Makenga et Runiga ne sont rien. Remarquez qu’il y a autant d’intérêts, autant d’agendas qu’il y a d’acteurs. Je ne pense pas qu’au sein du M23, Makenga poursuit le même but que Kamabasu Ngeve, ou que Runiga a les mêmes objectifs que Rucogoza. Pensez-vous vraiment qu’un type comme Runiga se bat pour la bonne gouvernance au Congo ? Que dire de la crédibilité d’un Kambasu Ngeve, qui passe constamment d’un camp à un autre ?

Propos recueillis à Munyonyo (Ouganda), le 6 décembre 2012, par Jean-Mobert N’senga. Tous droits réservés.

dimanche 2 décembre 2012

M23 : un replis véritablement stratégique !

Il a mis plus de temps qu’il ne lui était donné; il a pris tout ce qu’il pouvait prendre, mais il a fini par se retirer. Le M23 a officiellement remis les positions qu’il occupait entre les mains de la Monusco et de l’Equipe conjointe de Vérification de la CIRGL. Samedi 1er décembre, sous le regard presque indifferent des habitants de Goma amassés le long des routes, les troupes rebelles ont quitté processuellement la ville qu’ils avaient conquise par les armes moins de deux semaines auparavant. 



Dans son escarcelle, le M23 emporte certes d’importantes armes et minutions, des véhicules, de l’argent et autres biens pris à l’Etat ou à des particuliers, mais il emporte surtout un important lot de petites ou grandes victories sur les plans tant militaire, politique, diplomatique que médiatique. 

-          Sur le plan militaire : l’humiliante défaite infligée aux FARDC – ou plutot au gouvernement congolais – avec la prise de la ville de Goma et de plusieurs localiés dans le territoire de Masisi. Avec leurs saisies d’armes et de munitions, les rebelles du M23 sont plus forts que jamais depuis le début de l’insurrection. Leur arrêt aux portes de Minova (localité du sud-Kivu où s’étaient retranchées les pauvres FARDC après la chute de Goma et Sake) était davantage dû aux pressions internationales exercées sur eux ainsi qu’au probleme – interne celui-là – des effectifs pour assurer le contrôle du vaste territoire qu’il venait de conquérir en aussi peu de temps, qu’à une quelconque capacité de résistance des FARDC. 

-          Sur les plans politique et diplomatique, le M23 a marquee tous les points, contrairement à ce que veut faire croire le soi-disant “gouvernement”  à Kinshasa. La déclaration de Kampala du 26 novembre dernier qui avait donné au M23 un délai de 48 heures pour “quitter la ville de Goma et les autres positions d’une importance stratégique” a aussi demandé au gouvernement congolais de “prendre en compte les doléances légitimes du M23. Ceci est énorme pour ce movement lorsqu’on sait que depuis le début de la crise en avril 2012 le gouvernement n’a jamais voulu reconnaître une quelconque légitimité au M23, et encore moins à ses revendications. Depuis un certain temps, d’ailleurs, le credo du gouvernement est que le M23 est une “fiction”, et que le véritable maître de la guerre est Kigali. En consacrant que le M23 avait des revendications légitimes auxauelles le gouvernement congolais devrait répondre, la CIRGL (et le président Joseph Kabila) a écarté l’hypothèse d’une agression, ou l’a en tout cas minimisée. Pour la première fois, une rencontre a eu lieu entre le président Kabila et le leader du M23 Sultani Makenga. Jusqu’ici, le gouvernement refusait toute négociation directe avec le M23, et suggérait même que si pourparlers il devrait y avoir, ce devait être entre lui et le gouvernement rwandais. Enfin, le M23 a profité de sa position de supériorité militaire évidente pour élargir encore plus son assiète de revendications, allant jusqu’à exiger la fin de l’impunité pour les victimes de la secte Bundu Dia Kongo, le militant des droits de l’homme Floribert Chebeya ainsi que le docteur Denis Mukwege (quelle ironie, lorsq’on sait que le M23 a germé dans une histoire d’impunité ! Pouvait-il évoquer le cas de Bosco Ntaganda et de ses autres officiers soupçonnés de graves crimes internationaux ? Bien sûr que non...). 

-          Sur le plan médiatique : le M23 a fait parler de lui pratiquement dans tous les médias du monde, comme un groupe rebelle qui a pu défaire non pas une armée, mais des armées : les FARDC, de loin supérieurs en nombre et en équipements, la MONUSCO, la lamentable force de “maintien de la paix” des Nations unies, ainsi que de nombreuses milices alliées à l’armée gouvernementale. Durant quinze jours d’affilée, la situation à l’Est de la RDC étaient à la une des médias nationaux et internationaux, et bien sûr les maîtres de la situation, en l’occurence Makenga, Kazarama, Runiga, etc. Je me souviens qu’avant ces événements de Goma, rares sont les juornalistes qui connaissaient le nom de Jean-Marie Runiga Lugerero, ou qui pouvaient le prononcer correctement... Les soldats du M23 ont été présentés, parfois à tort d’ailleurs, comme des militaires “aguerris et disciplinés” comparativement aux pauvres FARDC humiliées par leurs propres autorités (civiles et militaires) irresponsables et inciviques. On peut aussi inscrire sur le registre des succès médiatiques le retrait presque triomphal du M23 des villes de Sake et de Goma : devant les caméras du monde entier, les faux braves soldats étaient amenés vers le nord de Goma, après avoir pris tout leur temps, sans se préoccuper outre mesure des vociférations des dirigeants de la région et du monde. Voilà une rebellion qui accepte gentiment de se plier aux recommandations des dirigeants de la région, et qui, en dépit de sa supériorité militaire évidente, se retire sans contrainte des positions qu’elle a conquise au canon. La symbolique est grande, à mon avis. C’est comme si le M23 disait au monde : “nous pouvons continuer la guerre, nous en avons les moyens et les capacités, mais nous ne la ferons qu’en dernier recours, si l’on refuse de nous entendre et de répondre à nos desiderata”. Le message de Sultani Makenga avant son départ de Goma n’était-il pas que si le gouvernement n’a pas proposé le calendrier des négociations directes endéans 48 heures, ils allaient (le M23) “terminer le travail” qu’ils avaient commencé ! 

Quoiqu’il soit, tout n’a pas été rose non plus pour le M23. Il s’en va (trève unilatérale encore !) avec un nouveau lot d’accusations de pillages, d’extorsions et ‘exactions de toutes sortes, qui ne sont guère du genre à améliorer son image originairement ternie. Mais ce n’est pas la morale qui fait la guerre... Ils seront là, dans les hauteurs de Goma, prêts à redescendre au moindre malentendu, prêts à tout pour maintenir le niveau des enchères. Ceci est d’autant plus à craindre qu’on a en face un gouvernement qui refuse d’accepter la réalité (ou fait semblant dêtre tenace) au lieu de prendre les choses un peu plus au sérieux et d'essayer de sauver ce qui peut encore l'être. Car le M23, lui, ne risque pas de se reposer. Au contraire, il pourrait prendre quelque temps de plus pour réorganiser ses forces, peaufiner ses stratégies, et, qui sait, préparer l'assaut ultime qui pourrait s'arrêter plus loin encore que Goma ou Sake...

La trève est donc là, mais la menace de l'extension de la guerre au-delà du petit carré de Rusthuru n'est pas exclue. Le gouvernement faible sur tous les plans a sur la table des revendications auxquelles elle doit répondre, et sa marge de manoeuvre est quasiment nulle. Or, il y a des choses que les congolais ne sont plus prêts à accepter, comme par exemple la réintégration d'un Sultani Makenga ou un Baudoin Kaina au sein des FARDC. Y a-t-il moyen d'échapper à ce schéma ? Rien n'est moins sûr. 

La CIRGL et la "communauté internationale" continuent pour leur part à perdre le temps dans des dispositions qui sont loin d'aboutir à la solution de la crise. Pour la première (CIRGL), tout le monde - y compris un certain Matata Pomyo - sait qu'elle ne peut pas et ne va pas trouver une solution à cette crise; en tout cas pas une solution de nature à avantager la RDC. Tenez, par exemple, cette histoire de force neutre, d'unités "composites" qui seraient déployées à l'aéropoprt de Goma, etc. Comment veut-on faire vivre ensemble quatre forces aux intérêts et aux mandats opposés sur un même espace d'à peine quelque centaines de mètres carrés ? Est-ce sécurisant pour les usagers de cet aéroport(officiels ou pas) ? Comment veut-on assurer la sécurité d'une ville d'un million d'habitants avec seulement un bataillon de l'armée et de quelques unités de policiers ? (Je fais exprès de ne pas compter la Monusco, car, au-delà des déclarations gratuites de ses responsables au sujet de la "sécurisation des civils", rien n'a changé depuis deux semaines et la chute de la ville sous leur nez, de la mort d'une cinquantaine de civils et des blessures d'une centaine d'autres, en dépit de déclarations similaires).

Quant à la "communauté internationale", il est incompréhensible qu'en plus de son incapacité à engager des moyens humains et militaires susceptibles de mettre un terme au calvaire de millions de Kivutiens (je parle par exemple de revoir le mandat et même la composition de la Monusco, de prendre des sanctions contre l'Ouganda, et surtout contre le Rwanda), elle se limite à faire des recommandations et à prendre des "sanctions" complètement ridicules contre des officiers du M23 : gel des avoirs éventuels, interdiction de voyager contre des personnes pour qui voyager à l'étranger n'est sûrement pas le souci majeur pour le moment, etc. 

Le M23 peut valablement parler, lui, d'un replis stratégique. Pas les FARDC, qui ne sétaient pas retirées, mais s'étaient sauvées ! J'ai envie de demander à Joseph Kabila et son gouvernement : et vous, messieurs, c'est quoi à présent votre stratégie ? 

vendredi 23 novembre 2012

"James Kabarebe à la tête de la chaîne de commandement du M23". Résumé du rapport final du Groupe d'Experts de l'ONU, rendu public le 21 novembre 2012

Le Conseil de sécurité a des responsabilités dans ce qui arrive/ra en RDC
Le rapport final du groupe des experts des Nations unies a été finalement publié officiellement (sur le site Internet du Conseil de sécurité) le mercredi 21 novembre 2012. Auparavant, il avait fait l'objet de fuite dans la presse, peu avant l'élection du Rwanda comme membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.
 
Mis en place pour surveiller le respect de l’embargo sur les armes, le Groupe des Experts a été chargé par le Comité des sanctions des Nations Unies, d’enquêter sur l’achat de matériel militaire par les groupes armés opérant en République Démocratique du Congo, sur les réseaux financiers qui y sont associés, ainsi que sur leur participation à l’exploitation et au commerce des ressources naturelles. Le Groupe a aussi pour mandat de collecter des données à ce sujet. 

Le 18 mai 2012, le Groupe a saisi le Comité des sanctions d’un rapport intérimaire; suivi, le 26 juin 2012, d’un additif sur les violations par le Gouvernement rwandais de l’embargo sur les armes et du régime des sanctions. Il a également présenté au Comité la réponse circonstanciée qu’il a apportée aux réfutations que le gouvernement rwandais avait formulées à cet égard. 

Son rapport final, transmis au président du Conseil de sécurité depuis le 12 novembre dernier, mais qui n'a été rendu public qu'au lendemain de la prise de la ville de Goma par le M23 (hasard de calendrier ?) met en évidence le soutien constant et substentiel du Rwanda et de l’Ouganda à la rébellion du M23. En toute logique, l’on devait donc s’attendre à des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies contre toutes les parties mises en cause dans ce rapport. Sauf que la logique n'est pas le fort des Nations unies et de la diplomatie internationale.

La Charte des Nations unies confère au Conseil de sécurité l charge principale du mintien de la paix et de la sécurité internationales. La communauté internationale est de nouveau placée devant ses responsabilités. Elle peut décider, pour une fois, d'anticiper les événements et d'empêcher que le sang des congolais continue de couler; que la sécurité et la stabilité de la RDC et de la région soient assurées. Elle peut aussi, par contre, faire comme elle a toujours fait, et laisser pourrir la situation, pour faire semblant de le regretter plus tard (souvenez-vous du Rwanda, en 1994). Le fait pour elle de continuer à éviter d'évoquer clairement et explicitement le Rwanda (ne serait-ce que cela !) me fait craindre que le monde, en particulier les nations puissantes, ne veulent pas admettre la gravité de ce qui se passe en RDC et agir en conséquence. Lors de la récente réunion du Comité des sanctions, celui-ci s'est contenté de condamner formellement Sultani Makenga, une décision aussi impertinente que ridicule, qui est loin d'influer sur le cours des choses. D'ailleurs, il n'a pas mis deux semaines, après ces soi-disant sanctions, pour marcher sur Goma. Aujourd'hui encore, j'entends avec agacement des personnalités demander au M23 de se retirer de Goma et de "déposer les armes de façon permanente", comme on s'adresserait à un enfant docile. Où est la raison ? Où est donc l'humanité ?

Ci-après, le résumé officiel de ce rapport. (Les mises en évedence sont le fait de l'auteur du blog): 

L’Est de la République démocratique du Congo demeure la proie de dizaines de groupes armés congolais et étrangers. L’instabilité s’est accentuée depuis la mutinerie d’anciens membres du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) et la création subséquente, cette année, du Mouvement du 23 mars (M23). Les rebelles ont, en juillet 2012 et avec une aide considérable de l’étranger, étendu leur emprise sur le territoire de Rutshuru et ils ont récemment profité d’un cessez-le-feu informel pour consolider leurs alliances et pour faire mener par des supplétifs des opérations dans d’autres zones.

Le Gouvernement rwandais continue de violer l’embargo sur les armes; il fournit directement une aide militaire aux rebelles du M23, facilite le recrutement de combattants pour le compte du Mouvement, incite et facilite la désertion de soldats des forces armées congolaises, fournit au M23 des armes, des munitions et des renseignements, et le conseille sur le plan politique. La chaîne de commandement de facto dont fait partie le général Bosco Ntaganda a à sa tête le général James Kabarebe, ministre rwandais de la Défense.

Après la publication de l’additif à son rapport intérimaire (S/2012/348/Add.1), le Groupe s’est entretenu avec le Gouvernement rwandais et a pris en considération sa réponse écrite, mais il juge qu’aucun élément fondamental des constatations qu’il a faites antérieurement ne mérite d’être modifié.

De hauts responsables ougandais ont également prêté appui au M23 : renforts militaires en RDC, livraison d’armes, assistance technique, planification commune, conseils d’ordre politique et appui dans les relations extérieures. Des unités des forces armées ougandaises et des forces armées rwandaises ont conjointement porté appui au M23 lors de la série d’attaques que le Mouvement a lancées en juillet 2012 pour s’emparer des principales villes du Rutshuru et bouter les forces armées congolaises hors du camp de Rumangabo. Les deux États, qui ont toujours défendu la cause des rebelles, ont également coopéré pour favoriser la création et l’expansion de la branche politique du M23. Le M23 et ses alliés comptent six personnes faisant l’objet de sanctions internationales, dont certaines résident en Ouganda ou au Rwanda, ou s’y rendent régulièrement.

Profitant d’une accalmie sur les lignes de front officielles, le M23 a cherché à constituer des coalitions avec d’autres groupes armés dans les deux provinces du Kivu ainsi que dans le district d’Ituri et au Kasaï Occidental. Le colonel Sultani Makenga s’est affirmé comme étant le « coordonnateur » des groupes armés alliés du Mouvement. En août et septembre, il a donné l’ordre aux Raia Mutomboki de lancer des attaques meurtrières motivées par des considérations d’ordre ethnique, qui se sont soldées par l’incendie de plus de 800 habitations et la mort de centaines de civils issus des communautés hutues congolaises de Masisi, dont les milices avaient refusé de s’allier au M23.

L’exploitation et le recrutement d’enfants soldats par des groupes armés, notamment le M23, se sont amplifiés. En particulier, plusieurs commandants du M23 connus pour avoir déjà recruté des enfants ont supervisé le recrutement et la formation de centaines de jeunes garçons et de jeunes filles. En outre, certains commandants du M23 ont ordonné l’exécution sommaire de dizaines de recrues et de prisonniers de guerre.

Les nombreuses tentatives du M23 de forger un front commun avec les groupes armés des ethnies hema et lendu, en Ituri, ainsi qu’avec les Banyamulenge du Sud-Kivu se sont heurtées à une forte résistance. Pour contrer les alliances souhaitées par le M23, le Gouvernement congolais s’est employé à favoriser l’intégration de groupes armés, notamment en Ituri et au Masisi.

Alors que leurs effectifs sont au plus bas, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), qui continuent cependant à commettre des exactions contre les populations civiles, reçoivent encore moins d’appui de l’extérieur qu’auparavant. Elles s’emploient essentiellement à résister aux attaques des forces armées congolaises et des alliés du M23. Des officiers subalternes des FDLR ont cherché à s’allier avec le gouvernement congolais contre le M23 et certains réseaux criminels des forces armées congolaises continuent de leur vendre des munitions en petites quantités. Cependant, il n’existe pas de preuve d’une coopération stratégique entre les FDLR et le Gouvernement congolais.

En ce qui concerne les groupes rebelles burundais, les Forces nationales de libération (FNL) restent divisées et font appel à des groupes armés congolais sur le terrain, tandis que le Front national pour la révolution au Burundi se dénomme désormais Front du peuple murundi (FPM) et s’est allié au M23 dans le Sud-Kivu.
Les Forces démocratiques alliées (FDA), sous contrôle ougandais, ont renforcé leurs moyens militaires en coopérant avec la mouvance Al-Chabab en Afrique de l’Est.

Les forces armées congolaises continuent d’être la proie de réseaux criminels qui permettent aux officiers supérieurs de s’enrichir par l’emprise sur les ressources naturelles et la contrebande, notamment par le trafic d’ivoire mené par des groupes armés. Le général Gabriel Amisi, chef d’état-major des forces terrestres, contrôle un réseau de distribution de munitions de chasse à des braconniers et des groupes armés, dont les Raia Mutomboki. 
Le désarmement et la gestion des stocks d’armes sont également entravés par la progression de la demande d’armes en rapport avec le M23 : sur le marché des armes légères, les prix ont été multipliés par quatre.

L’application des directives du Gouvernement congolais enjoignant aux exportateurs de minerai d’exercer leur devoir de diligence conformément aux lignes directrices de l’ONU et de l’Organisation de coopération et de développement économiques a quasiment mis un terme aux exportations d’étain, de tantale et de tungstène en provenance de l’est de la RDC; seules les exportations en provenance du nord du Katanga, où l’origine des minerais est certifiée depuis 2011, se poursuivent.

La contrebande vers le Rwanda et le Burundi est en progression. La crédibilité du système rwandais de certification des minerais est menacée par le blanchiment de produits miniers congolais, les certificats d’origine étant couramment vendus par les coopératives minières. Plusieurs négociants ont financé le M23 au moyen des bénéfices qu’ils tirent de la contrebande de minerais d’origine congolaise au Rwanda. Alors que la production de minerai d’étain a régressé dans les Kivus, celle de minerai de tantale et de tungstène se poursuit malgré la certification exigée par la communauté internationale, ces deux produits étant plus faciles à exporter en contrebande. Les exportations rwandaises de tantale et de tungstène ont donc progressé d’autant en 2012, tandis que celles d’étain ont reculé.

La baisse des cours et le recul de la production ont eu, dans certains bassins miniers, des incidences préjudiciables sur le plan socioéconomique. Toutefois, de nouveaux débouchés sont apparus là où ces bassins se sont adaptés à d’autres secteurs de l’économie. La sécurité s’est améliorée dans la plupart des grands bassins d’extraction de l’étain et du tantale, de sorte que le financement des conflits s’y est amenuisé, et la surveillance ainsi que les contrôles exercés par les autorités civiles et les organisations non gouvernementales s’y sont approfondis.

Les groupes armés, les réseaux criminels des forces armées congolaises et les mineurs se déplacent aisément vers les bassins aurifères, où le devoir de diligence n’a pas eu d’incidences sur les échanges. Le minerai d’or extrait dans l’Est de la RDC est en quasi-totalité exporté en contrebande; quelques grands négociants de Kampala et de Bujumbura en réexportent ainsi plusieurs tonnes par an, qui représentent des centaines de millions de dollars des États-Unis. La plus grande partie de l’or d’origine congolaise qui se retrouve dans les Émirats arabes unis est fondu et revendu à des bijoutiers. Le gel des avoirs imposé par le Conseil de sécurité n’a en rien entravé les opérations de l’ancien propriétaire de l’entreprise Machanga Ltd.; en effet, bien que visé par les sanctions, il continue d’exporter sa marchandise par le biais de sociétés-écrans, et à transférer d’importantes sommes d’argent à ses fournisseurs en RDC.


L'intégralité de ce rapport peut être trouvé sur le site internet du Conseil de sécurité : http://www.un.org/sc 

mercredi 21 novembre 2012

RDC : l'heure a-t-elle sonné pour Joseph Kabila ?


La chute mardi 20 novmbre 2012 de la ville de Goma, capitale provinciale du Nord-Kivu, entre les mains des rebelles du M23, a provoqué des mouvements spontanés de révolte et des manifestations violantes dans toute la République. Kinshasa, Kisangani, Bunia, Lubumbashi, ou encore Bukavu : partout la colère du peuple s'est déversée sur le régime de Joseph Kabila et tout ce qui s'y apparente ou le symbolise, sans épargner une "communauté internationale" jugée à juste titre de complaisante et d'hypocrite dans les événements de l'Est de la RDC.

Ce mercredi, alors que la cité de Sake, 30km au sud de Goma, est aussi tombée entre les mains de ceux que le gouvernement de Kabila jugeait hier de "simples indisciplinés", les congolais n'en démordent pas. Nombreux sont ceux qui tiennent Joseph Kabila pour responsable de ce qui arrive (et qui était hélas prévisible !). Et ils ont raaison. C'est lui qui, depuis près de douze ans qu'il est au pouvoir, n'a pas réussi (ou voulu) à organiser une armée digne de ce nom; c'est lui qui a renforcé le système de prédation des ressources de la RDC, la mafia et la corruption, alors qu'il ne cesse de prétendre les combattre (en seulement une décennie, il aurait accumulé plus que ce que Mobutu a accumulé en trois décennies); c'est encore lui qui a fraudé les dernières élections; qui a instauré un régime d'oppression et de terreur, ...

Les FARDC ont été blâmées, voire humiliées, accusées de n'être pas capables de combattre quelques contre quelques centaines de mutins. Mais, même si l'on mettait de côté les prétentions selon lesquelles les FARDC seraient infiltrées par des fidèles du M23, quelle est cette armée qui, au XXIème siècle, peut mener une guerre sans munitions, sans moyens de communication, sans moyens de transport, et le comble, sans que les soldats soient suffisamment nourris ? Je ne parle pas de leurs familles... Et un président, un gouvernement qui ne fait que crier à l'agression, à des complots, etc., comme si lorsqu'un Etat est agressé il lui est interdit de se défendre ! Un président, un gouvernemnt qui courent dans tous les sens pour trouver des bienfaiteurs qui viendraient résoudre tous les problèmes.

On pourrait même aller plus loin et regarder les causes profondes de ces conflits à répétion dans l'Est : les tensions ethniques, la mauvaise gouvernance et le lot de mécontentements et d'injustices qu'elle génère, la corruption, l'absence ou l'extrême faiblesse de l'autorité, l'impunité délibérée des criminels (comme Bosco Ntaganda), les raccourcis dans la "gestion des conflits armés" comme l'intégration des rebelles, ... Qui pouvait arrêter ou empêcher tout ça ?

Entre changer un régime et abattre un système : le peuple doit choisir !

A quoi pense-t-il ? J'aimerais pouvoir deviner...
Les congolais qui  expriment dans les rues leur colère ont amplement raison de désigner Joseph Kabila et son gouvernement d'irresponsables. Mais ce serait une erreur que de s'arrêter là. Les coupables sont beaucoup plus nombreux que cela. L'opposition politique a-t-elle jamais formulé des alternatives concrètes et réalistes à la résolution de la crise de l'Est ? Il me semble que ses soi-disant leaders sont juste des opportunistes, aptes à accuser, mais qui n'ont d'autre souci que de remplacer la "majorité" pour traire à leur tout la vache-à-lait qu'est devenue la République Démocratique du Congo. D'autres font du bruit juste pour avoir leur "droit au chapitre", toucher leur part sur la manne de la prédation qu'ils font semblant de décrier.

Et puis il y a la société civile, atteinte elle aussi par le cancer de la main tendue, l'égoïsme, et la loquacité. Elle danse sur tous les pieds, accuse sans jamais rien proposer en échange, se laisse emporter par le sentimentalisme et le fanatisme, s'engage dans le populisme, court de manière éfrenée derrière les financement, ... Comme elle, la magistrature a vendu ses lettres de noblesse (même la Cour Suprême de Justice, la Haute Cour militaire !). Des parlementaires sans loi, sans foi ni scrupule qui n'ont d'autre âme que leur poche; des officiers obnubilés par les affaires, parfois incultes et analphabètes; etc.

Je disais que les congolais qui manifestent leur colère auraient tort d'en vouloir au seul Kabila, car il pourrait tomber, sans que ne s'effondre le système dont il n'est que le plus parfait et le plus visible des symboles. Un système corrompu jusqu'à la moelle, qui a élu le vice, dans son expression la plus accomplie, au rang de la vertu. Il faut que ce système s'effondre, et que renaisse un nouveau Congo, un Congo neuf, innocent, mais friand de sa grndeur, de son honneur, et de la prospérité de ses filles et fils.

Ainsi, le peuple pourra donner un sens, le sien, aux événements de l'Est de la RDC. Ainsi, le peuple cesserait d'être la victime silencieuse, presque consentente, de la bassesse et de l'insouciance de ses dirigeeants. L'occupation de Goma et d'autres parties du Nord-Kivu aurait alors le mérité d'impulser ce changement que les Congolais attendaient de tous leurs voeux, et le sang des congolais tombés vaillamment sur les champs de bataille n'aurait pas été versé pour rien. Enfin, le peuple prouverait à la face du monde qu'il n'est pas aussi amorphe et démissionnaire qu'on le croit, et qu'il n'a pas encore renconcé à son honneur et à ses reves.

Je crois au fond de moi que tant que Joseph Kabila sera à la tête de la RDC, la situation de l'Est, et plus généralement la situation des Congolais ne fera que s'empirer. Le M23 peut mourir demain, comme ses prédécesseurs CNDP, RCD, AFDL, ... mais après-demain qu'adviendra-t-il ? Le système qui fait tourner la roue des malheurs des Congolais doit s'effondrer, et un gouvernement responsable faire le ménage avant de commencer la vraise reconstruction nationale. Encore faut-il trouver des hommes et des femmes capables d'être cette alternative. Je crois fermement qu'ils existent, mais à cela, je m'apaisentirai une autre fois...


 

Goma : la chasse à l'homme a commencé !

Goma, un comùbattant M23, mitrailleuse à l'épaule
Décidément, le M23 ne se donne pas le moindre répit. A peine 24 heures après la chute de Goma, capitale provinciale du Nord-Kivu, la chasse à l'homme semble avoir commencé. Ceux qui ont, à un moment ou à un autre, pris position contre le M23 et ses visées, sont dans la ligne de mire : militants des droits de l'homme, activistes engagés dans la dénonciation de l'impunité de Bosco Ntaganda et d'autres criminels de son acabit, jeunes engagés dans la dénonciation de la guerre, journalistes...la liste est longue.

Depuis vendredi dernier, alors que les combats fesaient rage autour de Kibumba, des menaces proférées par téléphone et sur Internet avaient commencé la bataille psychologique. Certains ont su lire les signes du temps et ont quitté la ville avant sa chute. Mais d'autres, plus nombreux, ont été soit assez téméraires, soit assez naïfs, soit alors trop négligeants pour se sauver. Aujourd'hui, ils vivent la peur au ventre, cachés chez des amis ou chez des proches, pour échapper aux chasseurs d'hommes qui contrôlent désormais la ville.

Un char de la Monusco "en patrouille" le long du lac Kivu
La MONUSCO - désolé de citer le nom de ce gros éléphant de porcelaine - a elle-même annoncé  hier mardi qu'elle avait enregistré des cas d'enlèvements, de viols et d'extorsions commis par les rebelles du M23 en pleine ville de Goma. Ces informations restent à vérifier, mais une chose est évidente : le M23 a beaucoup d'ennemis à Goma, et le risque qu'il leur règle leur compte est important. Ses exactions dans la partie du territoire de Rutshuru occupée depuis le mois d'avril sont connues de tous. Goma, siège des ordinaires des institutions provinciales, des organismes des Nations-Unies, des organisations non gouvernementales nationales et internationales; Goma, avec ses universités, ses étudiants, ses militants, ses intellectuels, ... C'est un potentiel énorme de personnes exposées à des représailles, d'autant plus que nombreux sont ceux qui n'ont pas pu s'enfuir à temps. Les bateaux ne circulaient plus sur le lac depuis vendredi (hormis les canons rapides, pris d'assaut par les "puissants" politiciens, hommes d'affaires, et leurs familles); se rendre à Gisenyi voisin était tout simplement inenvisageable pour beaucoup, et la route de Sake était, ce mardi, devenue impraticable à cause de l'attaque lancée par le M23 depuis le quartier Ndosho.

La Monusco avait clamé haut et fort qu'elle ne laisserait pas Goma tomber entre les mains des rebelles. Elle se moque de nous encore aujourd'hui en prétendant contrôler l'aéroport de Goma (comme si c'était cela son mandat !) et faire des patrouilles dans tout Goma (pour compter les morts et les blessés ?). Il est temps qu'elle s'occupe en particulier de protéger ces centaines de citoyens engagés qui, plus que les autres, risquent leurs vies. Parmi eux il y a aussi des magistrats (quoique l'on dise d'eux, car les prisonniers de Munzenze ont tous été libérés), les avocats, les députés (Dieu sait que je leur en veux, eux aussi, mais ils ne mériteraient pas que ce soit un Bosco Ntaganda ou un Makenga qui les juge). La base de la Monusco, où est retranché son personnel civil, doit leur être ouverte. Mais évidemment, il faut que la sécurité de tous les habitants de Goma soit assurée, et que le M23 s'engage solennellement ne commettre aucun acte arbitraire ou attentatoire à la liberté et aux droits des personnes, le temps qu'il passera à Goma (temps que j'espère court).

vendredi 16 novembre 2012

Nord-Kivu : de nouveaux affrontements entre les FARDC et le M23 près de Goma



Une colonne des militaires FARDC. Photo Internet

D’importants affrontements ont opposé toute la journée de mercredi 15 novembre 2012, à Kibumba, près de Goma, l’armée congolaise et la rébellion (ou mutinerie, ou insurrection, ou agression, ou tout cela à la fois…) du M23. Les deux parties, qui observaient presque scrupuleusement une trêve de facto depuis plus ou moins trois mois, se rejettent mutuellement l’initiative de l’offensive. 

Dans un communiqué publié sur son site Internet, le M23 affirme, par la voix de son « président » Bishop Rugenera, que les FARDC « alliés aux Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda » (les rebelles Hutu rwandais) ont attaqué leurs positions jeudi à partir de 7 heures du matin. Pour sa part, le porte-parole des FARDC a soutenu que c’est le M23 qui est passé à l’offensive vers 8 heures, et que l’armée gouvernementale a été obligée de se défendre. 

L’habituelle (et cynique) guerre des chiffres…

Un des dizaines de corps de militaires M23 (Rwandais?) tués. Photo Radio Kivu 1
Le bilan de ces affrontements, qui se sont déroulés à seulement une trentaine de kilomètres de Goma, dans la bourgade de Kibumba, est aussi controversé. Côté gouvernement, on parle de plus d’une centaine de tués dans les rangs des rebelles, parmi lesquels il y aurait eu plusieurs militaires de l’armée rwandaise, la Rwanda Defense Force. Dans une conférence de presse tenue à Kinshasa jeudi dans la journée, le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert Mende, est allé jusqu’à affirmer que les FARDC combattaient directement contre l’armée rwandaise, et que les éléments du M23 ne sont « que des mercenaires ». De son côté, le M23, par la bouche de son porte-parole militaire, le Colonel Vianney Kazarama, a avancé un bilan de plusieurs tués dans les rangs des FARDC « et de leurs alliés FDLR », sans donner de chiffre. Mais selon plusieurs témoignages de la population et des journalistes qui se sont rendus sur place jeudi et vendredi, les pertes auraient été très lourdes côté M23 (ou côté rwandais, selon certains). 113, 127, aucun chiffre précis n’est donné. Certains corps qui se trouvaient tout près de la frontière auraient été enlevés par les rwandais, au vu de tout le monde. Informations difficiles à vérifier ! 

Un autre tué. Ils seraient plusieurs dizaines... Photo Radio Kivu 1
Des journalistes qui se sont rendus sur place à Kibumba ce vendredi ont rapporté des photos et des vidéos où on voit des dizaines de cadavres gisant dans la brousse, et vêtues de la tenue militaire de l’armée rwandaise. Difficile toutefois d’établir s’il s’agit réellement d’éléments rwandais ou d’éléments congolais du M23. 

Quoiqu’il en soit, il n’est pas anodin que des combattants du M23 portent l’uniforme militaire de l’armée rwandaise. Il faut signaler que le lieu où se sont déroulés les combats c’est exactement sur la frontière avec le Rwanda, si bien que des obus seraient même tombés sur le sol rwandais et causé des blessés, situation qui a été dénoncée par le gouvernement rwandais dans un communiqué. Qui plus est, dans la matinée de jeudi, plusieurs habitants de Kibumba et des villages environnants, à la frontière avec le Rwanda, ont affirmé avoir vu plusieurs militaires rwandais passer la frontière dans la nuit depuis quelques jours jusque dans la nuit de mercredi à jeudi. Témoignages relayés bien sûr par l’armée congolaise, dont le porte-parole a affirmé notamment : « compte tenu de l’endroit où se trouve le village de Gasiza (près de Kibumba, ndlr), il est impossible que l’on attaque nos positions sans passer par le Rwanda ».

Dans la nuit de ce jeudi, les combats se sont arrêtés, et chaque partie a repris plus ou moins ses positions initiales. Ils auront provoqué, en plus de la centaine de tués parmi les combattants et sans doute d’autres morts et blessés parmi la population civile, plusieurs milliers de nouveaux déplacés, dont plus de deux mille sont allés au Rwanda, d’autres rejoignant le camp de Kanyaruchinya près de Goma.

Qui s’est allié à qui ? 

Si la RDC accuse le Rwanda d’avoir pris directement part à ces combats, de son côté le M23 affirme que les FARDC étaient mélangés aux FDLR. C’est de bonne guerre, car dans un cas comme dans l’autre, ces accusations ne sont pas une nouveauté. Le M23 et son indéniable allié rwandais mettent toujours le « condiment » FDLR dans leur recette propagandiste pour embarrasser, à tort ou à raison, le gouvernement congolais. Ce dernier, d’autre part, n’a pas eu de cesse à présenter le Rwanda comme le véritable maître de cette guerre, bien que plusieurs fois il a prouvé à la face des congolais et du monde que le Rwanda n’était pas tant que cela son ennemi (suivez mon regard…). 

Janvier Karairi et son APCLS derrière l’exploit des FARDC ? 

Par ailleurs, certaines indiscrétions indiquent que les FARDC se seraient appuyés, pour mener cette offensive (ou défensive, selon le camp), sur des éléments du groupe armé Maï-Maï dénommé APCLS (Armée des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain), dont le leader s’appelle Janvier Karairi. Ce seraient ses éléments, placés sous le commandement d’un officier des FARDC, qui auraient mené la bataille de Kibumba contre le M23. Ce groupe, établi dans le territoire de Masisi et d’obédience Hunde (l’une des tribus de Masisi, engagée dans un conflit chronique contre les « arrivants » Hutu et Tutsi), a récemment été approchée par le gouvernement pour intégrer les FARDC, avec justement l’intention alléguée de « contribuer à battre le M23 ».

Par le passé, et selon certains rapports, l’APCLS avait travaillé de connivence avec les FADLR dans des combats contre l’armée gouvernementale, notamment pour l’exploitation illicite de minerais. Alors, la bataille de Kibumba constitue-t-elle un essai pour mesurer la force de frappe de ces combattants Maï-Maï, avant un assaut ultime contre le M23 ? Si l’implication de l’APCLS s’avérait vraie, elle renforcerait l’hypothèse d’une offensive initiée par la partie gouvernementale. 

Fin de la trêve, ou simple « échauffement » ? 

Si le bilan de la bataille de Kibumba en faveur de l’armée congolaise se confirme, ce serait pour cette dernière un exploit inédit. Un exploit qui serait encore plus significatif si se confirmaient les allégations selon lesquelles la redoutable Rwanda Defense Force est intervenue et a été défaite. Mais jusqu’où peuvent aller les FARDC, si elles ne peuvent même pas oser revendiquer l’initiative de l’offensive ? Peut-être est-ce pour ne pas apparaître comme la contrevenante au soi-disant processus régional en cours, et du coup s’attirer les foudres de ceux qui privilégient la voie diplomatique et politique ! Et si les FARDC avaient décidé de rompre la trêve, que va-t-il se passer ? Sont-elles à mesure de mener jusqu’au bout la guerre contre le M23 (et le Rwanda !) et de reprendre la partie occupée de Rutshuru ? Est-ce une brève épreuve de force que les deux parties ont voulu s’offrir, après trois mois d’oisiveté ? Est-ce enfin une tentative du M23 de bousculer le gouvernement afin qu’il accepte de négocier « directement » avec lui ? Certains ont vu là « un signe de désespoir » du M23, après la fermeture il y a quelques jours, par l’Ouganda, de la frontière de Bunagana, qui lui procurait de précieuses ressources financières.  Rien n’est sûr.

Ce qui est sûr, par contre, c’est que la population du Nord-Kivu, et en particulier celle de Rutshuru, en a assez de cette situation. Le gouvernement parle d’une guerre qu’il ne veut ou ne peut mener. Elle en a assez d’un gouvernement qui accuse à longueur des journées le Rwanda d’être son agresseur, mais qui en même temps se refusent à prendre à son égard toute mesure, même symbolique, comme la rupture des relations diplomatiques. Finalement, la population ne connaît pas le vrai fossoyeur de sa paix et sa tranquillité, entre son propre gouvernement, les insurgés de sa propre armée, et les pays voisins.   
 

samedi 1 septembre 2012

James Kabarebe enfonce Joseph Kabila ! Extraits commentés de l'interview du Ministre rwandais de la défense avec la journaliste belge Colette Braeckman


Le Président J. Kabila 
Le Président P. Kagame 

 





Le Général J. Kabarebe
Le Général James Kabarebe est actuellement le Ministre rwandais de la Défense. Avant d'occuper ce poste « civil », il était, aux côtés d’un certain Laurent-Désiré Kabila, Chef d’Etat-Major de l’armée nationale congolaise après que l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) ait défait le Maréchal Mobutu, puis Chef d’Etat-Major de la Rwanda Defense Force, l’armée rwandaise. Un parcours atypique, c’est le moins que l’on puisse dire…
 
Cette semaine, il a accordé à la journaliste belge Colette Braeckman (« spécialiste » des grands-lacs) du quotidien bruxellois Le Soir, une longue interview qu’elle vient de publier sur son blog sous le titre mérité : « Cartes sur table : les quatre vérités du général James Kabarebe ». (Voir Le Carnet de Colette Braeckman : http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2012/08/29/cartes-sur-table-les-quatre-verites-du-general-james-kabarebe/).

James Kabarebe, de caractère plutôt discret et taciturne, y fait, avec une arrogance déconcertante, un certain nombre de déclarations pour le moins accablantes pour les autorités congolaises, si bien que sous d’autres cieux elles auraient immanquablement des répercussions politiques, si elles manquaient de faire tomber certaines têtes haut perchées à l’intérieur de la RDC.

Quelques observations 

En lisant l'extrait que je vous propose, ou l'intégrité de l'interview sur le blog de Colette Braeckman, vous allez sûrement vous faire votre propre opinion. Mais de mon analyse, on peut croire ou ne pas croire la thèse rwandaise; on peut ou ne pas apprécier James Kabarebe, être irrité par son arrogance; on peut se sentir trahi par les autorités congolaises, si les révélations du ministre rwandais sont vraies, mais une chose est sûre : il nous crache bien des vérités sur la face ! Au sujet du virus qui gangrène les FARDC; sur le fait que la RDC doit apprendre à compter sur elle-même pour résoudre ses problèmes, au lieu de passer son temps à invectiver et à pleurnicher; etc. Par moments, il donne l'impression de très maîtriser le dossier du Kivu que de nombreux officiels congolais, qui remuent mieux leur langue que leurs méninges. 

Certaines déclarations du général James Kabarebe sont d'une telle gravité qu'elles mériteraient que la justice s'y penche et mène des enquêtes : la prétendue collaboration entre le président Joseph Kabila et le général Bosco Ntaganda, dont il dit qu'ils auraient fait ensemble de "curieux business"; la prétendue "fabrication de preuves" pour trouver un bouc-émissaire à la défaite militaire des FARDC sur le front; ainsi la trêve de cinq jours qui a été effectivement décrétée unilatéralement par les FARDC au moment où Ntaganda et ses hommes étaient pris en étau dans les collines de Masisi, trêve qui a de toute vraisemblance permis à ces mutins de se déplacer librement vers le territoire de Rutshuru où ils ont rejoint Makenga et sa troupe. On pourrait ajouter à ces accusations les deux dossiers des colonels Zimurinda et Ngaruye qui auraient été arrêtés et désarmés, puis relâchés et réarmés, avant de rejoindre la rébellion. Il y a sûrement quelque chose de louche qui s'est passé, sinon par complicité, au moins par négligence. Encore que les déclarations de Kabarebe à ces sujets sont corroborées par d'autres témoignages parmi les officiers des FARDC et les agents de l'agence nationale de renseignement qui ont participé à ces scénarios. Enfin, l'affaire de l'avion transportant de l'or et des mercenaires nigérians et américains qui avait été intercepté à Goma ne suscite pas moins de questionnements, quand on sait comment elle a été étouffée par les hautes autorités à Kinshasa. 

Mais quel est ce magistrat congolais qui aura le culot de poser un acte sur des dossiers aussi brûlants ? Je suis le premier à douter qu'il y en ait un seul. Cependant, l'histoire récente est pleine de retournements qui permettent d'espérer qu'un jour, peut-être, les Congolais connaîtront la vérité sur ces affaires, et sur beaucoup d'autres, et que les personnes impliquées (Président de la République, ministres, officiers militaires et autres) en répondront. 

En attendant, la Nation congolaise a une guerre à gagner : celle du recouvrement de l'intégrité de ses frontières, et du rétablissement de la paix à Rutshuru, à Masisi, et partout ailleurs. Et à ce sujet, je ne pense guère que les déclarations et révélations de Monsieur James Kabarebe, "Conseiller spécial du Président Kabila en matière de sécurité et de défense" (à en croire ses propos, cette appellation me semble lui convenir), aient fait avancer les choses. Il a raison, les Congolais doivent trouver eux-mêmes la solution à leurs problèmes... 


Je vous propose ici quelques extraits de cette interview-fleuve, en mettant en exergue quelques phrases-choc, avec le sincère espoir que vous surviviez à son torrent d’infamies. Les questions de la journaliste sont en gras, les répondes du Général Kabarebe en bleu. Les sous-titres en rouge gras sont ajoutés par moi. 

L'aide du Rwanda indispensable pour résoudre les problèmes de la RDC, même Kabarebe s'en étonne ! 

A la veille des élections au Congo, l’automne dernier, vous affirmiez que si vous pouviez aider ce pays à se stabiliser davantage, vous le feriez. Au vu de la situation actuelle, qu’est ce qui a mal tourné ?

Ce n’est pas seulement à la veille des élections que nous avons tenté d’aider le Congo. En 2009 déjà, nous avions tenté de résoudre le problème du CNDP (Conseil national pour la défense du peuple), ce qui avait débouché sur l’arrestation du général Laurent Nkunda et la mise à l’écart de beaucoup d’autres groupes, le Pareco, les Mai Mai Kifwawa, le groupe de Nakabaka, le FRC…

Que s’est-il passé cette année-ci ?

En décembre, au lendemain de son élection, le président Kabila dépêcha un envoyé spécial à Kigali, accompagné de quelques militaires. Le conseiller du président, feu Katumba Mwanke, apportait un message en quatre points : le premier c’est que le président Kabila souhaitait obtenir le soutien du Rwanda pour transférer vers d’autres provinces les soldats d’expression rwandaise qui se trouvaient dans l’Est du Congo. Il souhaitait également notre appui car les Occidentaux le pressaient d’arrêter le général Bosco Ntaganda. Après avoir réalisé ces deux points, nous aurions mené des opérations conjointes pour neutraliser les FDLR. Et enfin, forts d’avoir travaillé correctement ensemble sur les points précédents, nous aurions renforcé la coopération économique entre nos deux pays, relancé plusieurs projets demeurés en suspens.


La délégation nous expliqua que les soldats rwandophones refusaient d’être déployés ailleurs qu’au Kivu et elle espérait que nous réussirions à les convaincre, compte tenu de notre relation historique pas seulement avec les anciens soldats du CNDP mais aussi avec les autres officiers congolais.
D’après eux, ces hommes refusaient d’être transférés dans d’autres parties du pays car Bosco Ntaganda le leur interdisait…
Comme de coutume nous avons proposé notre aide même si mon sentiment était que des problèmes de cet ordre devaient être résolus sur une base nationale.

Pour ce qui concerne Bosco Ntaganda
, nous avons rappelé que la communauté internationale, qui exigeait l’arrestation de ce dernier, disposait au Congo d’une force de paix onusienne de 20.000 dotés de tanks, d’hélicoptères, de forces spéciales, une force se trouvant en partie à Goma, en face de chez Bosco. Avec lui, les officiers jouaient au tennis, ils fréquentaient les mêmes boîtes de nuit, les mêmes bars et restaurants. Pourquoi ne se sont-ils pas chargés de l’arrêter, pourquoi nous ont-ils demandé de le faire ? Nous avons répondu que cette arrestation n’était pas notre affaire, qu’il était un officier congolais très proche du président Kabila, qu’ils avaient fait de curieux business ensemble.
Vous souvenez vous de l’histoire de cet avion chargé d’or intercepté à Goma ? De très hauts dirigeants congolais étaient impliqués dans cette affaire. Ntaganda n’était plus sous notre contrôle…

Les membres de la délégation nous ont alors dit qu’ils allaient arrêter Bosco, mais sans le déférer devant la Cour pénale internationale. Nous étions le 5 février et la délégation regagna Kinshasa. Deux jours après cette rencontre, Katumba Mwanke trouva la mort dans un accident d’avion à Bukavu.

Fin mars, le président Kabila renvoya une autre délégation à Kigali, dirigée par le chef des services de sécurité, Kalev, par le colonel Yav Jean-Claude et d’autres. Ils souhaitaient toujours notre assistance car ils ne voulaient pas résoudre les problèmes de l’Est sans notre appui. Quel soutien ? Ils assuraient que Bosco Ntaganda bloquait le transfert de soldats rwandophones dans le reste du pays.

"Le président était déterminé à protéger Bosco Ntaganda", dixit J. Kabarebe 

Le Président (Kabila) était déterminé à ne pas le transférer à la CPI mais le faire traduire devant une juridiction congolaise. Quant aux trois officiers rwandophones ils ont expliqué : « ce n’est pas Bosco qui nous bloque, mais le fait que beaucoup de points sur lesquels un accord avait été conclu en 2009 n’ont pas été réalisés. Comme préalable à notre déploiement dans d’autres régions du Congo, il fallait rétablir la sécurité au Kivu, régler le problème des FDLR, permettre que nos parents qui depuis tellement longtemps vivent dans des camps de réfugiés au Rwanda puissent rentrer chez eux »(...). 

Il y avait tant de plaintes que je ne peux me les rappeler toutes. Je me suis alors adressé à Kalev, lui demandant s’il savait déjà tout cela. Il répondit devant les autres qu’il avait déjà entendu cela tant de fois, qu’il en avait souvent parlé au président mais qu’il n’avait rien pu faire ! J’ai alors demandé comment on pouvait sortir de cette situation. Ils ont répété qu’ils ne pouvaient se déployer hors du Kivu. Les autres ont dit que le gouvernement ne pourrait tolérer l’indiscipline et qu’ils devraient partir. J’ai alors prévenu les représentants du gouvernement, leur disant que
cette situation était une bombe à retardement, qu’ils devaient trouver des solutions avant qu’il ne soit trop tard.

Comme je connais très bien la situation du Kivu, que je connais tout le monde là bas, j’ai conclu que l’on se trouvait à la veille d’une guerre. J’ai dit qu’il fallait éviter à tout prix d’en arriver là et que s’ils voulaient quelque assistance, nous étions disposés à les aider à trouver une solution. La guerre, disions nous, va affecter tout le monde, la population congolaise, le Rwanda. De notre point de vue, si la guerre éclate, les FDLR vont regagner du terrain.

A cette même période, le 8 avril, alors que nous recherchions une solution pacifique, le gouvernement congolais envoya vers Goma une importante force militaire, des lanceurs de fusée, des chars T52, des hélicoptères de combat. Goma fut soudain fortement militarisée. Au moment où, avec Kalev le chef de l’information civile et Yav le chef de l’information militaire, nous tentions de résoudre pacifiquement les problèmes, le chef d’état major, le général Etumba et le chef de l’armée de terre Tango Four Amisi débarquèrent à Goma pour renforcer l’effort militaire.

Nous répétions que l’option militaire n’était pas la meilleure, mais ils sont allés de l’avant. C’ est à ce même moment que des officiers ont commencé à déserter leurs unités, que d’autres ont refusé le déploiement. Je leur ai alors conseiller de réunifier l’armée, de stopper les transferts, car la situation devenait dangereuse, de se pencher sur l’administration de l’armée, car il y avait beaucoup trop d’irrégularités, de problèmes de commandement, le mécontentement était général.

Après cette réunion, le président Kabila est venu à Goma, où il a annoncé qu’à tout prix il fallait arrêter Bosco Ntaganda, à tout prix. Ce message était le contraire de ce que j’avais entendu la veille, où on me disait que Bosco pouvait rester dans sa ferme.  A ce moment, il se passait tant de choses ! Lorsque le colonel Zimurinda arriva à Goma, il fut désarmé, mais le même soir, on lui rendit ses armes et son escorte et il rejoignit immédiatement Bosco Ntaganda. Le jour suivant, le colonel Baudouin Ngaruye fut lui aussi désarmé et lorsque le soir on lui rendit ses armes après avoir négocié, il rejoignit Bosco. 

Makenga, le justicier de L. Nkunda ! 

(...) Quant au colonel Makenga, il retourna à Bukavu après notre réunion. Lorsque le président Kabila arriva à Goma, Makenga était supposé y revenir pour assister à une réunion, et sur la route de Bukavu à Goma, il y eut une embuscade, montée par Delphin Kahimbi. Makenga y échappa et arriva tout de même à Goma mais ne revint jamais à Bukavu.

Cette version est controversée, car selon d’autres sources, Makenga aurait fui par le lac en direction du Rwanda…

Non, il a échappé à l’embuscade et après quelques jours il a appelé Jean-Claude Yav disant qu’il ne pouvait rentrer à Bukavu aussi longtemps que Kahimbi s’y trouverait et il resta à Goma..

Vous êtes sûr qu’il ne s’est pas rendu à Gisenyi à ce moment ?

Non, il est resté à Goma.
Makenga n’avait pas l’habitude de venir au Rwanda car il nous en voulait d’avoir arrêter Laurent Nkunda dont il était très proche. Durant ces quelques jours, les combats commencèrent contre Bosco Ntaganda, les FARDC l’attaquèrent dans sa ferme et ils amenèrent des renforts depuis le Sud Kivu. Même Delphin Kahimbi remonta de Bukavu jusque Goma. Le voyant arriver, Makenga quitta Goma à son tour et se rendit à Runyonyi, un endroit qu’il connaissait très bien. Ce mouvement du colonel Makenga en direction de Runyoni changea tout le scénario de la guerre ; si Bosco n’était pas populaire parmi les soldats, pas même auprès des rwandophones, il n’ en allait pas de même de Makenga : lui il était très populaire auprès des soldats…Son départ provoqua un mouvement de désertion parmi les FARDC..
Les ex CNDP, dans le Masisi, étaient pratiquement vaincus et ils se renforcèrent lorsqu’ils firent mouvement vers Runyonyi. C’est alors que l’on a évoqué l’appui du Rwanda…

C’est faux, hopeless. S’ils étaient vaincus, pourquoi ne furent ils pas capturés ?Entre Masisi et Runyoni, il y a une longue distance, plus de sept heures de route. On aurait pu les arrêter, les bloquer… Mais un cessez le feu avait été décrété, qui leur a permis de fuir…

Non, il n’y a pas eu de cessez le feu. Ce qui s’est passé, c’est que cette force était intacte, avec ses armes et ses commandants, on ne peut pas dire qu’elle ait été défaite. On l’a peut-être laissée passer, intacte. Ce qui est important, c’est que lorsque Makenga arriva à Runyonyi, il avait 200 soldats. Dans les jours qui suivirent, ils étaient des milliers : des soldats, des officiers firent alors défection et convergèrent pour rejoindre Makenga, il ne s’agissait pas seulement de rwandophones. 

La composition du M23, afande James sait tout... Et s'agissant de la principale faiblesse des FARDC, il dit juste : le mauvais management ! 

"D’après nos informations, 80% des forces du M23 sont des Hutus, anciens combattants du Pareco. Bashi, Bahutu, Nande, Barega, beaucoup d’autres groupes rejoignirent le M23. Même des membres de la garde rapprochée du président Kabila, des Katangais, des Kasaïens, firent défection et rejoignirent Makenga, tellement il y avait du mécontentement… Le mauvais management des troupes est au cœur du problème. Comment pouvez vous envoyer des troupes en opération en leur donnant seulement une poignée de haricots secs ! Au lieu de leur envoyer de la nourriture, vous leur donnez un sac de haricots, sans eau, sans sel, sans riz, sans casserole ni bois de feu… C’est impossible.
On ne peut pas dire que l’armée congolaise a échoué à battre le M23, car le M23 était soutenu par le Rwanda. Non. Ils ont échoué parce qu’ils ne peuvent pas se battre, dans les conditions où ils se trouvent. Ils ne tueraient même pas un rat…..

James Kabarebe a des leçons à donner à son successeur Didier Etumba... 

A la question de C. Braeckman de savoir si les FARDC pourraient se battre s’ils étaient nourris correctement, voici sa réponse : 

"La nourriture ne suffit pas. Il faut aussi une bonne structure de commandement… Après avoir rejoint les rangs du M23, les soldats déserteurs commencèrent à mieux se battre. Pas seulement à cause de la nourriture, mais parce qu’ils se battaient contre un système qui les maltraitait… Dire que le Rwanda soutenait le M23, c’est faux et je vais vous le démontrer…

Quant au soutien du Rwanda au M23, J. Kabarebe a sa théorie...vraisemblable ! 

Vous dites qu’aucun renfort n’a traversé la frontière ?

J’ai connu cette région autrefois. Runyonyi ne se trouve pas sur la frontière, marcher depuis la frontière rwandaise jusque Runyonyi, cela prend au moins onze heures de marche, il faut traverser la forêt car il n’y a pas de routes, il n’y a aucun lien entre Runyonyi et le Rwanda. Toute cette histoire de soutien que le Rwanda aurait apporté est une manipulation. Mais une manipulation très compliquée. Elle implique le gouvernement congolais désireux de sauver la face après sa défaite militaire et sommé d’expliquer pourquoi ses soldats n’ont pas combattu. Elle est soutenue par l’Occident, déçu par le fait que Bosco Ntaganda n’ait pas été arrêté par la Cour pénale et que le Rwanda n’a pas coopéré à cette arrestation. Le Rwanda est puni car il n’a pas coopéré pas avec la Cour pénale internationale, cela, c’est le fond du problème. Tout le monde sait que le Rwanda n’a pas un seul soldat au sein du M23, ne lui donne aucun soutien. Même les Congolais savent cela, ils nous le disaient à titre individuel, mais ils devaient sauver la face…

Mais à Goma fin juin, des transfuges ont témoigné du fait qu’ils avaient été recrutés au Rwanda pour venir combattre au Congo…Que faut-il en penser ?

Vous connaissez le Congo, vous savez comment Goma, Bukavu, c’est un melting pot de mensonges, diffusés à la radio par le gouverneur, le ministre de l’information… 

Tout de même, ceux qui ont diffusé ces témoignages que vous qualifiez de mensonges ont été nombreux, issus de différents milieux, y compris des observateurs des Nations unies…

"C’est pourquoi je parle d’une machination contre le Rwanda, en connivence avec le gouvernement congolais et la communauté internationale. C’est ainsi. Le problème est là. La Monusco a été au Congo durant plus de dix ans, et elle n’a rien résolu. Elle fait du business avec les FDLR, fait commerce avec l’or, le coltan, nous savons tout cela.
Quant au groupe d’experts de l’ONU, ces jeunes hommes et femmes qui ont rédigé le rapport, comme Steven Hege, qui prône la négociation avec les FDLR, il a aussi été manipulé par le gouvernement congolais.

"Comment les Nations unies peuvent elles désigner comme experts des gens aussi jeunes, aussi peu expérimentés, qui se perdent même dans les acronymes. Même leur intégrité est sujette à caution…Ils n’ont pas le niveau de compréhension minimum nécessaire dans cette région. Pour nous, nous n’allons pas cesser d’avoir des contacts avec la RDC. Des le 1er mai, nous avons eu des contacts au niveau de l’état major. Ils nous ont demandé de les aider et nous allons le faire. Nous leur avons rappelé que le 8 avril ils avaient manqué une occasion d’éviter la guerre. Nous leur avons demandé de stopper les combats afin que nous puissions voir que faire, comment les aider. A cette époque, nos interlocuteurs congolais nous demandaient explicitement de déplacer nos forces à l’intérieur du Congo, afin de les aider à régler le problème. Nous avons refusé de bouger nos forces..

Les Congolais se seraient "sursestimés"...

"Je crois qu'en commençant cette guerre, les Congolais ont pensé que ce serait une opération rapide. Ils se sont surestimés. Mais lorsque les choses ont commencé à changer sur le terrain, ils ont commencé à chercher un prétexte, et à désigner le Rwanda. D’autant plus facilement que chaque fois que quelque chose ne va pas au Congo, on désigne le Rwanda. A cela s’est ajoutée la frustration de l’Occident qui voulait arrêter Bosco Ntaganda et poussait le président Kabila à le faire. Tout cela engendré un grand chaos.

(...)

Le ministre belge Reynders a laissé entendre que des « éléments rwandais non contrôlés » pourraient être impliqués. Cela vous paraît il possible ?

"Je suis sûr que les militaires rwandais sont plus contrôlés, mieux organisés que les Belges. Si des éléments incontrôlés existent quelque part, ce serait plutôt dans l’armée belge qu’au sein de l’armée rwandaise. L’armée rwandaise est solide, bien organisés, bien commandée, bien disciplinée, des éléments incontrôlés en son sein ne peuvent pas exister…"

Et des recrutements incontrôlés, de Tutsis d’origine congolaise qui se trouveraient en territoire rwandais, c’est impossible aussi ?

"Cela, c’est possible. Nous avons camps de réfugiés, à Buyumba, Gatsibo, Kibuye et Kigeme et d’autres réfugiés ne sont pas dans des camps. Qu’il y ait des recrutements dans ces milieux là, c’est très possible, à 100%. J’ai dit aux Congolais que s’ils avaient des informations à propos de ces recrutements, ils pouvaient nous les donner, pour que nous y mettions fin. Mais les Congolais préfèrent faire du bruit et accuser le Rwanda…"

Le Rwanda ne pourrait pas tolérer des mouvements mafieux. Mais même si cela était...

Des intérêts privés, mafieux, auraient-ils pu être mêlés à tout cela ?

"C’est de l’imagination, de la fantaisie, de la confusion totale. Comment le Rwanda pourrait il tolérer de tels mouvements ? La société rwandaise est très disciplinée, nous ne pouvons avoir de tels éléments… Et même si cela était, cela n’expliquerait pas comment toute une armée a pu être battue par quelques centaines d’éléments… Vingt deux mille éléments, équipés de tanks, d’hélicoptères ont été mis en échec par quelques centaines de mutins. Cela montre qu’au Congo il n’y a ni gouvernement ni armée, seulement un grand vide.

J. Kabarebe assure que "les Nations Unies ne pourraient pas mettre le Rwanda sous pression" !

Tous ces constats étant faits, la pression étant mise sur le Rwanda, quelles sont les pistes de solution ?

"Le Rwanda n’est pas sous pression. Croyez vous vraiment que les Nations unies pourraient mettre le Rwanda sous pression ? C’est un non sens. Même les sanctions ne nous effraient pas, elles ne signifient rien… Mais si des fonds sont coupés, des budgets bloqués, cela peut faire mal… L’argent ce n’est pas un problème. Dans la brousse nous avons déjà survécu sans ressources… Sans aide, nous nous développerons mieux, cela nous donnera plus d’énergie encore. S’ils en sont au point de baser leurs sanctions sur des mensonges, laissons les faire, cela ne risque pas d’influencer le Rwanda. Au Congo, nous n’avons pas commencé ces histoires, nous ne les avons pas soutenues et aujourd’hui nous n’allons pas y aller pour nettoyer leur désordre. Nous compterons sur nous-mêmes comme nous l’avons toujours fait…

J. Kabarebe ne croit pas que la "force internationale neutre" verra jamais le jour ! 

Quelles sont les solutions possibles ?

"C’est aux Congolais qu’il appartient de les trouver. Et aussi aux Etats membres de la Conférence internationale sur la sécurité dans les Grands Lacs, qui vont se revoir le 5 septembre. Je ne suis pas sûr que la force neutre verra jamais le jour. Par contre ce qui fonctionnera, c’est le mécanisme conjoint de vérification, qui sera composé de trois représentants de chacun des Etats membres de la conférence. Le commandement sera exercé par l’Ouganda, le numéro deux sera originaire de Brazzaville, les autres viendront de RDC, du Rwanda, du Burundi, de l’Angola, de la Tanzanie… Ces officiers vérifieront la frontière entre la RDC et le Rwanda, ils contrôleront aussi sur le terrain l’application du cessez-le-feu entre l‘armée congolaise et le M23 et la présence des FDLR sur le terrain. Tout cela en attendant l’éventuel déploiement de la force neutre. Si elle vient jamais…"

Des négociations avec le M23 sont elles envisageables ?

"Cela dépend de ce que décidera la conférence. Maintenant il faut laisser jouer les mécanismes régionaux. Nous nous référerons aux décisions de la Conférence présidée par l’Ouganda…
Si l’on veut sortir de cette crise, il faut que la communauté internationale comprenne qu’en exerçant des pressions sur le Rwanda à propos de la situation en RDC, elle ne fait pas de bien à la RDC : les problèmes sont nés là, c’est là qu’ils doivent être résolus. Et les Congolais doivent savoir que la solution à leurs difficultés ne viendra pas de la communauté internationale, mais d’eux-mêmes. C’est en comptant sur eux-mêmes, en construisant leurs propres mécanismes de gouvernance, leur propre système que les Congolais s’en sortiront… 
Si à Kinshasa ou au Kasaï les gens ont faim et se révoltent, en quoi le Rwanda est-il responsable de cette situation ? Où est le lien… Si les Congolais continuent à rechercher à l’extérieur les causes de leurs problèmes, ils rencontreront plus de difficultés encore…C’est en eux-mêmes qu’ils doivent rechercher les solutions…".