Translate

mardi 26 mars 2013

La Haye : Le "Terminator" plaide (déjà) non coupable !

Bosco Ntaganda lors de sa première comparution à La Haye.
Crédit photo : CPI. 
L'audience de première comparution dans l'affaire Procureur contre Bosco Ntaganda à la Cour internationale pénale a s'est tenue à La Haye aux Pays-Bas ce mardi 26 mars 2013 comme prévu. Bosco Ntaganda est apparu en costume sombre et chemise bleue foncée, les traits tirés comme à son ordinaire, osant rarement lever les yeux. 

L'audience de ce mardi était destinée à identifier le suspect Bosco Ntaganda, à s'assurer qu'il a été informé des crimes portés contre lui, et à l'informer de ses droits tels que consacrés par le Statut de Rome. A la question de savoir s'il avait été informé des crimes mis à sa charge, Bosco Ntaganda a répondu affirmativement : "j'en ai été informé mais je plaide non coupable parce que...", avant d'être interrompu par la présidente de la Chambre, la bulgare Ekaterina Trendafilova. Celle-ci lui a expliqué que le moment n'était pas encore venu de parler de son innocence ou de sa culpabilité, et que moment venu il aurait tout le temps pour s'exprimer en détail à ce sujet. Mais le ton du procès (si procès il y aura) est donné : le "Terminator" s'est peut-être rendu, mais il n'est pas prêt à accepter ce dont on l'accuse. Ce qui pourrait ne pas être sans conséquences sur le plan politique. Par exemple, des révélations sur de très probables implications de personnalités à Kinshasa et à l'étranger dans les évènements de l'Ituri. 

Le Général "congolais" ne plaidera pas en Lingala, ni en Français, mais bien en Kinyarwanda !

Appelé à décliner son identité, Bosco Ntaganda a dit qu'il ne portait que ces deux noms, attribués par ses parents. Il a indiqué être né au Rwanda, mais avoir grandi au Congo avant de conclure : "je suis un soldat Congolais; je suis Congolais". 

Quant à la langue dans laquelle il s'exprimera au cours des audiences, il a choisi le Kinyarwanda. "Choisi", dis-je ? C'est probablement la seule langue qu'il maîtrise vraiment. Le Kinyarwanda est une langue assez répandue dans l'Est de la RDC, mais elle n'est ni l'une des quatre langues nationales, ni la langue de l'armée (qui est le Lingala), encore moins la langue officielle (qui est le Français). Un "profane" du Congo s'expliquera difficilement comment un homme aussi inculte - Dieu sait s'il sait lire et écrire, même en Kinyarwanda - comment donc un tel homme peut atteindre le rang des officiers généraux dans l'armée d'un Etat digne de ce nom. C'est qu'en RDC, ce n'est pas un cas rare, bien au contraire : ne deviennent pas officiers supérieurs et généraux (que) ceux qui ont fréquenté des académies militaires ou effectué une carrière classique, mais ceux qui ont su démontrer leur degré de brutalité. Ca peut être au sein des groupes armés et des rébellions, mais il peut aussi s'agir des soldats de rang de l'armée nationale qui aspirent à la promotion à des grades supérieurs. 

Ce que la Cour reproche à Bosco Ntaganda comme crimes a donc plutôt constitué son tremplin et fait sa renommée. L'armée congolaise n'est-elle pas pleine de petits ou grands Terminator parvenus à de hautes charges après des parcours terribles dans les milices et les rébellions ! Après tout...qui est-ce qui attribue les grades aux officiers ? A-t-il eu besoin d'avoir un titre académique pour parvenir à la tête de l'Etat, où des professeurs d'universités se tiennent à ses pieds ? 

Ntaganda n'est pas un militaire formé dans une académie; c'est un soldat formé dans la brousse depuis son jeune âge et qui a fait le tour de pratiquement toutes les rébellions de la région : d'abord l'armée patriotique rwandaise, ensuite l'alliance des forces démocratiques de Laurent-Désiré Kabila, l'Union des patriotes congolais de Thomas Lubanga (en Ituri, où il est présumé avoir commis les crimes pour lesquels il est actuellement poursuivi), le Congrès national pour la défense du peuple de Laurent Nkunda, et enfin le Mouvement du 23 mars. Partout, il s'est avéré être un seigneur redoutable, intrépide et indimptable. 

La suite de l'affaire...

La Cour internationale pénale a indiqué que dans cette affaire, les audiences de confirmation de charges (où Bosco Ntaganda pourra enfin clamer longuement son innocence) débuteront le 23 septembre 2013. Elles serviront, pour la Chambre préliminaire, à déterminer s'il y a des raisons sérieuses de croire que le suspect Bosco Ntaganda a commis les crimes qui lui sont reprochés, afin de l'envoyer éventuellement en Chambre de première instance pour instruction et jugement. 

Les victimes Ituriennes de ses crimes devront donc s'armer de davantage de patience (sept ans d'attente ne suffisent pas). Celles du Kivu, quant à elles, garderont les yeux rivés au Bureau du procureur qui serait (encore) entrain de mener ses enquêtes. Comme si les faits commis dans le Kivu étaient enfuis plus loin que le coltan ! C'est cela, la parodie de justice qu'offre si chèrement la "communauté internationale" aux populations de l'Est  de la RDC... Qui les plaindra ? Ce n'est tout de même pas leur gouvernement, cet autre...bourreau. 

lundi 25 mars 2013

Bosco Ntaganda à la disposition de la Cour pénale internationale : indifférence et méfiance de la population dans l’Est de la RD Congo


La reddition, lundi le 18 mars 2013 à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Kigali, de celui que l’on surnomme le « Terminator » a surpris plus d’une personne, autant qu’elle a suscité des réactions tous azimuts de réjouissance et de soulagement de part le monde. Les Nations-Unies, les Etats, les organisations de défense des droits de l’Homme, la Cour pénale internationale, …tout le monde a salué une « bonne nouvelle » pour les victimes de ses crimes, un « pas vers la fin de l’impunité », une « victoire de la justice », un « message fort envers ceux qui commettent des crimes dans cette région », et que sais-je encore. Même le gouvernement Congolais, responsable en grande partie de la grossière impunité dont Bosco Ntaganda a bénéficiée a joint sans remords sa voix au concert de réjouissances pour la circonstance.

Mais la mise à la disposition de la Cour pénale internationale du Général Bosco Ntaganda représente-t-elle réellement un évènement qu’il faille célébrer autant pour les populations meurtries de l’Est de la République Démocratique du Congo qui aspirent effectivement à la restauration de la paix et de la stabilité dans leur contrée ? Ou alors, s’il est vrai que l’impunité des criminels notoires est l’un des principales articulations du cycle des guerres et des violences dans l’Est du Congo, en quoi la reddition et le transfert de Bosco Ntaganda procèdent-ils d’une dynamique de mettre effectivement fin à l’impunité ? La réponse à ces interrogations – parmi tant d’autres – explique le sentiment d’indifférence et de méfiance qui anime la majorité de la population de l’Est de la RD Congo face un développement dont, logiquement, elle était censée être la première à se réjouir. 
  
La turpitude et l’impuissance du gouvernement congolais 

Mettre fin à l’impunité, cela suppose une volonté manifeste de la part des autorités intéressées, et la mise en œuvre effective de leurs pouvoirs pour rechercher, arrêter, juger et condamner les auteurs de crimes commis. En l’occurrence, les autorités congolaises savaient que Bosco Ntaganda avait commis des crimes odieux en Ituri – en tout cas qu’il en était soupçonné par la Cour pénale internationale, qui avait lancé un mandat d’arrêt contre lui en 2006. Mais plutôt que de le rechercher, de l’arrêter et de le transférer à La Haye (faute de pouvoir le juger elles-mêmes), elles ont trouvé plus commode de transiger avec lui…au nom de la paix ! 

Bosco Ntaganda, a été publiquement défendu et protégé par le président Joseph Kabila, soi-disant garant de la justice et des lois. Promu au grade de Général au sein de l’armée nationale (en dépit de sa nationalité rwandaise d’après les documents officiels de la Cour pénale internationale), « Terminator » a été chargé de diriger les « opérations Amani » censées pacifier son abattoir de région. Quelle ironie ! Quel mépris pour la paix et la justice, et pour ses innombrables victimes congolaises ! Le comble, c’est que ni le Parlement, ni le pouvoir judiciaire n’ont eu, en tant qu’institutions, le courage de dénoncer cette situation.

Même ainsi, Bosco Ntaganda et ses acolytes ont continué de commettre des crimes de sang et des crimes économiques au Nord-Kivu, voire au-delà : meurtres, enlèvements, viols, tortures, pillages, mafias diverses … Ils sont restés déployés dans l’Est du Congo envers et contre tout, entretenant une armée, et parfois une administration parallèles, et gérant des réseaux d’exploitation et de commerce illicites des minerais. Les autorités congolaises étaient conscientes de cela, et la société civile congolaise comme différentes organisations de défense des droits de l’Homme n’ont jamais eu de cesse à documenter ces crimes et à exiger que Bosco Ntaganda fût arrêté. Mais Bosco Ntaganda a continué de vivre et de circuler paisiblement à Goma, aux yeux de tous.

Au début de l’année 2012, la pression était devenue de plus en plus grande sur les autorités congolaises, et spécialement sur le président Joseph Kabila, pour que Bosco Ntaganda soit arrêté et jugé. Là encore, tout en feignant vouloir l’arrêter, les autorités congolaises semblent avoir tout fait pour lui permettre de s’enfuir. Le M23 est né : les autorités congolaises l’ont vu prendre de l’importance et s’affirmer comme rébellion, sans nullement sembler être pressé ou sérieusement préoccupés d’en finir. En l’espace d’une année, de nombreux autres crimes ont été commis sous ce nouveau label sur lequel planait l’ombre de Bosco Ntaganda, ou indirectement par ses effets (naissance de nouveaux groupes armés, et résurgence d’anciens partout dans le Kivu).

Ainsi donc, jusqu’à sa reddition – libre ou téléguidée, peu importe – Bosco Ntaganda aura maîtrisé les autorités congolaises, plutôt que le contraire. Il a nargué tout le monde (sauf peut-être ses parrains rwandais). Les autorités congolaises n’ont absolument rien fait pour qu’il soit arrêté et traduit devant la justice. Lorsqu’elles l’avaient à leur disposition, elles n’avaient aucune intention de l’arrêter ; et lorsqu’il leur est venu un semblant d’intention de l’arrêter, elles l’ont laissé s’enfuir avec la certitude de ne pas pouvoir le rattraper (puisqu’elles ne peuvent même pas affronter la rébellion qu’il a créée).

Dans ces conditions je trouve absurde, voire insultant, que les gens osent voir dans la remise de Bosco Ntaganda à la Cour pénale internationale, via Kigali et l’ambassade américaine, un quelconque signe de la fin de l’impunité des crimes internationaux en RDC. Là où l’Etat ne peut pas ou ne veut pas arrêter les criminels (à commencer par ceux qu’il côtoie), il n’y a franchement aucun espoir de justice. Vue du Congo, la remise de Bosco Ntaganda est purement et simplement un accident, un fait inattendu et non-souhaitable qui n’a rien à faire avec une volonté (et une capacité) de mettre fin à l’impunité de la part des autorités congolaises. On ne peut pas prétendre aller dans le sens de mettre fin à l’impunité quand on attend des criminels qu’ils décident eux-mêmes, au moment et dans les conditions qu’ils veulent, d’accepter ou non de se mettre à la disposition de la justice.  

Tant d’autres « Terminator » au Congo : on attendra qu’ils se rendent…

Bosco Ntaganda était certes une épine dans l’Est de la RDC, et a dû jouer un rôle important dans les guerres et les violences qui s’y sont produites ces dix dernières années. Mais de là à penser que son extirpation suffit à marquer la fin de l’impunité, ou que c’est « un tournent majeur » dans la recherche de la paix et de la stabilité dans cette région, il y a un pas que seuls les naïfs sont peuvent se permettre de franchir. En tout cas, les populations de l’Est de la RDC ne se fait aucune illusion : l’absence de Ntaganda ne va rien changer à leur situation, pas même à celle de ses victimes directes, plus spécialement.

L’une des raisons de ce scepticisme – j’allais dire ce réalisme –, c’est le fait qu’il y a bien plus de « Terminator » dans l’Est de la RDC qu’on ne le dit. Pas qu’on ne le sait pas, mais parce que ce n’est pas politiquement « opportun », ou urgent, ou tout simplement parce que les médias et la communauté internationale préfèrent regarder ailleurs. Depuis 1993 jusqu’à ce jour, ce sont des millions de congolais qui ont été tués dans différentes guerres et violences successives. Mais la justice nationale est trop limitée, il n’y a pas eu de tribunal international spécial pour le Congo comme certains le souhaiteraient, et la Cour pénale internationale titube encore sur ses pas.

Laurent Nkunda, Jules Mutebutsi, Sultani Makenga, Séraphin Mirindi, Innocent Kaina, Baudouin Ngaruye sont-ils moins « Terminator » que leur frère d’armes et maître Bosco Ntaganda ? Qu’en est-ils de ceux qui sont cités, par exemple, dans le rapport Mapping des Nations-Unies sorti en 2010 mais resté lettre-morte jusqu’à ce jour ? (En particulier l’armée rwandaise, avec à sa tête le président Paul Kagame et les officiers supérieurs comme James Kabarebe, Faustin Kayumba, Charles Kayonga, Jack Nziza, et d’autres). C’est sans citer les commandants des forces démocratiques pour la libération du Rwanda, les innombrables chefs rebelles Mayi-Mayi, les officiers de l’armée congolaise, etc.
Tous ces sinistres criminels, se rendront-ils jamais, eux aussi, pour que les populations de l’Est de la RDC espèrent enfin obtenir la justice ? Ce n’est pas pensable. Il faut bien qu’il y ait un Etat (dont ils ne font pas partie) qui soit à mesure de les soumettre, et non pas à couvrir de galons leurs lamentables épaules.

La justice internationale et ses aberrations

D’emblée, il est évident qu’aucun châtiment ne peut réparer ce que Bosco Ntaganda et ses acolytes ont commis comme crimes dans l’Est de la RD Congo. Mais au-delà de cela, combien d’années durera son procès ? De combien d’avocats bénéficiera-t-il, dans quel luxe relatif vivra-t-il, et combien de millions de dollars engloutira ce procès, pendant que ses victimes continueront de vivoter dans le dénuement, l’insécurité et la misère ? Le Bureau du procureur ne commettra-t-il pas de ces bourdes qui aboutiront à son acquittement ou à sa condamnation à une peine dérisoire ? Quelle sera la place des victimes dans ce procès ? Seront-elles dédommagées un tant soit peu ? Connaîtront-elles jamais toute la vérité sur les faits, sur les leurs disparus, sur les éventuels commanditaires de ces guerres et ces violences atroces dont Bosco Ntaganda ne pourrait être que l’un des exécutants ?

Ce sont autant de questions que les populations de l’Est de la RDC se posent légitimement. Elles ont l’expérience pas très reluisante des précédents procès des Congolais Thomas Lubanga, Matthieu Ngudjolo et Germain Katanga. Mais on leur a dit aussi que Bosco ne serait poursuivi « dans un premier temps » que pour les crimes commis entre 2002 et 2003 en Ituri. Au Nord-Kivu, on peut encore attendre. Mais combien de temps ? Et pour quel résultat ? Autant d’interrogations et de doutes qui ne laissent que trop peu de place à l’espoir d’une véritable justice, aux antipodes de l’impunité et à la croisée de la paix.

Justice, l’autre nom de la paix 

Les autorités congolaises se sont jusqu’ici comportées en prédateurs, autant que les milliers de criminels qui versent sans vergogne le sang des Congolais innocents. Elles choisissent des raccourcis (intégration des miliciens, promotion des seigneurs de guerre, accords compromettants avec certains groupes et Etats, bradage de la justice au nom d’une paix qui s’avère toujours imparfaite et éphémère, etc.).

La paix a un prix. Ce n’est pas la lâcheté, la facilité, la compromission, l’entente avec des criminels. C’est au contraire oser la justice, faire des réformes pour déraciner les causes profondes des conflits au nombre desquelles se trouve l’impunité. Ce courage manque cruellement aux autorités congolaises, qui, hélas, s’obstinent à ne rien apprendre des expériences du passé et répètent bêtement les mêmes erreurs.  

Avec la reddition de Bosco Ntaganda, on a au moins deux gagnants : le Rwanda, qui essaie de démentir, non sans succès, les appréhensions de la communauté internationale sur son rôle dans la déstabilisation de la RDC en se faisant mine d’être partie de la solution plutôt que du problème. En l’occurrence, que Bosco Ntaganda se soit rendu au Rwanda ; que le Rwanda ne se soit pas opposé à son transfert à la CPI, quoique n’étant pas signataire du statut de Rome, ce ne sont pas des faits anodins. Si Bosco Ntaganda avait une mission à accomplir pour le Rwanda, il l’a accomplie. Il peut donc passer le témoin. Et Dieu sait si, avant sa remise à l’ambassade américaine, Bosco Ntaganda n’a pas été conditionné pour ce qu’il devra dire ou ne pas dire à La Haye !

L’autre gagnant s’appelle Sultani Makenga, l’autre « Terminator » de l’Est de la RDC, contre qui il n’existe pas (encore) de mandat d’arrêt international. Il est désormais sans véritable challenger à la tête du M23. Ce n’est pas pour rien qu’aussitôt Bosco Ntaganda mis hors-jeu, le médiateur ougandais a annoncé la reconnaissance de la délégation de l’aile Makenga à Kampala, et que la reprise des pourparlers a été annoncée pour cette semaine. Un accord avec le camp Makenga n’est plus donc qu’une question de jours. Un accord qui devrait consacrer de nouveau l’intégration des éléments du M23 (à Kinshasa on ne parle plus de « l’agression »), à l’attribution de grades, à l’insertion à des postes politiques, à l’amnistie, etc. Presqu’exactement comme il y a quatre ans, à la faveur de l’accord du 23 mars 2009. Le gouvernement congolais semble résolu à signer un tel accord. Son rapprochement avec Sultani Makenga est évident. Qui parlera de justice pour les crimes commis pas Sultani Makenga et ses troupes ? Qui rappellera que Makenga et Laurent Nkunda, la personna non grata d’il y a quelques années, sont comme un seul homme ? Aura-t-on supprimé les raisons à la base de la naissance du M23 et arrêté les « causes profondes » du cycle de guerres et de violences ? Absolument non.     

En somme, la reddition de Bosco Ntaganda va servir de prétexte à ménager d’autres criminels à signer la paix pour encore un mois, un an, en attendant le prochain couaque et la résurgence d’une autre rébellion. La solution aux crises sécuritaires persistantes en RDC est encore très loin de portée. Et tant que les Congolais auront un Joseph Kabila comme président, des parlementaires cupides, une armée d’affairistes et d’amateurs, une population naïve et attentiste, on peut oublier tout changement significatif.   




mardi 12 février 2013

Masisi, Nord-Kivu : Pacte pour la paix, ou alliance contre les Tutsi ?

"Masisi, le sang et les larmes, cela ne te ressemble pas !".
Un troupeau de vaches paissent sur une colline, près de Rubaya (Masisi).
Photo : octobre 2012 - J.Mobert.


Un pacte de non-agression mutuelle a été signé, mardi 5 février 2013, entre plusieurs groupes armés opérant dans le territoire de Masisi, dans la région du Nord-Kivu. Ce pacte vise à mettre un terme aux affrontements meurtriers et aux rivalités récurrentes entre les principaux groupes tribaux de Masisi, notamment les Hutu, les Hunde, les Nyanga et les Tembo (à l’exception notable des Tutsi). Le territoire de Masisi est l’une des parties les plus affectées par les conflits ethniques et identitaires dans l’Est de la République Démocratique du Congo, et cela depuis les années 1990, bien avant l’embrasement généralisé de la région. Que ce soient les leaders des groupes armés concernés, les autorités provinciales et les notables locaux, ou encore les différentes organisations impliquées dans la recherche de la paix dans ce territoire, tout le monde a salué la signature de cet accord sans précedent. 

Le général Janvier Kalairi, chef de l’Alliance des Patriotes pour un Congo Libre et Souverain (APCLS, d’obédience Hunde) a déclaré à l’Agence France Presse : "Nous demandons à la population d'oublier les erreurs du passé. Il n'y a plus de Nyatura ou d'APCLS, ni de Hutus et de Hundes. Pour l'instant, nous sommes tous membres d'une même famille". Avec le même enthousiasme, le chef du groupe Nyatura (d’obédience Hutu), a affirmé à la même Agence que ce jour "marquait la fin du tribalisme dans le Masisi", avant d’agrémenter : "Nous devons apporter la paix à la région et nous aimer comme des frères et sœurs". Y a-t-il des raisons d’espérer que ce pacte inaugure véritablement l’ère d’une paix durable dans cette magnifique et riche contrée, ensanglantée par des décennies de conflits et de violences ? Mais curieusement, ces groupes ont crée un nouveau groupe qu’ils ont dénommé Alliance des Patriotes contre la balkanisation du Congo (APCBCO), dont on ne connaît pas encore les contours réels.

Hunde, Hutu Tembo, Nyanga, à l’unisson

L’histoire entre les communautés tribales du Masisi est très tumultueuse : entre les Hunde et les Hutu, entre ces derniers et les Tutsi, les Nyanga ou les Tembo, entre les Banyarwanda (Hutu et Tutsi) et tous les autres, etc. Les causes sont aussi nombreuses : conflits fonciers entre les « autochtones » et les « immigrés », les propriétaires coutumiers et les cessionnaires, entre les agriculteurs et les éleveurs, entre les propriétaires, etc. ; conflits identitaires ; luttes de pouvoir ou d’influence ; … Ensuite il y a eu des événements qui n’ont pas arrangé les choses, bien au contraire : La « guerre de libération du Rwanda » au début des années 1990 et l’effort de guerre (financier, mais surtout humain) consenti par les Tutsi du Masisi à leurs frères ; l’arrivée massive dans ce territoire des réfugiés Hutu rwandais à partir de 1994 ; les expéditions meurtrières de l’armée rwandaise entre 1996 et 2003 ; et enfin les rébellions Tutsi du CNDP (2004-2009) et, actuellement, du M23. A cela s’ajoute le boom du Coltan ces dernières années ; un minerai dont regorgent en abondance les collines verdoyantes de cette « Suisse d’Afrique », et dont les luttes souvent déloyales pour l’exploitation n’ont pas manqué d’ajouter de la poudre au feu.   

De nombreuses tentatives de concilier les communautés tribales du Masisi ont échoué par le passé. Soit parce que la méfiance était trop importante entre elles, soit parce que les pouvoirs publics ne s’y étaient pas suffisamment impliqués, soit encore à cause des interférences pour des fins politiciennes ou économiques. A cet égard, l’accord qui vient d’être signé est historique. En effet, outre qu’il donne désormais un semblant d’entente entre les principaux groupes armés, correspondant aux principaux groupes tribaux de Masisi (APCLS, FDDH/Nyatura, Rahiyaa-Mutomboki, FDC-Guides, et une faction de déserteurs des FARDC), il arrive à un moment où les autorités congolaises ont plus que jamais besoin de cohésion des forces pour faire face à aux forces étrangères ou réputées telles, en l’occurrence les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR) et surtout le M23. Déjà, dans ce but précis, les autorités congolaises essayaient depuis plusieurs mois de convaincre Janvier Karairi et ses hommes ainsi que les combattants Nyatura de rejoindre les Forces armées de la RD Congo. Selon plusieurs informations, les combattants de ces deux groupes avaient pris part aux combats ayant opposé les FARDC au M23 au mois de novembre 2012 à Goma et ses environs. Peu avant l’offensive du M23 sur Goma et Sake dans cette période, ce sont des milliers de combattants de ces deux groupes armés qui avaient été rassemblés à Ngungu et Mushaki en prévision d’une intégration formelle au sein de l’armée congolaise. L’offensive du M23 avait eu pour effet de les disperser de nouveau, chaque combattant rejoignant ainsi son groupe ou son fief, mais, de toute vraisemblance, cela n’avait en rien entamé leur rapprochement avec les FARDC. Cet accord est ainsi d’autant plus significatif pour les autorités congolaises qu’elles ont tout intérêt à réduire autant que faire se peut le nombre de brasiers dans l’Est.

 Historique comme fragile !

S’il peut être qualifié avec raison d’historique, cet accord demeure hélas très fragile à bien des égards.
-          La communauté Tusti à l’écart : ils constituent l’une des communautés tribales de Masisi, et leur rôle (positif ou négatif) sur les plans militaire et politique, aussi bien que leur importance démographique ne sauraient être ignorés. Il faut encore savoir si cette communauté a été mise à l’écart par les négociateurs de cet accord, ou si c’est elle-même qui n’a pas voulu être de la partie. Quoiqu’il en soit, le fait qu’elle ne figure pas parmi les signataires n’est pas rassurant du tout. L’on se rappellera que la guerre actuelle du M23 est officiellement justifiée, entre autres, par la prétendue marginalisation des Tutsi, les menaces que feraient peser sur eux leur communauté la présence des Hutu rwandais dans l’Est de la RDC et la situation des dizaines de milliers deTutsi congolais réfugiés au Rwanda. Certes le M23 n’est pas jusqu’ici parvenu à s’installer dans le Masisi, mais il y a des groupes qui lui sont inféodés et qui servent ses intérêts politiques, stratégiques, voire militaires. Les Rahiya-Mutomboki et les FDC-Guides sont de ceux-là, selon les rapports du Groupe des Experts de l’ONU. Et pour couronner le tout, il y a ce mouvement continu de femmes et d’enfants Tutsi quittant en masse le territoire de Masisi pour se réfugier au Rwanda depuis le début du mois de décembre 2012. Leur raison officielle : fuir les exactions et les attaques ciblées commises contre eux par les FDLR et par les autres miliciens congolais (Hutu, Hunde, Nyanga, …). Ce dont on peut déduire aisément que tous les groupes ethniques de Masisi se seraient ligués ensemble contre les seuls Tutsi. Il est même à craindre que les Tutsi ne voient dans cet accord une alliance hostile à leur égard entre le gouvernement congolais et des groupes « anti-Tutsi ». Encore que les Nyatura sont souvent assimilés de façon systématique aux FDLR, donc aux « génocidaires » par certains, confortant ou corroborant ainsi la propagande officielle rwandaise. Il est donc superflu de penser mener un processus de paix durable dans le Masisi sans eux. A moins que cet accord ne soit qu’un premier pas, et que d’autres pas suivent…

-          L’incertitude d’une unité de leadership, de vues et d’intérêts à l’intérieur des groupes engagés :     Ceci constitue un autre problème sérieux. En effet, on sait qu’au sein d’un groupe comme Rahoya Mutomboki ou les Guides, il y a des factions qui obéissent à des intérêts et des commandements différents, et dont les obédiences ont un caractère variable. Dès lors, l’on peut douter que l’engagement d’un Bwira pour le compte des Rahiya Mutomboki fasse l’unanimité au sein de ce groupe. Pareil pour les Nyatura et les Guides. Quant à l’APCLS, l’optimisme est permis, pour autant que sa communauté ne trouve pas dans cette alliance une trahison…

-          L’incertitude d’une volonté politique et de mesures sérieuses d’accompagnement : l’autre problème est celui de la politique des autorités civiles et militaires aux niveaux national et provincial. Sont-elles à mesure de capitaliser cette opportunité de mettre ensemble les principaux groupes armés de Masisi, afin qu’ils cessent réellement de se faire la guerre ? On peut en douter. D’un côté il y a le laxisme habituel de ces autorités, leur manque de stratégie et de cohérence. De l’autre, il y a les jeux politiciens et les calculs affairistes qui accompagnent toujours les conflits et les violences communautaires dans les Kivu.

En somme, la signature de ce pacte est un pas important que les autorités et les autres acteurs devraient chercher à capitaliser et à orienter pour que l’Alliance qui s’est créée ne devienne pas une alliance du genre « tous contre les Tutsi », et pour que ce semblant de cohésion retrouvée autour d’un intérêt commun ne vole pas trop vite en éclats. Par ailleurs, il est important de trouver des mesures d’encadrement des miliciens issus de ces groupes (l’on ne sait pas encore si ceux-ci vont rentrer dans l’APCBCO), mesures qui ne doivent surtout pas consister en une intégration systématique au sein des FARDC. Enfin, l’armée et la police doivent être effectivement déployées dans cette contrée, en vue d’y assurer la sécurité. Encore faut-il que ces dernières se comportent et soient traitées différemment que d’habitude…

On verra, au cours de semaines et des mois à venir, les retombées de ce pacte. En attendant, prudence et méfiance !





dimanche 10 février 2013

« Pourparlers » de Kampala : la farce au million de dollars

(De g. à d.), Roger Lumbala et François Rucogoza à Kampala. N'ont-ils pas de quoi rire ! Photo M. Paluku.

9 décembre 2012 – 9 février 2013 : deux mois jour pour jour depuis que les « pourparlers » ou le « dialogue » (l’expression varie selon les autorités et les humeurs) entre le gouvernement congolais et la « force négative » (!) du M23 ont officiellement débuté à Munyonyo près de Kampala, la capitale ougandaise. Menés sous l’égide de la Conférence internationale sur la Région des grands Lacs, et sous la médiation de l’Ouganda, représenté par son ministre de la défense, Crispus Kiyonga, ces « pourparlers » connaissent la participation d’une trentaine de délégués de part et d’autre, en plus de plusieurs observateurs  régionaux et internationaux.

Au moins 1, 5 million de dollars du Trésor public pour deux mois de villégiature en terre ougandaise

Selon nos informations, chaque délégué à ces « pourparlers » a droit à un per diem de 250 dollars américains, en plus d’un logement (la chambre la moins chère à Munyonyo Commonwealth Resorts se facture 150 dollars la nuitée) et de deux repas quotidiens (pas moins de 50 dollars). Le gouvernement compte une trentaine de délégués officiels (ministres, parlementaires, représentants des communautés tribales du Kivu, « représentants de la société civile »), auxquels s’ajoutent des agents d’un service technique d’appui et quelques journalistes, tous à sa charge. Je ne veux pas m’attarder sur le fait que de prétendus membres de l’opposition congolaise et de la société civile sont pris en charge par le gouvernement, ce qui les rend inexorablement tributaires de ce dernier, car il y a encore pire : c’est le gouvernement congolais qui prend en charge la délégation de la rébellion du M23, composée elle aussi d’une trentaine de membres.

En tout, plus de soixante personnes. Ce qui amène le compte autour de 1, 5 million de dollars, en considérant les cinquante jours qu’ils viennent de passer dans le prestigieux complexe hôtelier ougandais. (Qui sait si même la dizaine de jours de congé autour des fêtes de fin d’année n’étaient pas « chômés » mais payés !). Et c’est sans compter les billets d’avion (certains ministres et députés ont effectués plusieurs navettes entre Entebbe et Kinshasa, Addis-Abeba, Dar-es-Salam, New York,...), les inévitables commissions, les frais versés à des journalistes pour la couverture médiatique de ce (non)événement, etc. L’argentier du gouvernement à Kampala, qui est aussi « l’expert » et, avec le ministre des affaires étrangères, le principal négociateur, l’illustre révérend Apollinaire Malu-Malu, peut-il manquer sa « marge de manœuvre » entre les chiffres ? Ah ! Ce ne serait pas catholique pour un Congolais « normal »...

Quel résultat ?

Mauvaise question, dirais un Congolais…pragmatique ! Avec raison, car il est fort à parier qu’il n’y pas un seul Congolais, le chef de la délégation Raymond Tshibanda en premier, qui semble être allé à Kampala avec un résultat politique en vue. Résultat suppose objet, or justement chacun donne à ces « pourparlers » un objet selon son propre entendement. D’où une véritable cacophonie parmi les officiels congolais.

Pour le président Joseph Kabila, Kampala devrait mettre à jour les « causes profondes » des guerres dans l’est de la RDC. Pour le ministre Raymond Tshibanda, il faut en attendre une paix durable pour les Kivus. Pour Lambert Mende, Kampala doit permettre d’évaluer l’accord du 23 mars 2009 et de démontrer la mauvaise foi des rebelles. Etc. En coulisse, tout le monde avoue que c’est, pas plus ni moins, une distraction, une manœuvre destinée à calmer l’ardeur des rebelles, une simple formalité découlant de la déclaration des chefs d’Etat de la CIRGL du 26 novembre 2012 enjoignant le gouvernement à « entendre les revendications légitimes du M23 », ou encore un moyen de gagner du temps en attendant le déploiement d’une hypothétique « force neutre ». Le M23, lui, voudrait probablement négocier. Mais bien sûr ce n’est pas tant l’accord du 23 mars 2009 qui l’intéresse, que des revendications d’ordre politique et militaire, qui ne sont pas forcément celles d’il y a trois ans. Des questions sur lesquelles le gouvernement ne veut ou ne peut faire de concession, en tout cas pas autant que le M23 le souhaiterait. Dans ce contexte, quel autre résultat peut-on attendre d’un tel dialogue auquel personne n’accorde le moindre crédit, à part un gaspillage de temps, de ressources et d’énergie ?

Le premier résultat le plus certain, c’est l’impasse dans le processus politique. Car tout le monde à Goma, Kinshasa ou New York a depuis deux mois les yeux braqués sur ces « pourparlers », et depuis deux mois rien n’en rejaillit. Par ailleurs, comment la communauté internationale, qui a qualifié le M23 de force négative et l’a enjoint de libérer le territoire qu’il occupe peut-il continuer de faire prévaloir cette position politiquement importante, alors que le gouvernement de l’Etat sensé agressé est en négociations officielles avec lui ?

Kampala aura été plus une imposture qu’un véritable rendez-vous de la paix. Un rendez-vous sérieux, cela était d’autant plus improbable qu’il y a trop d’anomalies et d’absurdités dans l’affaire : traiter un groupe armé de « satellite » d’un agresseur et de force négative, et ensuite avoir à négocier avec lui ; discuter de l’exécution d’un accord avec une partie qui, juridiquement, n’en est pas signataire ; accuser publiquement le Rwanda d’être le véritable meneur de « l’agression », et accepter de discuter avec ses supplétifs supposés ; prendre pour médiateur le ministre de la défense de l’un des pays agresseurs, et y tenir les négociations ; etc.

Quant au second résultat le plus certain, c’est l’emploi à durée indéterminée et au salaire juteux de 250 dollars par jour, logement de luxe, copieux repas et boisson assurés, pour certains délégués (notamment ceux de la soi-disant société civile). Comparé à ce que gagne le Congolais moyen qu’ils prétendent représenter, ou comparé à la vie que mène un déplacé lambda dans un camp d’infortune à Mugunga, c’est un luxe dont peu de congolais dans l’air du temps peuvent se passer. Un luxe  gratuit, car 99% des délégués (des deux parts) ne sont que des « observateurs » passifs, l’ensemble des actes de la farce étant dévolus aux chefs de délégation. Ils n’ont d’autre charge que de supporter les quelques grammes du large badge « CIRGL » suspendu à leur cou durant les longues heures qu’ils passent à la terrasse de l’hôtel (à boire, manger, discuter entre eux ou avec des journalistes et des diplomates étrangers), au jardin entrain de se faire interviewer ou de se faire prendre des posters, ou encore les rares fois qu’une « plénière » est convoquée, pour applaudir à la moindre gesticulation des acteurs ou leur metteur en scène de médiateur ougandais. Il faut être irréfléchi pour attendre de ces « représentants du peuple », « de l’opposition », ou « de la société civile » donnent un autre son de cloche que celui du très généreux gouvernement. Ils acquiescent, appuient, soutiennent, applaudissent, … La slogan « représentant » n’est en fait qu’un visa d’accès à de telles « opportunités », et le reste n’a aucune importance.  

Dommage qu’à Kinshasa, un « jaloux saboteur » ait eu la sinistre idée de congédier, sans préavis, une bonne partie de ces vacanciers de la patrie au motif (valable ?) que la facture commençait à devenir trop lourde !