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dimanche 28 avril 2013

Nord-Kivu : quand le gouvernement perçoit l'impôt pour le compte de groupes armés !

Les autorités du groupement Muvunyi-Shanga, en territoire de Masisi ont annoncé mardi le 23 avril dernier qu'elles allaient désormais percevoir un impôt en nature qu'elles distribueront ensuite aux groupes armés APCLS et Nyatura présents dans ce groupement. La nouvelle a été annoncée par radio Okapi dans ses éditions de mercredi 24 avril 2013. Le gruopement Muvunyi-Shanga est situé au sud-est du territoire de Masisi, sur le littoral du lac Kivu, jusqu'à la limite avec la province du Sud-Kivu. Il compte quelques-uns des principaux débouchés des produits agricoles de ce territoire (les marchés de Bweremana et de Shasha, qui alimentent la cité de Sake et la ville de Goma en vivres). Ce groupement abrite aussi le chef-lieu de la chefferie des Bahunde, à la tête de laquelle se trouve actuellement le Mwami Nicolas Kibanja Kalinda (qui réside tranquillement à Goma).

Shasha, un jour de marché. Des paysans travesent à gué une rivière pour atteindre le marché. L'avant-dernier point de perception de l'impôt (celui de la Chafferie des Bahunde) se cache derrière ces arbres. Photo : J.Mobert N.


La nouvelle peut surprendre les uns, paraître dérisoire pour les autres. C'est pourtant quelque chose d'extrêmement grave, impossible à imaginer dans un Etat normal. Certes, même sans cette collaboration des autorités gouvernement, les groupes armés sont omniprésents dans le groupement et rançonnent quotidiennement la population dans les collines surplombant le lac Kivu. Mais que des autorités gouvernementales, au lieu d'arrêter des mesures pour mettre durablement fin à cette situation, décident plutôt de contribuer à l'entretenit "autrement", est pour le moins stupéfiant.

La 8ème Région militaire des FARDC a son quartier général dans le coin

Il est vrai que les autorités au niveau du groupement n'ont ni le pouvoir, ni les moyens de mettre fin à l'activisme des groupes armés qui y opèrent. Mais une telle décision a-t-elle pu être prise sans que les autorités au niveau de la chefferie, du territoire, de la province, et le gouvernement central à Kinshasa ne soient infirmées ? Il n'y a eu en effet aucune réaction ni de la part du Mwami, de l'administration du territoire, du gouvernement de province, ... Pire, le quartier général de la 8ème Région militaire des FARDC (commandement du Nord-Kivu) est établi à deux pas de la base de l'APCLS sur l'axe Shasha-Bweremana. La population et les autorités locales se plaignent même de la surmilitarisation de la contrée. Le général Bauma, commandant Région, y réside depuis qu'il avait fui la ville de Goma - je devais dire depuis qu'il avait opéré un "replis stratégique" -  en novembre 2012. Mais sous le nez des FARDC, ce sont les APCLS qui font la loi. 

On attend la Brigade d'intervention ? Ah oui, c'est la recette-miracle qui va tout régler, y compris traquer des bandits armés de kalachnikov qui rançonnent la population et lui privent de ses modestes moyens de subsistance. Ce que les autorités du groupement n'ont pas dit, c'est la manière dont elles comptent gérer les militaires FARDC, qui ne se comportent pas différemment des miliciens, et qui rançonnent eux aussi les habitants. Va-t-il y avoir un troisième impôt en nature pour eux, ou va-t-on les laisser poursuivre le boulot eux-mêmes ? Entre trois et cinq points de perception sont installés à plus de cinq endroits sur les sentiers qui arpentent les collines de Muvunyi-Shanga,  par exemple pour aller de Karuba au marché de Shasha (8 heures de marche à pied). Les Nyatura ont leur point de perception (et leur mesure d'imposition), l'Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS) ont le leur, les FARDC, la PNC, la Chefferie également). Parfois, des bandits non organisés érigent eux aussi leurs points de perception, et les paysans n'ont pas d'autre choix que d'obtempérer, sous peine d'être maltraités. 

Où sont les "amis" de la RDC ? 

Ils ont voté une résolution et se frottent les mains. Trois mille soldats vont venir (quand ?) "neutraliser" les groupes armés et instaurer la paix, l'autorité de l'Etat, et bla-bla-bla... Bon sang, mais quand est-ce qu'on va se mettre à l'évidence que le problème du Congo c'est avant tout la léthargie et l'irresponsabilité des autorités congolaises, depuis la présidence jusqu'aux ministres, parlementaires, gouverneurs, magistrats et autres ? Ceux qui prétendent être des "amis du Congo" pourraient-ils regarder davantage de ce côté là, plutôt que de nous larguer des résolutions qui en définitive ne sont qu'un rideau pudique sur leur propre irresponsabilité et leur lâcheté. Il faut faire pression sur Kinshasa, au besoin couper toute aide autre qu'humanitaire (et encore ?) au Congo jusqu'à ce que des réformes soient entreprises, et des responsabilités minimales, comme dans ce cas celle de l'armée dans le groupement Muvunyi-Shangi, soient exercées. Sans cet effort, la Brigade d'intervention va échouer autant que la MONUC et la MONUSCO. Responsabiliser les autorités congolaises est plus qu'un besoin, c'est une absolue nécessité. C'est aussi une responsabilité pour des pays comme la France, la Belgique, les Etats-Unis, la Canada, ...bref tous ces tenors de la "communauté internationale", pour autant que leur volonté affichée d'aider la RDC comporte quelque degré de sincérité et de cohérence.  

En attendant, une autre preuve est là, si besoin en était, que les groupes armés sont, non pas combattus, mais entretenus.

mercredi 3 avril 2013

RDC : Pour que la Brigade d'intervention ne soit pas une tentative vaine, ou la paix une conquête éphémère". Lettre ouverte de la jeunesse congolaise à M. Ban Ki Moon, Secrétaire Général de l'ONU


Depuis le 15 août de l'année dernière, ces jeunes de Goma, au Nord-Kivu, la province la plus meurtrie par les guerres et les violences, avaient écrit et manifesté pour demander le renforcement du mandat de la MONUSCO. Le 11 septembre, devant le Secrétaire-adjoint de l'ONU Hervé Ladsous, de passage à Goma, ils avaient écrit sur leur calicot : "la meilleure manière de nous protéger, nous civils congolais, c'est de nous protéger. La MONUSCO doit y oeuvrer ou s'en aller". 

Le Conseil de sécurité leur a finalement donné raison en votant, jeudi le 28 mars dernier, la résolution 2098 (2013) qui crée une Brigade d'intervention doté du mandat de "neutraliser les groupes armés" dans l'Est de la RDC, et proroge le mandat de la MONUSCO jusqu'au 31 mars 2014. 

Pourtant ils demeurent préoccupés. D'où cette lettre ouverte et leur manifestation devant le Quartier Général de la MONUSCO, ce mercredi 3 avril 2013. 



POUR QUE LA BRIGADE D’INTERVENTION NE SOIT PAS UNE AUTRE INITIATIVE VAINE,
OU LA PAIX UNE CONQUETE EPHEMERE

Lettre ouverte à Monsieur Ban Ki Moon,  Secrétaire Général de l’Organisation des Nations-Unies
New-York, Etats-Unis d’Amérique.


Monsieur le Secrétaire Général,

C’est avec un grand soulagement que nous avons accueilli la nouvelle de la création, par la résolution 2098 du Conseil de sécurité de l’ONU, sur votre recommandation, d’une Brigade d’intervention au sein de la MONUSCO, avec un mandat explicite de « neutraliser tous les groupes armés » actifs dans l’Est de notre pays. C’est depuis le début de l’année dernière, et l’apparition du sinistre M23 que nous avions écrit et manifesté pour demander la transformation du mandat de la MONUSCO afin qu’elle devienne véritablement une force d’imposition de la paix, au lieu de prétendre « maintenir » une paix inexistante.

La création de la Brigade d’intervention nous redonne espoir en l’avènement de la paix dans notre pays et spécialement dans la province du Nord-Kivu, après deux décennies de guerres cycliques et de violences inouïes. Nous nous réjouissons aussi de ce que le Conseil de sécurité ait tenu à rappeler la responsabilité première du gouvernement congolais à assurer la paix et la sécurité du pays, et à défendre son indépendance et sa souveraineté.

Monsieur le Secrétaire Général,

Notre réjouissance est malgré tout emprunte de prudence et d’inquiétude, au regard de certains éléments qui risquent de compromettre, soit la réalisation effective et rapide de la mission d’imposition de la paix assignée à la Brigade d’intervention, soit la pérennité de la paix qu’elle aura pu imposer.

C’est sur ces éléments que nous souhaiterions attirer votre attention, et à travers vous, celle de l’ensemble de la communauté internationale et des autorités congolaises. Notre unique leitmotiv, c’est que nous avons subi les guerres et les violences répétitives dans notre propre chair, et que nous ne voulons ni de trêve, ni de demi-solutions : nous voulons d’une paix véritable, solide et durable pour enfin nous développer et nous épanouir.

Une telle paix ne peut s’accommoder ni de nouvelles primes à des criminels impénitents de quelque bord qu’ils soient ; ni de l’impunité ou des arrangements occultes. Une telle paix ne peut pas non plus s’accommoder d’un voile pudique sur les problèmes réels de gouvernance, d’atteintes à la constitution et à la démocratie, d’injustices sociales, de corruption, de légèreté et d’incompétence que nos dirigeants actuels entretiennent délibérément.


Monsieur le Secrétaire Général,

La République Démocratique du Congo a tout le potentiel pour devenir une grande nation, démocratique, paisible et prospère, et le moment est propice pour tourner définitivement la longue page des guerres répétitives, des violences, et des atteintes à la démocratie. En dépit de leurs lacunes, la résolution 2098 et l’accord-cadre d’Addis-Abeba offrent une chance réelle d’évolution positive dans cette direction.     

Si, au-delà des textes et des déclarations d’intention, la communauté internationale est réellement résolue à contribuer à l’avènement d’une paix véritable et durable, gage du développement de la RD Congo et de l’épanouissement de son peuple – ce dont la sous-région, l’Afrique et le monde ne manqueront pas de tirer meilleur bénéfice qu’actuellement –, nous l’exhortons, à travers vous, à :    

1.        Mettre à la disposition de la Brigade d’intervention, non seulement des moyens financiers et matériels suffisants et adéquats (notamment les drones et les hélicoptères), mais aussi leurs troupes aguerries et possédant avec la RDC plus d’affinités. L’une des raisons de l’échec de la MONUSCO durant la décennie de sa présence nous semble être le manque de motivation suffisante de la part des pays pourvoyeurs de l’essentiel des troupes. Outres les Etats de l’Afrique australe qui ont déjà proposé leurs troupes à la Brigade d’intervention, les pays occidentaux comme les Etats-Unis d’Amérique, la France, la Belgique, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Norvège, la Suède et le Canada devraient eux aussi mettre à contribution leurs armées plus expérimentées, mieux entraînées et mieux équipées pour plus d’efficacité de la Brigade d’intervention. C’est une question de cohérence et de responsabilité et cohérence de leur engagement politique et diplomatique en RDC et en Afrique des Grands-Lacs.    

2.       S’assurer que la Brigade d’intervention est déployée dans les meilleurs délais, et qu’elle accomplit sa mission le plus rapidement possible : les trente jours annoncés pour l’opérationnalisation de cette Brigade ne devraient pas être dépassés, au risque de permettre aux groupes armés visés d’élaborer des stratégies pour se soustraire à la traque sans disparaître vraiment. Par ailleurs, les dix ans de la MONUSCO, c’est déjà trop. Nous apprécions que dans ce contexte particulier, la communauté internationale nous aide établir les bases d’une paix durable et d’une stabilité certaine, mais cela ne peut en aucun cas justifier une présence et une assistance permanentes. Les actions de la communauté internationale ne seront légitimes que pour autant qu’elles visent à nous aider à prendre nos responsabilités, à nous conduire souverainement en tant que Nation, à atteindre notre résilience. 

3.       Ne pas s’écarter de la résolution 2098 qui vise tous les groupes armés locaux et étrangers : la communauté internationale ne doit pas tomber dans les mêmes errements que ceux de notre gouvernement qui a trop souvent tendance à considérer certains groupes armés comme « plus importants », ou « plus tolérables », ou « plus fréquentables » que d’autres. Tous les groupes armés, y compris le M23, doivent être neutralisés sans condition ni différenciation comme stipulé dans la résolution 2098 (2013). La communauté internationale doit peser de tout son poids pour qu’aucune mesure autre que le désarmement volontaire et sans condition ne soit plus accordée à aucun groupe armé, quel qu’il soit : ni intégration au sein de l’armée nationale, ni accords occultes, ni amnistie collective, ni mutation en groupements politiques des groupes armés comme par le passé.

4.      Maintenir la pression sur les autorités congolaises pour que les réformes que toute la population attend, et qui sont le véritable gage de la cohésion nationale et de la paix durable, soient effectivement entreprises : réforme du secteur de sécurité ; mise en œuvre accélérée de la décentralisation ; réformes électorales ; réforme de la justice et jugement de tous les crimes commis en RDC ces vingt dernières années ; mise en place de toutes les institutions prévues dans la constitution du 18 février 2006 ; réformes électorales et tenue en cette année 2013 des élections provinciales, sénatoriales et locales ; engagement concret dans la lutte contre la corruption et la mauvaise gouvernance économique ; réformes économiques et sociales ; etc. Pour ce faire, nous attendons de la communauté internationale qu’elle encourage et soutienne ces réformes. Dans cette optique, pourquoi ne pas réduire les autres effectifs quasi inutiles de la MONUSCO ainsi que leur budget, et engager ces moyens dans le soutien aux réformes prioritaires comme celle du secteur de sécurité ? Nous pensons qu’il est important d’encourager le gouvernement congolais à adopter et rendre public, dans les meilleurs délais, une feuille de route pour la mise en œuvre de toutes ces réformes, avec un chronogramme clair.

Monsieur le Secrétaire Général,

La résolution 2098 est un pas important de la communauté internationale dans l’accompagnement de notre pays vers le recouvrement de la paix et de la stabilité, mais beaucoup reste encore à faire. A commencer par la réalisation effective et rapide de tous les points énumérés dans cette résolution. Nous osons espérer que la mutation opérée dans la façon dont la communauté internationale perçoit la crise dans notre pays permettra une amélioration concrète de la situation. Notre souci est de nous défaire des chaînes qui empêchent depuis tant de décennies notre Nation de prendre son envol. Nous avons besoin, non pas d’une tutelle permanente, mais d’un soutien sincère des autres Nations du monde, pour réaliser ce rêve commun à notre génération.

Nous vous prions de bien vouloir agréer, Monsieur le Secrétaire Général, l’expression de notre considération hautement distinguée.

Fait le 3 avril 2013, à Goma (province du Nord-Kivu).

Pour La LUCHA, les signataires :

1. Fred Bauma Winga                                                                   6.Micheline Mwendike Kamate,
2. Jean-Mobert N. N’senga                                                        7.Luc Nkulula-wa-Mwamba
3.Chantal Faida Mulenga-Byuma                                             8.Fidèle Niyirema
4.François Lukaya N’yombo                                                      9.Claudia Chuma
5.Serge Kambale Sivyavuwa                                                     
                                                               

mardi 26 mars 2013

La Haye : Le "Terminator" plaide (déjà) non coupable !

Bosco Ntaganda lors de sa première comparution à La Haye.
Crédit photo : CPI. 
L'audience de première comparution dans l'affaire Procureur contre Bosco Ntaganda à la Cour internationale pénale a s'est tenue à La Haye aux Pays-Bas ce mardi 26 mars 2013 comme prévu. Bosco Ntaganda est apparu en costume sombre et chemise bleue foncée, les traits tirés comme à son ordinaire, osant rarement lever les yeux. 

L'audience de ce mardi était destinée à identifier le suspect Bosco Ntaganda, à s'assurer qu'il a été informé des crimes portés contre lui, et à l'informer de ses droits tels que consacrés par le Statut de Rome. A la question de savoir s'il avait été informé des crimes mis à sa charge, Bosco Ntaganda a répondu affirmativement : "j'en ai été informé mais je plaide non coupable parce que...", avant d'être interrompu par la présidente de la Chambre, la bulgare Ekaterina Trendafilova. Celle-ci lui a expliqué que le moment n'était pas encore venu de parler de son innocence ou de sa culpabilité, et que moment venu il aurait tout le temps pour s'exprimer en détail à ce sujet. Mais le ton du procès (si procès il y aura) est donné : le "Terminator" s'est peut-être rendu, mais il n'est pas prêt à accepter ce dont on l'accuse. Ce qui pourrait ne pas être sans conséquences sur le plan politique. Par exemple, des révélations sur de très probables implications de personnalités à Kinshasa et à l'étranger dans les évènements de l'Ituri. 

Le Général "congolais" ne plaidera pas en Lingala, ni en Français, mais bien en Kinyarwanda !

Appelé à décliner son identité, Bosco Ntaganda a dit qu'il ne portait que ces deux noms, attribués par ses parents. Il a indiqué être né au Rwanda, mais avoir grandi au Congo avant de conclure : "je suis un soldat Congolais; je suis Congolais". 

Quant à la langue dans laquelle il s'exprimera au cours des audiences, il a choisi le Kinyarwanda. "Choisi", dis-je ? C'est probablement la seule langue qu'il maîtrise vraiment. Le Kinyarwanda est une langue assez répandue dans l'Est de la RDC, mais elle n'est ni l'une des quatre langues nationales, ni la langue de l'armée (qui est le Lingala), encore moins la langue officielle (qui est le Français). Un "profane" du Congo s'expliquera difficilement comment un homme aussi inculte - Dieu sait s'il sait lire et écrire, même en Kinyarwanda - comment donc un tel homme peut atteindre le rang des officiers généraux dans l'armée d'un Etat digne de ce nom. C'est qu'en RDC, ce n'est pas un cas rare, bien au contraire : ne deviennent pas officiers supérieurs et généraux (que) ceux qui ont fréquenté des académies militaires ou effectué une carrière classique, mais ceux qui ont su démontrer leur degré de brutalité. Ca peut être au sein des groupes armés et des rébellions, mais il peut aussi s'agir des soldats de rang de l'armée nationale qui aspirent à la promotion à des grades supérieurs. 

Ce que la Cour reproche à Bosco Ntaganda comme crimes a donc plutôt constitué son tremplin et fait sa renommée. L'armée congolaise n'est-elle pas pleine de petits ou grands Terminator parvenus à de hautes charges après des parcours terribles dans les milices et les rébellions ! Après tout...qui est-ce qui attribue les grades aux officiers ? A-t-il eu besoin d'avoir un titre académique pour parvenir à la tête de l'Etat, où des professeurs d'universités se tiennent à ses pieds ? 

Ntaganda n'est pas un militaire formé dans une académie; c'est un soldat formé dans la brousse depuis son jeune âge et qui a fait le tour de pratiquement toutes les rébellions de la région : d'abord l'armée patriotique rwandaise, ensuite l'alliance des forces démocratiques de Laurent-Désiré Kabila, l'Union des patriotes congolais de Thomas Lubanga (en Ituri, où il est présumé avoir commis les crimes pour lesquels il est actuellement poursuivi), le Congrès national pour la défense du peuple de Laurent Nkunda, et enfin le Mouvement du 23 mars. Partout, il s'est avéré être un seigneur redoutable, intrépide et indimptable. 

La suite de l'affaire...

La Cour internationale pénale a indiqué que dans cette affaire, les audiences de confirmation de charges (où Bosco Ntaganda pourra enfin clamer longuement son innocence) débuteront le 23 septembre 2013. Elles serviront, pour la Chambre préliminaire, à déterminer s'il y a des raisons sérieuses de croire que le suspect Bosco Ntaganda a commis les crimes qui lui sont reprochés, afin de l'envoyer éventuellement en Chambre de première instance pour instruction et jugement. 

Les victimes Ituriennes de ses crimes devront donc s'armer de davantage de patience (sept ans d'attente ne suffisent pas). Celles du Kivu, quant à elles, garderont les yeux rivés au Bureau du procureur qui serait (encore) entrain de mener ses enquêtes. Comme si les faits commis dans le Kivu étaient enfuis plus loin que le coltan ! C'est cela, la parodie de justice qu'offre si chèrement la "communauté internationale" aux populations de l'Est  de la RDC... Qui les plaindra ? Ce n'est tout de même pas leur gouvernement, cet autre...bourreau. 

lundi 25 mars 2013

Bosco Ntaganda à la disposition de la Cour pénale internationale : indifférence et méfiance de la population dans l’Est de la RD Congo


La reddition, lundi le 18 mars 2013 à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Kigali, de celui que l’on surnomme le « Terminator » a surpris plus d’une personne, autant qu’elle a suscité des réactions tous azimuts de réjouissance et de soulagement de part le monde. Les Nations-Unies, les Etats, les organisations de défense des droits de l’Homme, la Cour pénale internationale, …tout le monde a salué une « bonne nouvelle » pour les victimes de ses crimes, un « pas vers la fin de l’impunité », une « victoire de la justice », un « message fort envers ceux qui commettent des crimes dans cette région », et que sais-je encore. Même le gouvernement Congolais, responsable en grande partie de la grossière impunité dont Bosco Ntaganda a bénéficiée a joint sans remords sa voix au concert de réjouissances pour la circonstance.

Mais la mise à la disposition de la Cour pénale internationale du Général Bosco Ntaganda représente-t-elle réellement un évènement qu’il faille célébrer autant pour les populations meurtries de l’Est de la République Démocratique du Congo qui aspirent effectivement à la restauration de la paix et de la stabilité dans leur contrée ? Ou alors, s’il est vrai que l’impunité des criminels notoires est l’un des principales articulations du cycle des guerres et des violences dans l’Est du Congo, en quoi la reddition et le transfert de Bosco Ntaganda procèdent-ils d’une dynamique de mettre effectivement fin à l’impunité ? La réponse à ces interrogations – parmi tant d’autres – explique le sentiment d’indifférence et de méfiance qui anime la majorité de la population de l’Est de la RD Congo face un développement dont, logiquement, elle était censée être la première à se réjouir. 
  
La turpitude et l’impuissance du gouvernement congolais 

Mettre fin à l’impunité, cela suppose une volonté manifeste de la part des autorités intéressées, et la mise en œuvre effective de leurs pouvoirs pour rechercher, arrêter, juger et condamner les auteurs de crimes commis. En l’occurrence, les autorités congolaises savaient que Bosco Ntaganda avait commis des crimes odieux en Ituri – en tout cas qu’il en était soupçonné par la Cour pénale internationale, qui avait lancé un mandat d’arrêt contre lui en 2006. Mais plutôt que de le rechercher, de l’arrêter et de le transférer à La Haye (faute de pouvoir le juger elles-mêmes), elles ont trouvé plus commode de transiger avec lui…au nom de la paix ! 

Bosco Ntaganda, a été publiquement défendu et protégé par le président Joseph Kabila, soi-disant garant de la justice et des lois. Promu au grade de Général au sein de l’armée nationale (en dépit de sa nationalité rwandaise d’après les documents officiels de la Cour pénale internationale), « Terminator » a été chargé de diriger les « opérations Amani » censées pacifier son abattoir de région. Quelle ironie ! Quel mépris pour la paix et la justice, et pour ses innombrables victimes congolaises ! Le comble, c’est que ni le Parlement, ni le pouvoir judiciaire n’ont eu, en tant qu’institutions, le courage de dénoncer cette situation.

Même ainsi, Bosco Ntaganda et ses acolytes ont continué de commettre des crimes de sang et des crimes économiques au Nord-Kivu, voire au-delà : meurtres, enlèvements, viols, tortures, pillages, mafias diverses … Ils sont restés déployés dans l’Est du Congo envers et contre tout, entretenant une armée, et parfois une administration parallèles, et gérant des réseaux d’exploitation et de commerce illicites des minerais. Les autorités congolaises étaient conscientes de cela, et la société civile congolaise comme différentes organisations de défense des droits de l’Homme n’ont jamais eu de cesse à documenter ces crimes et à exiger que Bosco Ntaganda fût arrêté. Mais Bosco Ntaganda a continué de vivre et de circuler paisiblement à Goma, aux yeux de tous.

Au début de l’année 2012, la pression était devenue de plus en plus grande sur les autorités congolaises, et spécialement sur le président Joseph Kabila, pour que Bosco Ntaganda soit arrêté et jugé. Là encore, tout en feignant vouloir l’arrêter, les autorités congolaises semblent avoir tout fait pour lui permettre de s’enfuir. Le M23 est né : les autorités congolaises l’ont vu prendre de l’importance et s’affirmer comme rébellion, sans nullement sembler être pressé ou sérieusement préoccupés d’en finir. En l’espace d’une année, de nombreux autres crimes ont été commis sous ce nouveau label sur lequel planait l’ombre de Bosco Ntaganda, ou indirectement par ses effets (naissance de nouveaux groupes armés, et résurgence d’anciens partout dans le Kivu).

Ainsi donc, jusqu’à sa reddition – libre ou téléguidée, peu importe – Bosco Ntaganda aura maîtrisé les autorités congolaises, plutôt que le contraire. Il a nargué tout le monde (sauf peut-être ses parrains rwandais). Les autorités congolaises n’ont absolument rien fait pour qu’il soit arrêté et traduit devant la justice. Lorsqu’elles l’avaient à leur disposition, elles n’avaient aucune intention de l’arrêter ; et lorsqu’il leur est venu un semblant d’intention de l’arrêter, elles l’ont laissé s’enfuir avec la certitude de ne pas pouvoir le rattraper (puisqu’elles ne peuvent même pas affronter la rébellion qu’il a créée).

Dans ces conditions je trouve absurde, voire insultant, que les gens osent voir dans la remise de Bosco Ntaganda à la Cour pénale internationale, via Kigali et l’ambassade américaine, un quelconque signe de la fin de l’impunité des crimes internationaux en RDC. Là où l’Etat ne peut pas ou ne veut pas arrêter les criminels (à commencer par ceux qu’il côtoie), il n’y a franchement aucun espoir de justice. Vue du Congo, la remise de Bosco Ntaganda est purement et simplement un accident, un fait inattendu et non-souhaitable qui n’a rien à faire avec une volonté (et une capacité) de mettre fin à l’impunité de la part des autorités congolaises. On ne peut pas prétendre aller dans le sens de mettre fin à l’impunité quand on attend des criminels qu’ils décident eux-mêmes, au moment et dans les conditions qu’ils veulent, d’accepter ou non de se mettre à la disposition de la justice.  

Tant d’autres « Terminator » au Congo : on attendra qu’ils se rendent…

Bosco Ntaganda était certes une épine dans l’Est de la RDC, et a dû jouer un rôle important dans les guerres et les violences qui s’y sont produites ces dix dernières années. Mais de là à penser que son extirpation suffit à marquer la fin de l’impunité, ou que c’est « un tournent majeur » dans la recherche de la paix et de la stabilité dans cette région, il y a un pas que seuls les naïfs sont peuvent se permettre de franchir. En tout cas, les populations de l’Est de la RDC ne se fait aucune illusion : l’absence de Ntaganda ne va rien changer à leur situation, pas même à celle de ses victimes directes, plus spécialement.

L’une des raisons de ce scepticisme – j’allais dire ce réalisme –, c’est le fait qu’il y a bien plus de « Terminator » dans l’Est de la RDC qu’on ne le dit. Pas qu’on ne le sait pas, mais parce que ce n’est pas politiquement « opportun », ou urgent, ou tout simplement parce que les médias et la communauté internationale préfèrent regarder ailleurs. Depuis 1993 jusqu’à ce jour, ce sont des millions de congolais qui ont été tués dans différentes guerres et violences successives. Mais la justice nationale est trop limitée, il n’y a pas eu de tribunal international spécial pour le Congo comme certains le souhaiteraient, et la Cour pénale internationale titube encore sur ses pas.

Laurent Nkunda, Jules Mutebutsi, Sultani Makenga, Séraphin Mirindi, Innocent Kaina, Baudouin Ngaruye sont-ils moins « Terminator » que leur frère d’armes et maître Bosco Ntaganda ? Qu’en est-ils de ceux qui sont cités, par exemple, dans le rapport Mapping des Nations-Unies sorti en 2010 mais resté lettre-morte jusqu’à ce jour ? (En particulier l’armée rwandaise, avec à sa tête le président Paul Kagame et les officiers supérieurs comme James Kabarebe, Faustin Kayumba, Charles Kayonga, Jack Nziza, et d’autres). C’est sans citer les commandants des forces démocratiques pour la libération du Rwanda, les innombrables chefs rebelles Mayi-Mayi, les officiers de l’armée congolaise, etc.
Tous ces sinistres criminels, se rendront-ils jamais, eux aussi, pour que les populations de l’Est de la RDC espèrent enfin obtenir la justice ? Ce n’est pas pensable. Il faut bien qu’il y ait un Etat (dont ils ne font pas partie) qui soit à mesure de les soumettre, et non pas à couvrir de galons leurs lamentables épaules.

La justice internationale et ses aberrations

D’emblée, il est évident qu’aucun châtiment ne peut réparer ce que Bosco Ntaganda et ses acolytes ont commis comme crimes dans l’Est de la RD Congo. Mais au-delà de cela, combien d’années durera son procès ? De combien d’avocats bénéficiera-t-il, dans quel luxe relatif vivra-t-il, et combien de millions de dollars engloutira ce procès, pendant que ses victimes continueront de vivoter dans le dénuement, l’insécurité et la misère ? Le Bureau du procureur ne commettra-t-il pas de ces bourdes qui aboutiront à son acquittement ou à sa condamnation à une peine dérisoire ? Quelle sera la place des victimes dans ce procès ? Seront-elles dédommagées un tant soit peu ? Connaîtront-elles jamais toute la vérité sur les faits, sur les leurs disparus, sur les éventuels commanditaires de ces guerres et ces violences atroces dont Bosco Ntaganda ne pourrait être que l’un des exécutants ?

Ce sont autant de questions que les populations de l’Est de la RDC se posent légitimement. Elles ont l’expérience pas très reluisante des précédents procès des Congolais Thomas Lubanga, Matthieu Ngudjolo et Germain Katanga. Mais on leur a dit aussi que Bosco ne serait poursuivi « dans un premier temps » que pour les crimes commis entre 2002 et 2003 en Ituri. Au Nord-Kivu, on peut encore attendre. Mais combien de temps ? Et pour quel résultat ? Autant d’interrogations et de doutes qui ne laissent que trop peu de place à l’espoir d’une véritable justice, aux antipodes de l’impunité et à la croisée de la paix.

Justice, l’autre nom de la paix 

Les autorités congolaises se sont jusqu’ici comportées en prédateurs, autant que les milliers de criminels qui versent sans vergogne le sang des Congolais innocents. Elles choisissent des raccourcis (intégration des miliciens, promotion des seigneurs de guerre, accords compromettants avec certains groupes et Etats, bradage de la justice au nom d’une paix qui s’avère toujours imparfaite et éphémère, etc.).

La paix a un prix. Ce n’est pas la lâcheté, la facilité, la compromission, l’entente avec des criminels. C’est au contraire oser la justice, faire des réformes pour déraciner les causes profondes des conflits au nombre desquelles se trouve l’impunité. Ce courage manque cruellement aux autorités congolaises, qui, hélas, s’obstinent à ne rien apprendre des expériences du passé et répètent bêtement les mêmes erreurs.  

Avec la reddition de Bosco Ntaganda, on a au moins deux gagnants : le Rwanda, qui essaie de démentir, non sans succès, les appréhensions de la communauté internationale sur son rôle dans la déstabilisation de la RDC en se faisant mine d’être partie de la solution plutôt que du problème. En l’occurrence, que Bosco Ntaganda se soit rendu au Rwanda ; que le Rwanda ne se soit pas opposé à son transfert à la CPI, quoique n’étant pas signataire du statut de Rome, ce ne sont pas des faits anodins. Si Bosco Ntaganda avait une mission à accomplir pour le Rwanda, il l’a accomplie. Il peut donc passer le témoin. Et Dieu sait si, avant sa remise à l’ambassade américaine, Bosco Ntaganda n’a pas été conditionné pour ce qu’il devra dire ou ne pas dire à La Haye !

L’autre gagnant s’appelle Sultani Makenga, l’autre « Terminator » de l’Est de la RDC, contre qui il n’existe pas (encore) de mandat d’arrêt international. Il est désormais sans véritable challenger à la tête du M23. Ce n’est pas pour rien qu’aussitôt Bosco Ntaganda mis hors-jeu, le médiateur ougandais a annoncé la reconnaissance de la délégation de l’aile Makenga à Kampala, et que la reprise des pourparlers a été annoncée pour cette semaine. Un accord avec le camp Makenga n’est plus donc qu’une question de jours. Un accord qui devrait consacrer de nouveau l’intégration des éléments du M23 (à Kinshasa on ne parle plus de « l’agression »), à l’attribution de grades, à l’insertion à des postes politiques, à l’amnistie, etc. Presqu’exactement comme il y a quatre ans, à la faveur de l’accord du 23 mars 2009. Le gouvernement congolais semble résolu à signer un tel accord. Son rapprochement avec Sultani Makenga est évident. Qui parlera de justice pour les crimes commis pas Sultani Makenga et ses troupes ? Qui rappellera que Makenga et Laurent Nkunda, la personna non grata d’il y a quelques années, sont comme un seul homme ? Aura-t-on supprimé les raisons à la base de la naissance du M23 et arrêté les « causes profondes » du cycle de guerres et de violences ? Absolument non.     

En somme, la reddition de Bosco Ntaganda va servir de prétexte à ménager d’autres criminels à signer la paix pour encore un mois, un an, en attendant le prochain couaque et la résurgence d’une autre rébellion. La solution aux crises sécuritaires persistantes en RDC est encore très loin de portée. Et tant que les Congolais auront un Joseph Kabila comme président, des parlementaires cupides, une armée d’affairistes et d’amateurs, une population naïve et attentiste, on peut oublier tout changement significatif.